Fen-tres-de-Manhattan.jpgUn livre très difficile à résumer. Car le faire, ce serait ou en donner le synopsis, et renoncer pour ceux qui voudront bien me suivre dans cette lecture à l’effet de surprise, ou bien se lancer dans une longue étude qui n’a pas sa place ici. J’ai lu en parcourant la biographie d’Antonio Munoz Molina qu’il avait déjà auparavant publié, à côté de quelques grands romans, au moins un recueil de nouvelles. Et qu’il avait exercé, à New-York, les fonctions de directeur du centre culturel Cervantes. Ce sont les données qui permettent de comprendre ce livre. Quatre-vingt sept chapitres. Quatre-vingt sept fenêtres ouvertes sur Manhattan développent, comme un journal qui plongerait dans la matière épaisse du temps, avec un souci très distant de la linéarité chronologique, une vision subjective de Manhattan. Mais y en a-t-il d’autre possible?

 

New-York, Antonio Munoz Molina, l’a parcourue, incessamment, sac à dos sur l’épaule, un carnet à la main, convaincu que le monde est suffisamment riche, et en particulier le monde urbain, pour qu’il suffise à fournir la matière de tout une oeuvre. Ainsi certaines rencontres riches, donnant matière à de beaux textes, avec les oeuvres du peintre Edward Hopper, de photographes, ou encore des musiciens de l’âge d’or du jazz qui développent tous en une matière artistique urbaine faite d’instantanés une conception voisine de celle qu’essaye de produire ici l’écrivain espagnol. C’est s’inscrire dans une lignée d’artistes qui se souviennent que comme le professait Alberti l’art est une fenêtre ouverte sur le monde.

 

De ce motif, Antonio Munoz Molina a tiré tout un livre. Les fenêtres de Manhattan, ce n’est pas seulement cette inflation des surfaces vitrées dans l’architecture contemporaine qui trouve à New-York, grâce au développement des buildings, une expression caractéristique. Ni même l’attaque des tours jumelles multipliée au travers de millions de téléviseurs par le monde, que l’auteur sait évoquer avec beaucoup de justesse, quand il suggère notamment toutes ses appréhensions d’avant, qui le tenaient, visiteur à New-York, appréhension des mauvaises rencontres dans le métro le soir ou passée une certaine heure dans les allées de Central Parc, mythes nombreux de violence ordinaire, que le surgissement de la violence réelle, inouie a brutalement remises à leur place, pour laisser libre jeu à une forme de sagesse nouvelle, une dolce vita précaire mais confiante dans le goût de l’amour et de la vie.

 

Intérieur/extérieur, de ce côté et de l’autre, l’intime et le public, la richesse et la pauvreté, ces espaces antagonistes que la surface transparente de la fenêtre découpe sont à l’image de ce géant urbain, une ville tissée de contradictions, où les destins individuels se croisent, ville considérable où chaque sentiment, chaque attitude, chaque jugement fournit la matière de croquis astucieux et où la moindre promenade est un point de vue sur la ville, une ouverture à l’autre et un retour vers soi.

 

Une belle découverte que je vous invite incessamment à lire.

 

Challenge ABC 2008

4 comments on “Antonio Munoz Molina: Fenêtres de Manhattan”

  1. Bonjour, j’ai lu Pleine lune de cet auteur: une superbe réussite. Je ne savais pas qu’il écrivait des nouvelles. Et je ne connais pas Fenêtres de Manhattan. Merci du conseil.

  2. J’ai lu le très beau « Beatus Ile » de cet auteur et aujourd’hui, à quelques jours de repartir pour la Big Apple, j’ai eu envie de commander ce livre. Ton billet me dit que j’ai eu raison !

  3. J’ai prévu de lire ce livre, que j’ai repéré chez mon libraire. Ton article me donne envie de le lire et de découvrir cet auteur et sa vision de New York comme peu l’on vu. Un très bel article, tout en finesse, Cléanthe.

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