Catégorie : Littérature de langue allemande

Erika MANN: Quand les lumières s’éteignent

Mann E., Quand les lumùières s'éteignentImaginez une petite ville pittoresque au sud de l’Allemagne, la vieille place du marché aux maisons colorées, des ruelles pittoresques pleines de boutiques, la vie bouillonnante de l’université. Comment rêver tableau plus idyllique ? Sauf que nous sommes en 1936, que sur la vieille place du marché les façades sont festonnées de drapeaux à croix gammées et que dans la ville sévit le nouvel ordre nazi. En dix nouvelles, Erika Mann nous fait entrer dans la vie quotidienne des citoyens de cette Allemagne-là, soumis à un ordre tyrannique et imbécile, tous gens de bons sens, mais qui, pour s’être abandonnés d’abord avec enthousiasme aux promesses du nouveau régime ou pour avoir cru sauver leur petit monde personnel de la tourmente politique, ont attendu trop tard de réagir et se retrouvent piégés dans un système totalitaire qui les détruit…

 

Fille du grand Thomas Mann (Les Buddenbrooks, La Montagne magique, Doctor Faustus…), sœur de Klaus Mann (Le Tournant), nièce donc aussi d’Heinrich Mann (l’auteur du Professeur Unrat, plus connu par son adaptation au cinéma : L’Ange bleu), Erika Mann est issue d’une de ces familles extraordinaires que parfois le monde des arts a produit. Dans les années 20, elle est de ces jeunes gens qui profitent de la liberté nouvelle donnée par la république de Weimar et la folle exubérance des nuits des « années folles » : pilote de course, journaliste, comédienne (elle joue dans le film lesbien : Jeunes filles en uniforme), Erika Mann, comme beaucoup de ceux de sa génération, se soucie peu de politique. C’est la montée du nazisme qui la pousse à s’engager. Au début de 1933, elle tient à Münich un cabaret réputé où dans ses numéros elle se moque de la bêtise des nazis au moment où ceux-ci accèdent au pouvoir. Condamnée à s’exiler, avec sa famille (notamment son père Thomas Mann, qu’elle convint qu’il n’y a plus de sécurité même pour un écrivain de sa renommée en Allemagne), elle mène d’abord en Suisse, puis aux Etats-Unis une vie d’écrivain et de journaliste engagée dans la lutte antifasciste : elle est reporter au moment de la guerre civile en Espagne ou dans le Londres bombardé du début de la guerre.

 

En 1939, pour convaincre les lecteurs anglo-saxons du danger que représente le nazisme et les informer de la réalité du régime, Erika Mann a l’idée de ce Quand les lumières s’éteignent : dix nouvelles entrelaçées, faisant le portrait d’une ville de Bavière, sous la domination nazie. Pour son livre, l’auteure s’est nourrie de documents, dont elle donne les références en annexe. Mais ce sont de véritables nouvelles, mettant en scène des destins personnels, pris dans le filet du totalitarisme – preuve que la fiction est souvent l’un des meilleurs recours pour lutter contre les pièges de l’idéologie et de la déraison politique.

 

De ces récits, les deux ressorts sont le réalisme des histoires et le registre émotionnel convoqué par l’auteure. Les personnages d’Erika Mann sont tous gens de bon sens, confrontés à un régime qui marque le triomphe de la bêtise. Ce ne sont pas des individus extraordinaires, ni des figures sataniques, mais des hommes poussés par des passions communes. Eberhardt, l’écrivain du terroir, s’est mis au service du nazisme, jusqu’au jour où une chronique rédigée dans le style qui convient au nouveau régime, mais contraire aux orientations politiques du moment, parce qu’il n’a pas été informé d’un changement de ligne par le directeur de son journal qui cherche à se débarrasser de lui, devient un criminel contraint à s’exiler. Le professeur Scherbach, parce qu’il est l’un des plus grands chirurgiens de son époque et qu’il est un homme qui ne se soucie que de médecine et de culture, a cru pouvoir ignorer le nazisme ; il est déjà trop tard quand il découvre que c’est sa conception même de la vie, de la culture, de la médecine qui est finalement mise à mal par les nazis. Sous un tel régime, la résistance est limitée, mais offre à l’occasion de saisissants portraits, ainsi celui du professeur Habermann qui fait semblant d’enseigner les principes du droit conforme au nazisme, mais en souligne ironiquement les absurdités juridiques dans des cours qui suscitent l’enthousiasme de ses étudiants, mais où chaque jour il joue sa carrière et même sa vie. Pour survivre, Hannes Schweizer, qui tient une boutique de thés et cafés autrefois réputée, mais déclarée contraire aux nouvelles orientations du régime, est obligé chaque nuit de falsifier ses comptes afin de déclarer plus qu’il ne gagne et payer plus d’impôts qu’il ne doit, dans l’espoir qu’on laisse vivre ainsi encore quelques temps son commerce. Erika Mann montre avec beaucoup de précision comment la politique des petits pas a permis par étape au nazisme de jeter sa toile totalitaire sur toute une nation qui n’était ni plus héroïque, ni plus médiocre que les autres, mais pas moins non plus. Habile à relever les mots, les expressions de la nouvelle langue qui se répand alors en Allemagne (ses nouvelles se nourrissent de références empruntées à la presse nazie de l’époque et s’inspirent presque toutes de cas réels), elle est aussi un des témoignages important sur la réalité intellectuelle du totalitarisme, à conserver précieusement dans sa bibliothèque aux côtés de LTI, l’essai du linguiste Victor Klemperer sur la langue du Troisième Reich et les romans de Milan Kundera.

 

A l’intention de la narration réaliste s’ajoute aussi le talent avec lequel Erika Mann manie tous les registres de l’émotion. Tout n’est pas noir dans ses récits. La fin heureuse du recueil laisse des raisons d’espérer en un dépassement de l’horreur politique. Pourtant, c’est plus souvent l’indignation, l’amertume, le dégoût qui saisit le lecteur. J’ai lu l’avant-dernière de ses nouvelles, « Sur ordre du médecin », au bord des larmes. Pour cela aussi le livre d’Erika Mann mérite une place de choix dans une bibliothèque.

 

Bref, ce livre très convaincant, qui n’est pas seulement un document, mais surtout un merveilleux exemple des ressources de la fiction en temps de tempête, une subtile riposte du roman contre la bêtise politique est encore l’un de mes coups de cœur de cette année de lecture qui décidément abonde en livres importants.

 

 

Publié dans le cadre du challenge Un classique par mois

Un classique par mois


Ferdinand VON SCHIRACH: Crimes

CrimesComment un médecin tranquille, bourgeoisement installé dans la quiétude d’une petite ville du sud de l’Allemagne, baignée par le Neckar, finit-il après des décennies de vie commune par assassiner sauvagement sa femme, s’acharna à coups de hache sur son cadavre et fut malgré tout réhabilité, après une peine mineure d’emprisonnement ? Comment le vol de ce qui ne semblait qu’une vulgaire tasse à thé entraîna trois petites frappes berlinoises à subir une violence criminelle qui les dépasse ? Comment une passion un peu trop vive conduisit un jour un jeune homme amoureux à vouloir dévorer celle qu’il aimait ? Ou bien un petit voleur minable, mais plein de cœur, à trouver une rédemption dans une plantation en Ethiopie ?

Les onze affaires criminelles racontées par Ferdinand von Schirach sont tellement surprenantes qu’on les croirait taillées sur pièce pour un recueil de nouvelles policières. Ce qu’est ce livre. Et on pourra très bien le lire comme cela. Pourtant, ce sont plus que des nouvelles. Avocat inscrit au barreau de Berlin, Ferdinand von Schirach prétend n’avoir présenté ici que des affaires qu’il aurait défendu. Il se met d’ailleurs souvent en scène dans le cours du récit. Le mélange de violence et de tendresse, de sordide et d’humanité des cas exposés serait tout simplement celui de la vie-même. Pourtant il lui a fallu retravailler ces affaires, afin de les rendre méconnaissables pour protéger l’anonymat des protagonistes et le droit, dans toute affaire jugée, à l’oubli des fautes commises. On ne cesse donc, à la lecture de ce recueil, de se poser une question qui contribue à l’impression vertigineuse de l’écriture de von Schirach. Où se situe la frontière entre le droit et la littérature ? Le problème avec lequel l’auteur se coltine est commun à ces deux regards posés sur le réel : le brusque surgissement du mal, par hasard, ou, comme une énigme, au débouché d’un travail souterrain, ou par le fait d’un enchaînement insupportable de circonstances. Pour cette raison, ce recueil très convaincant, dans lequel l’auteur a su trouver une forme et une langue, sans boursouflures, directes, mais attentives aux êtres et aux événements, à la hauteur de cette ambition morale ou métaphysique, appartient à ces œuvres allemandes contemporaines hantées par la question du droit, inspiration dont la grande Juli Zeh a fait en quelques romans son domaine de spécialité, mais qu’on retrouve aussi à l’occasion traverser un roman de Günter Grass. Jamais donneuse de leçons, en prise directe avec le réel, le contenu de nos vies-mêmes, et les vertiges que la raison morale y découvre, cette littérature nouvelle constitue sans aucun doute un bel exemple de la vitalité contemporaine des Lettres allemandes.

Ferdinand von SAAR: Le Château de Kostenitz

Saar, Le château de KostenitzAu lendemain de la révolution de 1848 et de sa répression vigoureuse, le baron de Güntersheim, connu pour ses idées libérales, a dû s’éloigner de Vienne. Avec sa jeune épouse, Clotilde, une jeune femme de trente ans plus jeune que lui, il se retire, non loin de la frontière, dans la propriété familiale, à Kostenitz. Le couple, qu’une complicité affectueuse rapproche, malgré leur grand écart d’âge, aspire à y goûter aux charmes d’une vie campagnarde. Mais peut-on s’extraire du cours d’une époque bouleversée par les événements politiques ? Dans le climat de tension accru entre l’Autriche et la Prusse, l’arrivée au château d’une garnison dirigée par le capitaine de cavalerie, comte Poiga-Reuhoff, ne va pas tarder à bouleverser le bel ordonnancement de cette vie paisible…

 

Sur une trame narrative assez ténue, qui n’est pas le principal intérêt de ce livre, Ferdinand von Saar, qui fut à la fin du XIXème siècle considéré comme l’un des principaux prosateurs des lettres autrichiennes, a produit un petit bijou de précision et de délicatesse : c’est un portrait très réussi de la noblesse autrichienne, au lendemain de la révolution de 1848. En l’espace de 125 pages, la plupart des questions importantes de l’époque sont abordées par le récit : la tension entre une noblesse libérale et une aristocratie brutale jalouse de ses privilèges, qu’incarne avec merveille le face à face du vieux baron de Güntersheim et du jeune et fringant comte Poiga-Reuhoff ; le climat européen, les tentations séparatistes et la rivalité toujours plus nette avec la Prusse voisine ; les nécessaires transformations sociales et politiques. Mais rien de lourd dans ce récit. Pas de développements politiques ou historiques abscons. Sa réussite tient sans doute au climat qui y règne. De belles évocations des paysages et des jardins, le raffinement des sentiments, quelques percées sur la loi aveugle du désir soulignées par les brusques modifications des conditions météorologiques font le prix d’une narration, teintée de mélancolie, héritière de la manière de Stifter.

 

Le château de Kostenitz, soumis aux aléas du temps, est le miroir dans lequel se reflète la volatilité de l’Histoire : un moment lieu de retraite d’un vieux baron revenu de la politique et d’une jeune femme partagée entre le sentiment du devoir pour son époux et la violence des désirs qui couvent en elle, c’est une demeure qui continuera à exister après eux. La plus belle réussite du récit se trouve peut-être dans les dernières pages du texte, qui évoquent le destin à venir des lieux habités un temps par l’histoire qu’on vient de lire: les pièces du château rénovées dans un goût nouveau, luxueux, l’ermitage, qui avait abrité la retraite de Clotilde, rasé et sur la prairie où elle venait cueillir des fleurs sauvages, un cour de lawn-tennis, occupation nouvelle d’une nouvelle bourgeoisie éprise de mouvements sonores et de couleurs criardes. Le cours de l’Histoire en marche…

Juli ZEH: Corpus delicti

Zeh--Corpus-delicti.jpgDans une société futuriste du milieu du XXIème siècle, la Méthode est devenue la forme nouvelle de gouvernement : une société hygiéniste, régie par des principes rationnels, prônant le droit à la santé, a donné enfin aux hommes le moyen de vivre à l’abri de la souffrance. Mais la vie est parfois plus riche que ce que la raison en dit. A la suite du suicide de son frère, un garçon épris de liberté, condamné injustement pour un crime qu’il affirme n’avoir pas commis, Mia sombre dans une dépression et refuse de se soumettre aux examens médicaux qui encadrent la vie des citoyens… On ne s’oppose pas impunément à la Méthode. Le piège judiciaire qui menace la jeune femme est à l’image de l’obsession sanitaire et procédurière d’une société qui prétend contraindre les hommes pour travailler à leur bonheur.

Juli Zeh est l’auteur inspirée de récits puisant dans la littérature de genre (le polar, le thriller, ou, comme ici, la science-fiction) les motifs d’une narration aux implications morales ou philosophiques. Croisant le romanesque le plus pur et la réflexion juridique, elle a su inventer une forme particulière de narration où la confrontation des êtres, un art certain de la formule et une ironie redoutable donnent à chacun de ses livres à la fois ce rythme et cette redoutable intelligence caractéristiques de son œuvre.

La dénonciation de l’obsession sanitaire contemporaine, qui est l’aspect le plus voyant de ce roman, n’est cependant pas, me semble-t-il, le côté le plus intéressant du livre. C’est celui que retiendra pourtant qui n’a jamais lu Juli Zeh– et non sans raisons : Corpus delicti est un bon roman d’anticipation. Plus ambitieux, ses deux précédents romans, L’ultime question et surtout La fille sans qualités sont parmi les plus importants de la littérature allemande contemporaine. On retrouve néanmoins dans ce Corpus delicti quelques uns des thèmes favoris de l’écrivain : l’exigence de liberté mesurée aux limites de la rationalité, le nihilisme contemporain qui conduit au fanatisme, à moins qu’il ne soit dépassé dans un acte d’amour pur ou de folie, par delà bien et mal, dont il est cependant la condition.

 

Face à Mia, la biologiste, qui ne comprend que peu à peu à quelle révision en profondeur la conduit la fidélité, par delà la mort, à un frère que tout accuse, Kramer, l’homme de la Méthode, campe un véritable fanatique. C’est un homme élégant et inquiétant, nouvelle version de ces dandys nihilistes qui peuplent l’œuvre de Juli Zeh. Miroir des désillusions de Mia, metteur en scène pervers de sa chute, il défend jusqu’au fanatisme les principes d’une société à laquelle il ne croit pas parce qu’il ne croit pas non plus aux hommes, mais qui lui donne le loisir de soumettre la vie, comme si elle était un jeu, à sa redoutable intelligence. Un pervers, qui acquiert dans la domination ce qu’il refuse aux dominés : ce que Moritz, le frère de Mia, nommait « faire l’expérience de son existence ». Une sorte de Calliclès moderne : « Quelqu’un qui reconnaît ouvertement que, pour un être borné comme voilà l’homme, croire et savoir sont une seule et même chose et exige par conséquent que la vérité s’incline devant l’utilité – celui-là ne peut guère être qu’un nihiliste pur et dur. ».

Mia aussi est une nihiliste, « seulement, chez elle, l’absence de vérité objective n’entraîne pas un radicalisme inconditionnel, mais une fragilité douloureuse. ». C’est par là seulement, me semble-t-il, que l’idéologie sanitaire intéresse Juli Zeh. Dans la mesure où l’hygiénisme refuse aux gens justement, au nom de leur bonheur, la reconnaissance de cette fragilité fondamentale qui fait les hommes, il interdit que se développe, sur le deuil des valeurs, un humanisme renouvelé, qui pourrait être la condition de notre liberté, et montre que, contrairement à ce que pensait Niezsche, le renoncement à l’idée de vérité peut être la condition d’un nouveau fanatisme. Certes, le prêtre niezschéen n’aimait pas vraiment Dieu, mais son culte de la divinité ; Dieu n’était que le nom de son propre ressentiment, imposé comme une morale aux hommes. Mais il n’était pas conscient de cette perversion. Dans le roman de Juli Zeh, Kramer, le partisan de la Méthode, agit en toute conscience. Le joueur a remplacé l’homme du ressentiment.

Ces spéculations ne sont pourtant qu’un des aspects de l’œuvre. Une belle narration du deuil, de l’amour fraternel, de la fidélité au siens, l’évocation mélancolique d’un bonheur toujours conjugué au passé (« La pire malédiction de l’homme vient de ce qu’il ne reconnaît qu’a posteriori les instants les plus heureux de son existence. »), une subtile description d’un être en proie à la dépression font la valeur de ce roman. Si les spéculations y occupent une place déterminante, c’est au sens d’une grande tradition artistique allemande – celle de la gravure Melancholia d’Albrecht Dürer ou des Anneaux de Saturne de Sebald – la mélancolie, cet ébranlement de l’être, ce culte de sa propre fragilité qui est la condition de la pensée.

Günter GRASS: En crabe

Grass--En-crabe.jpgCe fut d’abord le nom d’un homme : Wilhelm Gustloff, né le 30 janvier 1895, chef du parti nazi en Suisse, assassiné par David Frankfurter pour protester contre le sort fait aux juifs dans l’Allemagne nazie. Puis le nom du « martyr » donné à l’un des fleurons de la flotte nazie, construit pour servir, avant la guerre, de navire de croisière, le symbole de la société rêvée par le régime. Lorsque le 30 janvier 1944, le Wilhelm Gustloff sombre, touché par 3 missiles tirés depuis un sous-marin soviétique, plusieurs milliers de gens périssent dans les eaux glacées de la Baltique : des civils et des militaires, parmi eux de très nombreux enfants embarqués à la hâte, dans la panique de la débâcle devant l’avancée des troupes soviétiques en Prusse Orientale. La plus grande catastrophe maritime de l’histoire, plus meurtrière encore que le naufrage du Titanic

 

Qui garde souvenir de cet événement ? Pourquoi le Titanic oui, qui en 2002, lorsqu’est paru le roman de Grass, venait de faire l’objet d’un film mondialement diffusé, et pas le Wilhelm Gustloff ?


« La télévision a certes diffusé il n’y a pas si longtemps un documentaire, mais on a toujours l’impression que rien ne saurait surpasser le Titanic, comme si le Wilhelm Gustloffn’avait jamais existé, comme s’il n’y avait pas la place pour une autre catastrophe, comme si l’on avait le droit de commémorer ces morts-ci et pas ces morts-là. »

 

La mauvaise-conscience allemande, qui a appris au pays des bourreaux à ne pas réclamer dans l’Histoire la place des victimes, en a refoulé la mémoire. Pourtant celle-ci continue de travailler en sourdine. Dans son roman, Grass choisit de mettre en scène trois générations d’une même famille : le narrateur du roman né le 30 janvier 1944 sur le bateau venu porter secours aux survivants de la catastrophe, sa mère, rescapée du naufrage, son fils, un garçon de 17 ans qui nourrit Internet d’une propagande trop sensible aux idées d’extrême-droite.

 

Les lecteurs de Grass savent que depuis son premier grand succès, Le Tambour, son œuvre est dominée par le désir de faire apparaître l’artifice d’une présentation trop schématique de l’Histoire : l’effondrement du nazisme en 1945 n’est pas une coupure radicale. D’un côté et de l’autre de l’année 1945, ce ne sont pas des gens différents, mais les mêmes individus, dont le romancier s’est attaché à reconstruire les motivations, le cadre de vie, les aspirations. Mais la défaite de 1945 et la révélation des crimes du nazisme a introduit un rapport amnésique à une histoire moins oubliée cependant que taboue. Un tabou qu’il convient de lever si l’on veut comprendre quelque chose aux développements historiques récents.

 

Nostalgique à la fois d’Hitler et de Staline, la mère du narrateur confond dans une même affection l’affichage social du parti nazi et la politique de la RDA :


« ça devrait être quèqu’chose comme nous en RDA, simplement encore mieux… ».

 

Les idées politiques du fils du narrateur, jeune homme d’extrême-droite, apparaissent pour la première fois dans le roman sous la forme d’un plaidoyer hostile aux pouvoirs de l’argent que ne renierait pas un militant de la gauche radicale ou de l’alter-mondialisme :


« je mentionnais en passant, d’une manière paternelle, mon reportage sur les prochaines élections au Schleswig-Holstein, j’eus droit à ‘Tout ça, c’est de l’escroquerie. A Wall Street ou ici, c’est pareil : partout c’est la ploutocratie qui règne, c’est l’argent !’ ».

 

Les souvenirs mal digérés d’une Histoire qui, même refoulée, continue, en cette aube de XXIème siècle à travailler, sans quelle le sache, la nation allemande réunifiée donnent au récit un ton tragique que l’auteur assume parfois dans le langage le plus cru :


« La revoilà cette date maudite. L’Histoire, ou plutôt exactement l’Histoire que nous remuons est une cuvette bouchée. Nous tirons la chasse encore et toujours, mais la merde continue à monter. »,

 

ou bien dans cette dernière phrase du livre, démarquée de la célèbre fin des Choephores d’Eschyle :


« Ça ne finit jamais. Ça ne finira jamais. »

 

Publié en 2002, En crabe est sans doute le premier grand roman d’après la réunification allemande, une situation que Grass se plaît à souligner en jouant à saute-mouton, entre l’ex Allemagne de l’Est et l’ex Allemagne de l’Ouest sur l’ancienne frontière intérieure : de Schwerin à Mölln et Ratzeburg, de Berlin à Lübeck, de Berlin-Est à Berlin-Ouest. Ce sont les lieux d’une famille éclatée, dont le roman, qui n’est pas attaché qu’à faire resurgir le souvenir d’une catastrophe oubliée, parvient à donner par petites touches un portrait précis et vigoureux. Comme dans l’Orestie d’Eschyle, en effet, la question des relations familiales travaille le récit en profondeur. Le fils néonazi, animateur d’un site Internet dédié à la mémoire de Wilhelm Gustloff, se croit abandonné par son père et cultive auprès de sa grand-mère le souvenir héroïsé du nazisme. Celle-ci s’efforce de sauver, dans ses ambiguïtés, la mémoire d’une vie travaillée des déchirures de l’Histoire, tandis que le narrateur fait porter sur sa mère (une femme de la génération de Grass, notons-le) la responsabilité d’un passé, dont elle est d’abord elle-même l’une des victimes.

 

Le début du roman est assez dur à suivre. D’emblée, Grass choisit en effet de plonger son lecteur dans le réseau d’une histoire dont les fils tendus par delà les époques et les générations demandent quelques temps pour s’y retrouver. Pourtant, assez rapidement (disons pour qui ira jusqu’au delà des 25 premières pages), comme de la mémoire endormie d’une Histoire oubliée, le récit finit par sortir de sa confusion initiale. Le lecteur se familiarise avec ces trois générations d’Allemands issus de l’ancienne Dantzig et trouve un réel plaisir à la forme qui, par petites touches, trouve à donner un portrait complet de l’Histoire, avec ses différentes strates. Visiblement, Grass a trouvé dans ce En crabe une nouvelle manière, plus fluide, plus limpide, même si le dispositif narratif qui imite la démarche du crabe qui progresse en semblant reculer relève d’un art sophistiqué.

 

Mais le plus intéressant est sans doute dans le récit du procès sur quoi s’ouvre la dernière partie d’un roman qui, décidément, doit beaucoup à l’Orestie d’Eschyle. Car ce qui n’est d’abord que propagande virtuelle finit par basculer dans la tragédie: las d’animer la toile de leurs joutes verbales, le fils du narrateur et un mystérieux correspondant qui se fait nommer David et assume le passé allemand au point de s’identifier aux victimes du nazisme finissent par se rencontrer. Une rencontre qui tourne au drame. Devant les juges, le jeune néo-nazi apparaît comme un jeune homme trop habile à parler, sans doute trop intelligent, un pur produit de cette éducation à l’allemande sur quoi le pays a cru pouvoir rebâtir une nation, un vrai nazi contre quoi ne peuvent rien les institutions démocratiques exemplaires dont s’est dôté le pays. Un passage qui m’a fait penser souvent à certains développements de Juli Zeh. Il y aurait sans doute là quelque chose à creuser, mais qui dépasse les limites de ce billet.


Johanna ADORJAN: Un amour exclusif

 

un-amour-exclusif.jpgEn octobre 1991, les grands-parents de Johanna Adorján ont choisi de mettre fin à leur jour, dans leur pavillon d’un quartier résidentiel sur les hauteurs de Copenhague. Vingt-cinq ans plus tard, leur petite fille se souvient en s’efforçant de reconstruire le parcours de ces deux êtres extraordinaires, confrontés à leur destin : la trajectoire d’un homme et d’une femme qui s’aiment et que les déchirements de l’Europe centrale au XXème siècle n’auront pas réussi à séparer…

Le très joli livre de Johanna Adorján répond pudiquement à une question qui pourrait être sans aucun doute la question esthétique fondamentale se posant aux écrivains de sa génération (Johanna Adorján est née en 1971): si la littérature est une expérience esthétique dont le contenu s’appuie sur une certaine expérience des hommes dans le monde et dans l’Histoire, c’est-à-dire sur la vie, comment dire l’Histoire, la trajectoire du monde et des vivants, les grands bouleversements détournant de leur cours le destin des hommes quand on n’est soi même que l’enfant d’une époque sans guerres ni conflits. Nos premières années n’ont été habitées que de la perte de figurines playmobil ou de l’angoisse de bien voir le dernier épisode du dernier dessin animé, notre jeunesse travaillée par des soucis et des passions pouvant se vivre sans trop de contraintes. Bref, à mesure que l’Histoire s’éloigne, ou semble s’éloigner, de notre mode d’appréhension de la vie, c’est une façon d’écrire même qui devient caduque, la possibilité seulement de continuer à écrire qui demande à être refondée. La question de la possibilité de l’écriture ne se pose plus donc de façon aussi tragique qu’au lendemain de la fin du nazisme ou de la chute du monde soviétique – mais c’est là l’essentiel : quel drame y a-t-il à construire s’il n’y a plus rien de dramatique, si le conflit lui-même de l’écrivain et de son sujet, qui est la question essentielle qui se pose génération après génération d’artistes, ne trouve plus rien à envelopper a priori de tension dramatique ?

L’auteur est journaliste. Elle travaille actuellement pour le supplément culturel de la FAZ. Et c’est sur cette expérience de journaliste qu’elle bâtit son récit. Prenant appui sur la reconstitution de la dernière journée de ses grands-parents, un peu comme aurait pu le faire le docu-fiction, Johanna  Adorján intercale des pages qui sont des récits de ses efforts pour retrouver trace de ce passé commun qui lui échappe : une visite avec son père au camp de Mauthausen, près de Linz, en Autriche, où son grand-père, juif hongrois, a été interné à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une visite à une amie hongroise de sa grand-mère, le récit d’une journée passée avec sa tante à vider l’armoire de ses grand-parents…- comme les feuilles éparses d’un carnet de famille qui en contre-point du récit de la dernière journée de ce couple habité d’amour et de musique trouverait à en éclairer le thème dramatique final. Particulièrement efficaces, les pages sur le camp de concentration montrent de quelle manière il est encore possible de dire, en creux, une expérience qui nous échappe, tout en soulignant l’insatisfaction profonde que ne peut qu’entraîner une telle ambition, sur un mode légèrement ironique qui, à la manière chère aux auteurs d’Europe centrale, trouve à inclure l’auteur elle-même dans sa critique : longues files de scolaires qu’on conduit sur les lieux à des fins d’édification, guide en baskets, short et polo, parkings aménagés à la porte du camp répondant aux normes du tourisme de masse. Il règne sur les lieux une ambiance de colonie de vacances. Toute tentative pour raconter tombe à plat. Et l’auteur elle-même se surprend un moment à songer qu’elle a oublié de prendre une crème solaire et qu’elle boirait bien un Coca !

Entre reconstitution et reconstruction, Johanna  Adorján parvient finalement à jouer la partition de sa propre revanche – contre l’Histoire, les fractures de l’Europe, la nuit fasciste et communiste. Joliment habitée d’une conscience européenne qui prend sa source dans de multiples origines et le parcours de sa famille de Hongrie au Danemark, puis du Danemark en Allemagne, on la suit à Budapest, à Copenhague, puis à Munich ou à Paris, puis au-delà en Israël ou à New-York. C’est tout un arbre généalogique qui, au détour de certaines pages, émerge du gouffre dans lequel le nazisme avait voulu plonger cette famille d’hommes et de femmes issus de la bourgeoisie juive cultivée d’Europe centrale, un certain goût d’une Mitteleuropa retrouvée (la façon dont elle imagine la rencontre de son grand-père et de sa grand-mère à un concert à Budapest avant la guerre est un des beaux moments du livre), l’ambiance de plomb des années communistes, certains traits aussi du passé familial fossilisés (ce nom hongrois qu’elle ne sait même pas prononcer, chargé des plaies de l’Histoire, puisqu’il est la forme hongroise donnée à son propre nom par son grand-père le libraire Samuel Adler au moment où en Hongrie les noms allemands indiquaient une origine juive). Un très beau livre donc, aperçu sur la table de plusieurs librairies en Allemagne et dont j’attendais avec impatience la publication ici en poche.

GOETHE: Les Affinités électives

Goethe-romans.jpgCharlotte et Édouard sont deux époux, liés par des sentiments très forts, qui se sont aimés dans leur jeunesse, mais n’ont pu se retrouver que sur le tard, après une première expérience matrimoniale qui les a conduit chacun de son coté à se marier non selon leur sentiment, mais selon leurs intérêts. Veufs l’un et l’autre ils se sont finalement retrouvés et coulent depuis quelques temps des jours heureux, richissimes, dans la propriété qu’ils s’attachent l’un et l’autre à organiser en asile dévolu à la quiétude et aux aménagements paysagers. Bientôt, la venue de deux nouveaux personnages, le commandant, un ami d’Édouard, qui peine à trouver dans la société une place à la hauteur de ses mérites, et Odile, la pupille de Charlotte, arrachée au pensionnat où elle ne trouve pas à s’épanouir au milieu de jeunes filles plus entreprenantes qu’elle, comme l’orage qui brusquement se lève sur la campagne jusqu’alors illuminée d’un soleil tranquille et lumineux, menace de tout changer. Les sentiments humains ne sont-ils pas eux aussi soumis aux hasards des rencontres? Que vaut la solidité supposée de l’amour au regard de l’arrivée de ces deux nouvelles personnalités? Et n’y a-t-il pas toutes les raisons de penser que l’homme est une créature comme les autres, obéissant à des déterminations et des contraintes qui le dépassent et qu’il ne comprend pas? 

 

Un quatuor amoureux, des chassés croisés entre amants, un mari amoureux de la pupille de sa femme parti à la guerre sans parvenir à oublier celle qu’il aime, un enfant conçu par deux époux alors qu’ils songent chacun aux bras d’un autre, à l’amour d’une autre, un feu d’artifice offert à l’amour de son amante, un petit garçon sauvé in extremis de la noyade, un autre tombé à l’eau, et qui en meurt, dans la tempête qui suit les débordements d’une retrouvaille amoureuse: la matière des Affinités électives est pleine de fureurs et de débordements. Mais c’est une matière que la forme du roman égalise, une forme quasi expérimentale, contenue dans le titre, et explicitée dès le chapitre 4 de la première partie au cours d’une conversation réunissant Charlotte, son mari Édouard et le commandant, l’ami du mari. Curieux roman dont la clé est donnée d’abord: il en va des êtres humains comme des éléments, que des affinités, une attraction intime relie d’abord solidement, puis qui se séparent pour former avec d’autres êtres, d’autres éléments d’autres combinaisons plus solides encore. Reproduite expérimentalement, dans le cadre d’une petite société fermée, qui est comme le laboratoire sentimental d’un romancier chimiste, la loi est mise en évidence dans le roman de Goethe sous l’aspect d’un quatuor amoureux dont les membres se recomposent deux à deux: bientôt séduit par Odile, Édouard s’éloigne de Charlotte, sa femme, qui est séduite à son tour par les qualités du capitaine.

 

Les Affinités électives faisant parti de ces romans dont on connait le propos avant de les avoir lu, je croyais que le récit s’en tenait là. Après le récit de la recomposition des couples, qui occupe la première partie, et culmine dans la saisissante scène du double adultère (Charlotte et Édouard dans les bras l’un de l’autre, réunis pour une dernière nuit à la suite d’un quiproquo, font l’amour en songeant chacun de leur côté au véritable objet de leur amour, union d’où sortira un fils improbable qui sera à la ressemblance des quatre amis!), la deuxième partie du roman ouvre un champ d’expériences nouveau, en y ajoutant le motif de l’intention morale. Car à la différence des autres êtres de la nature, les êtres humains peuvent tenter de résister à leur nature. Charlotte et le commandant qui cherchent à dépasser leur amour l’un pour l’autre en le sublimant introduisent dans le cours du récit un élément de dissymétrie, les opposant à Édouard et Odile, qui ne songent qu’à s’abandonner et vivre leur amour jusqu’au bout.

 

Roman d’une très grande subtilité, d’une extraordinaire délicatesse, Les Affinités électives peinent à être racontées au-delà. Je note seulement pelle mêle à titre d’indication de lecture (et de pense bête pour moi même): une intéressante galerie de personnages secondaires (l’architecte et sa collection d’œuvres d’art ancien; la fille de Charlotte qui fait dans la propriété un irruption remarquée; le couple de vieux amants; l’assistant, amoureux malheureux d’Odile et principal observateur de ses qualités personnelles; Nane, la servante d’Odile; Courtier, au nom prédestiné, chargé de précipiter, comme un réactif en chimie, les relations entre les personnages; …). Je note encore la présence permanente de la référence aux jardins et aux soins botaniques (qui est plus qu’un motif ou un décor, mais la source d’une véritable méthode littéraire, tellement le roman est lui même ordonné selon la méthode de ces jardins du XVIIIème siècle allemand qui visent à détailler, dans la confusion apparente de la nature, des perspectives, un ordre sous-jacent à la profusion chaotique du réel, et à les organiser selon une disposition produite pour le plaisir de la promenade et l’agrément d’un libre parcours mettant le cœur en harmonie avec les paysages produits).

 

Le motif final du roman (Édouard et Odile réunis par le même destin, attendant côte à côte dans la mort « l’instant où il se réveilleront ensemble ») tranche sans doute par sa tonalité avec le reste du récit. Mais l’image de ces deux corps qui se sont aimés, réunis délicatement dans la mort où, soustraits au temps, ils semble devoir attendre pour s’aimer toujours que paraisse l’éternité, n’est pas sans rapport avec le mouvement d’un livre qui vise à toucher quelque chose de la représentation d’un monde dans lequel les existences humaines s’efforcent de tracer le dessin ambitieux, mais fragile d’un cours assumé pour soi-même, mais que leur dépendance à l’égard des forces du cosmos voue aux caprices du hasard.


Jacob et Wilhelm GRIMM: Contes pour les enfants et la maison

Hänsel et Gretel, Cendrillon, Le Petit chaperon rouge, Blanche-Neige, Le Vaillant petit tailleur: les noms des plus célèbres contes des frères Grimm nous rappellent le souvenir de récits bien connus, l’album sur lequel le seul nom de Grimm, dans l’enfance, constituait un sésame vers un monde de châteaux-forts, de forêts, de princesses, de magiciennes, de lutins. Quand on voyage en Allemagne, dans la région des frères Grimm, on s’aperçoit soudain que le recueil ne nous était peut-être pas aussi bien connu: Raiponce, Rumpelstolzchen, par exemple, sont des contes célèbres là-bas qui restent ignorés en France. Cette session de rattrapage qui a occupé en partie mon été Allemand, et un peu au-delà, n’est pas cependant seulement un retour dans l’enfance, mais un vrai plaisir littéraire, et un plaisir d’adulte. Si les enfants sont les premiers auditeurs de ces contes, ce que j’ai pu vérifier pour son plaisir et pour le mien avec Cléanthe junior, c’est en adulte aussi qu’on jouit de ces textes, dont la langue, l’art de conduire le récit sont d’abord admirables.


La question la plus importante que j’en retire me semble être celle du passage de l’oral à l’écrit. Car avant d’être réunis dans cette édition des Contes de l’enfance et du foyer, les contes ont existé. Ils ont animés un imaginaire populaire, dont l’intéressant est par ailleurs qu’il n’est pas un bloc monolithique. Quand les frères Grimm les recueillent certains ne sont des contes allemands que depuis une époque relativement récente, emportés dans leurs bagages en quelque sorte par les huguenots qui sont venus s’installer en Hesse du nord, sous la protection des princes, et ont donc transportés les histoires qui animaient leurs veillées de France jusqu’en Allemagne. Mais quand les frères Grimm les recueillent, ils deviennent une matière littéraire. On pourrait rechercher en vain je crois les vraies traces d’oralité dans les textes des deux frères, ou alors il s’agit d’une oralité feinte, une sorte de réinvention artificielle de l’oralité, telle l’intervention d’un narrateur qu’on retrouve dans la plupart des textes romantiques contemporains, une dynamique du texte donc, plus qu’un mime des conditions dans lesquelles se dit ce genre de récits. Devenus textes littéraires, ces contes vont en inspirer d’autres, ou d’autres pratiques, en Russie par exemple ou en Scandinavie. Et en même temps imposer peut-être une forme de narration.


Dès la première phrase souvent tout est dit:

« Il était une fois un homme et une femme qui désiraient avoir un enfant depuis longtemps déjà, mais en vain. » (Raiponce),

« Il y eut un jour, dans un pays, une grande plainte au sujet d’un sanglier qui ravageait les champs des paysans, qui tuait le bétail et qui éventrait les gens avec ses défenses. » (L’os qui chante),

« Après qu’Adam et Eve eurent été chassés du paradis, ils durent se construire une maison sur une terre infertile et manger leur pain à la sueur de leur visage. » (Les enfants inégaux d’Eve).

Chacun de ces contes développe, à sa manière, un récit destiné à dépasser ce désir ou conflit initial. On comprend que les frères Grimm aient pu croire, même s’il entre une grande part de fantasme là dedans, que travailler la matière des contes c’était remonter au fondement de la littérature, que ces grammairiens aient cru trouver dans les contes l’équivalent d’un fond d’expressivité premier, populaire, une sorte de génie littéraire initial. Leur « réécriture » semble destinée à rendre le lecteur attentif à ce fait.

 

Dans la plupart de ces contes, point de créatures fabuleuses. Il y a une inscription fréquente de ces histoires dans la terre de Hesse, ce petit coin du centre de l’Allemagne d’où les frères Grimm ont tiré leur matière narrative, une ambition réaliste manifeste. Trois types de textes composent ces contes: les contes fabuleux, qui sont souvent ceux que nous avons retenus; des histoires d’édification chrétienne; et des fables mettant en scène des animaux.


J’avais remis depuis plusieurs années cette lecture, faute d’une édition vraiment satisfaisante en français. C’est chose faite grâce à celle de Natacha Rimasson-Fertin, qui publie l’intégralité des 201 contes, auxquels sont joints les textes que Jacob et Wilhelm Grimm ont supprimé dans la dernière version de leur recueil, et un appareil critique précieux, qui résume en particulier les commentaires des deux frères sur chacun de ces contes.

 

(Retour d’Allemagne, épisode 4)