Sophie BESSIS: Histoire de la Tunisie

Published by Cléanthe on

Cette terre fut occupée bien avant que sur la route de l’Espagne les Phéniciens n’établissent un comptoir dans ce qui allait conquérir son indépendance et devenir Carthage. Mais, en lui donnant pour la première fois un nom propre, comme le figure le mythe de Didon cette reine venue d’ailleurs, la civilisation punique a offert un début d’identité à ce que le temps a fini par appeler Tunisie, cette terre disputée, ce rivage offert au commerce et à la guerre. C’est là que Sophie Bessis ancre sa relecture de l’histoire tunisienne, entre mythe et géographie. Son livre suit le fil de trois millénaires de transformations : dominations romaine, arabe, ottomane, coloniale, puis révolution démocratique. Ce qu’elle raconte, ce n’est pas seulement la suite des pouvoirs, mais la lente invention d’une identité faite de brassages et de continuités, d’un pays à la fois minuscule et traversé par le monde.

De retour de Tunisie, je me suis plongé avec délice dans cette Histoire de la Tunisie. C’est une terre que je connaissais mal, tout en croyant avoir quelques idées sur elle. Et je ne crois pas être le seul. Le Maroc a dépassé depuis longtemps la Tunisie, parmi les pays du Maghreb, sur la liste des destinations touristiques désirables. Et si ce n’est la promesse de vacances à bon marché all inclusive dans de grands hôtels clubs au bord de la mer, la Tunisie fait peu rêver ces temps-ci. Je ne connais d’ailleurs pas grand monde autour de moi – et même des voyageurs, sinon d’un certain âge – qui s’y soit rendu récemment. Moi même, je n’y serais sans doute jamais allé, tout en l’ayant envisagé, mais c’était il y trois décennies, si, à la faveur d’une invitation à un événement familial, je n’en avais profité pour visiter un peu le pays. J’y ai découvert une belle terre méditerranéenne, contrastée, tissée d’une histoire plusieurs fois millénaire. Une médina superbe. Des vestiges et des mosaïques romains de toute beauté qui à eux seuls motiveront un deuxième séjour, programmé dès mon retour, d’ici quelques mois. Bref, je suis tombé sous le charme de la Tunisie, une Tunisie pétrie d’histoire et de culture, à distance des plages de sable fin et de la mer, dans laquelle il est bien agréable de se tremper à l’occasion, notamment fin octobre. Mais le pays a à offrir bien d’autres choses encore.

Mais pour aller plus loin dans la connaissance du pays, il me fallait le découvrir par son histoire. Et je suis tombé en librairie sur la belle couverture du livre de Sophie Bessis. Je ne regrette pas ma lecture. Historienne franco-tunisienne, Sophie Bessis remonte le temps depuis la fondation de Carthage jusqu’à la révolution de 2011, en passant par les dominations romaine, arabe, ottomane, française. L’enjeu n’est pas seulement chronologique: il s’agit de comprendre comment un petit territoire, à la croisée des continents, a pu absorber, transformer et transmettre tant d’héritages.

L’historienne en particulier s’attarde sur cette expression souvent galvaudée, mise plusieurs fois aussi par plusieurs régimes politiques au service de leur propagande : « l’exception tunisienne », mais qui désigne dans le même temps une réalité dont tout voyageur en Tunisie peut faire l’expérience, et qu’il faut savoir prendre au serieux. Elle en retrace la genèse — la précocité des réformes, le rôle des femmes, la sécularisation relative, la modernisation — mais elle en montre aussi les limites. Entre un littoral anciennement urbanisé et un intérieur longtemps délaissé, entre ouverture et crispations identitaires, entre horizon méditerranéen, romano-punique, arabisation et berbérité, la Tunisie apparaît moins comme un modèle que comme un laboratoire de diversité. C’est là, sans doute, l’apport le plus stimulant du livre : penser la singularité tunisienne sans la mythifier, dans toute sa complexité historique et sociale, et en tracer aussi les limites.

Une première partie parcourt synthétiquement l’histoire ancienne et moderne d’un territoire délimité de façon précoce, demeurant sous des appelations différentes, de la civilisation punique à l’Africa romaine, au royaume vandale, à la domination byzantine, puis à la progressive arabisation d’une Ifriqiya paradoxalement dominée tour à tour par des dynasties berbères et par des dynasties d’émirs arabes s’affranchissant de fait des califes au nom desquels ils exercent le pouvoir : dynasties aghlabides, fatimides, zirides, almohades, hafsides, et enfin Régence de Tunis, nouvelle appellation du territoire, sous domination désormais ottomane. La seconde moitié du volume, plus contemporaine, s’attache aux XIXᵉ et XXᵉ siècles de ce qui s’appelle désormais Tunisie : la colonisation, Bourguiba, Ben Ali, la révolution et ses suites. Tout au long de cette histoire, Sophie Bessis procède à une véritable mise à plat de la construction d’une identité, jamais figée, au rebours des romans nationaux, montrant notamment comment les aspirations à la liberté, si souvent réprimées, s’enracinent en Tunisie dans un long passé de résistances et de réformes. On comprend mieux, à la lire, combien la Tunisie d’aujourd’hui reste traversée de tensions anciennes : entre mémoire et modernité, entre unité politique et diversité sociale.

Parce qu’il restitue à la Tunisie sa profondeur historique, le livre permet ainsi de comprendre autrement ce pays si proche et pourtant méconnu. Il montre que l’histoire d’un petit territoire peut éclairer bien des débats : la laïcité, la citoyenneté, la place des femmes, le rapport à l’Europe. Et il donne envie de relire autrement les paysages qu’on peut y traverser : les ruines de cités romaines, les médinas, les oliveraies du Sahel, les étendues désertiques. Une lecture qui éclairera sans aucun doute mon prochain séjour dans ce pays.

« Si, à partir du XIIIe siècle, le règne hafside dessine les contours de ce qui serait une proto-Tunisie, le IXe siècle aghlabide a aussi fait de l’Ifriqiya une province différente des autres régions de l’Afrique du Nord. Cette singularité s’origine sans nul doute dans le riche legs de son millénaire et demi d’Antiquité punique et romaine qui lui a laissé en héritage une urbanisation sans équivalent dans le reste du Maghreb, et l’on peut voir dans la permanence de ce trait la racine d’une personnalité particulière. Pourtant, mis à part la période aghlabide, l’historiographie classique a présenté ces quelque cinq siècles comme une sorte de revanche de la berbérité sur les occupations successives qu’a connues le Maghreb. C’est en effet de la Berbérie profonde que sont sorties les dynasties qui l’ont gouverné et qu’ont surgi les mouvements politico-religieux qui l’ont marqué de leur empreinte. Mais cette berbérité a été pourvue de deux faces, et les historiens ont résumé l’histoire de ces siècles à un affrontement entre nomades et sédentaires, les seconds tentant de sauver une civilisation urbaine et une ruralité villageoise – à bien des égards synonymes pour les commentateurs de civilisation tout court – constamment menacées par les premiers. D’Ibn Khaldoun, toujours lui, aux historiens coloniaux et jusqu’aux premiers travaux tunisiens d’après l’indépendance, la thèse du « fléau bédouin » a dominé l’historiogeaphie »

Sophie Bessis, Histoire de la Tunisie. De Carthage à nos jours (2019, 2022), Tallandier, coll. « Texto », pp.95-96

Catégories : Essais

4 commentaires

Choup · 13 novembre 2025 à 17 h 47 min

j’ai écouté plusieurs fois Sophie Bessis dans des émissions radio et je l’ai toujours trouvée, passionnante. Erudite, pédagogue, bref on en ressort plus riche. J’ai en projet de lire dans un avenir pas trop lointain son essai sur la « civilisation judéo-chrétienne ». Sur la Tunisie, j’en sais peu, à part les clichés des villages blancs et bleus. J’ai lu récemment (billet programmé dans le mois) L’amas ardent de Yamen Manai, un écrivain du cru, une très intéressante lecture.

    Cléanthe · 15 novembre 2025 à 12 h 21 min

    Tiens, je n’avais pas fait le lien! J’ai acheté récemment cet essai en librairie, dont j’avais trouvé le propos séduisant (un peu de complexité ne fait pas de mal en ces temps de simplification tous azimuts). Mais je n’avais pas remarqué que c’était la même autrice. Voilà qui promet une lecture très stimulante.

alexandra · 15 novembre 2025 à 11 h 40 min

J’ai eu la chance d’aller en Tunisie et de visiter le site de Carthage, entre autres. Cela remonte à loin et le pays a sans doute beaucoup changé depuis. Cet essai doit être passionnant.

    Cléanthe · 15 novembre 2025 à 12 h 14 min

    Carthage, pour moi, ce sera en février, à l’occasion d’un second séjour. Je ne connaissais pas la Tunisie avant, donc je ne peux pas comparer, mais j’ai vraiment été séduit par ce premier séjour. Et le livre de Sophie Bessis a contribué, après coup, a éclairer mes premières impressions du pays.

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