J.M. ERRE: Le Mystère Sherlock

Publié par Cléanthe le

Sous une épaisse couche de neige, un hôtel suisse enfin dégagé par les secours rouvre ses portes. À l’intérieur, le froid a figé le temps: dix corps sont alignés dans la chambre froide. Dix morts. Tous universitaires. Tous spécialistes obsessionnels de Sherlock Holmes. Personne n’a survécu pour expliquer comment, en quelques jours d’isolement forcé, un colloque savant s’est mué en carnage. Fervent admirateur lui-même de Sherlock Holmes, le commissaire Lestrade, surgi avec les secours sur les lieux, mène l’enquête, tâchant de remonter le fil des événements. Quel jeu cependant joue Lestrade? Se pourrait-il qu’il soit plus impliqué qu’il ne dit dans le cours de l’enquête?

Un Hiver polar initié par Alexandra est l’occasion de renouer cet hiver avec des séries dont je m’étais un peu éloigné ou de rattraper, comme ici, les lectures notées, mais que j’avais laissé passer. J’aborde avec Le Mystère Sherlock la forme parodique, burlesque et même franchement loufoque du roman policier. Dans son roman, J.M. Erre imagine une situation aussi simple qu’efficace: un colloque international d’holmésiens, réuni à Meiringen, tout près des chutes de Reichenbach, lieu mythique de la “mort” de Sherlock Holmes. L’organisateur, le professeur Bobo, a attiré là dix sommités du domaine avec une promesse: à l’issue du séjour sera attribuée la première chaire universitaire d’holmésologie à la Sorbonne. Prestige, pouvoir symbolique, reconnaissance définitive: autant dire que la rivalité est inscrite dans l’invitation même. L’avalanche qui coupe l’hôtel du monde transforme le colloque en huis clos. Plus de réseau, plus de routes, plus de fuite possible. Tandis que la neige s’accumule à l’extérieur, les tensions montent à l’intérieur: querelles d’interprétation, jalousies académiques, rancunes anciennes, théories concurrentes sur Holmes et Conan Doyle. Peu à peu, les discussions savantes prennent un tour plus âpre, plus personnel. Lorsque les secours arrivent enfin, il n’y a plus personne à sauver.

L’enquête, menée a posteriori par les autorités — avec un clin d’œil appuyé au nom de Lestrade — ne peut se faire qu’à partir de traces: des documents laissés dans les chambres, des notes de travail, des fragments de récits, des enregistrements, des lettres, et des extraits de ce dictionnaire holmésien que l’une des participantes était en train d’écrire. Mais la réussite du livre tient surtout à ce qu’il ne se contente pas d’être un polar ingénieux. Le Mystère Sherlock constitue d’abord en effet une satire réjouissante du monde universitaire, de ses vanités, de ses micro-pouvoirs, de ses querelles byzantines où l’érudition la plus pointue sert parfois de masque à des instincts très ordinaires. C’est parfois franchement loufoque. Tous les canulars ou les bons mots ne sont pas réussis. Mais, à condition de le lire vite, ce petit polar humoristique se révèle franchement amusant.

Peut-être, en filigrane, Erre pose-t-il cependant une question plus troublante: qu’est-ce qu’un personnage de fiction pour susciter de tels dévouements? Sherlock Holmes, figure imaginaire, agit sur des carrières, fait naître des passions, des haines, au point que, pour les éminents holmésiens réunis ici, la frontière entre réalité et fiction se brouille. Tous partagent en effet une même folie: celle de croire dur comme fer à l’existence de Sherlock Holmes. Le roman joue constamment sur cette frontière instable entre le jeu et le sérieux, entre le pastiche et la croyance, rappelant que la littérature, parfois, produit des effets bien réels.
Roman d’énigme, comédie érudite, réflexion malicieusement cruelle sur le savoir et le prestige, Le Mystère Sherlock se lit avec un double plaisir: celui de l’intrigue, parodie des intrigues holmesiennes, mais aussi des romans d’Agatha Christie, au premier rang desquels Dix petits nègres, et celui d’une ironie qui n’épargne personne — pas même le lecteur, ravi de se laisser prendre au jeu, jusqu’au renversement final.

« Comment entrer dans une pièce où vous attend peut-être un tueur ? Trop peu de parents intègrent cette question essentielle dans l’éducation de leurs enfants, et c’est bien dommage. A cause de cette attitude irresponsable, on dit bonjour à la dame, on ne parle pas la bouche pleine, mais quand on se retrouve devant la porte d’un meurtrier, on a l’air finaud. Chacun fit donc sa proposition, le postulat de base étant que personne ne voulait entrer le premier. Oscar proposa d’enfumer la pièce pour obliger l’assassin à sortir, Perchois de condamner la porte pour l’en empêcher, Dolorès d’envoyer Eva en éclaireur, Eva de se servir de Dolorès comme appât. Difficile de faire un tri… McGonaghan était peut-être encore en vie, j’ai donc fait au plus simple: j’ai ouvert la porte. »

J.M. ERRE, Le Mystère Sherlock, Pocket

Un billet publié à l’occasion du challenge Un Hiver polar proposé par Alexandra du blog Je lis, je blogue


2 commentaires

Alexandra · 7 janvier 2026 à 18 h 05 min

Enquête, humour, Suisse, huis clos, universitaires, hommage à Sherlock Holmes…. C’est une proposition très sympathique et très tentante. Merci pour l’idée.

dasola · 7 janvier 2026 à 19 h 07 min

Bonsoir Cléanthe, un polar très sympa de JM Erre lu il y a plusieurs années. https://dasola.canalblog.com/archives/2012/02/29/23590581.html J’en profite pour te souhaiter une très bonne année livresque 2026.

Laisser un commentaire

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.