Jeune femme, au sortir presque de l’adolescence, Nancy Huston a été modèle pour des artistes. Une expérience partagée entre le modèle et l’artiste. Entre la tension de la co-création et la soumission au regard, à des poses imposées tenues parfois pendant de longues minutes, dans l’ambiguïté singulière de se savoir regardée, scrutée, peut-être désirée même. Temps singulier que celui de la pose qui renvoie à l’être-corps, à l’être-femme et à la possibilité de l’émancipation du regard par et peut-être contre l’art aussi dans une certaine mesure. De ces tensions est né ce très beau texte, d’une beauté et d’une simplicité fulgurante.

Il n’y a pas besoin parfois d’un long texte en effet pour montrer l’essentiel, comme dans ces dessins qui en quelques traits caractérisent un forme, une attitude, expriment une pulsion, une tension. Le récit-temoignage de Nancy Huston est de ceux-là. Un texte dédié au corps, à ce corps senti, ressenti, d’être femme. Au centre du recit de Nancy Huston, donc,  l’expérience de ce corps qu’on montre, dans la tension de l’attente, offert à la création du peintre, du sculpteur mêlée d’oeillades équivoques, de désirs qui parfois s’accomplissent dans des prolongements douteux – autant de traits croqués avec une rare justesse à partir de souvenirs de sa propre expérience. Dans le lointain, d’autres artistes, qui ont été modèles elles aussi à un moment de leur vie, et que Nancy Huston évoque dans les tours et les détours de sa propre histoire: Anaïs Nin, Lee Miller. Des femmes.

Bien sûr des femmes. Car le récit de Nancy Huston est d’abord cela. Une histoire de femmes, née d’une révolte sans doute, d’une indignation. De ces femmes qui, comme elle, n’ont pas voulu se résoudre à n’être qu’un beau visage, une belle apparence. Qui comme elle ont su retourner le regard qu’on pose sur elles pour se faire à leur tour regard. Car si l’art n’est pas désincarné, cela veut dire qu’il est aussi désir, rapport de pouvoir. Il faut parfois savoir accepter ce rapport de force, se résoudre à cette soumission esthétique à la tension d’un désir que l’artiste apporte lui aussi avec la présence de son propre corps, comme le suggère Nancy Huston dans une de ses belles pages, consacrée à son expérience de modèle avec le sculpteur Louis Derbré.

Mais il faut aussi savoir rappeler que ce beau visage a des yeux, parce que le monde de l’art, de la création n’est pas un espace affranchi des rapports de domination, qu’il leur offre parfois même aussi ses représentations, ses boîtes à fantasmes. Et que l’art est autant un lieu de libération que le champs de la réification du corps féminin, de la négation du modèle, de sa commercialisation ou de sa marchandisation. La soumission, comme tout rapport de domination, est réversible, bien sûr, comme dans la nouvelle de Bernard Malamud que j’évoquais hier. L’ironie de la création est cependant d’avoir su accoucher aussi de femmes artistes, et de donner, au sein même d’un espace dominé par le désir des hommes, cette sublime ironie d’un regard qui se libère et qui de regardé se fait à son tour regardant.

Un très beau texte donc sensible, engagé, féministe, auxquels les dessins de Guy Oberson donnent une touche encore plus suggestive, dans une édition toujours très réussie des Editions du Chemin de fer, une petite maison dont je dois dire que j’aime pratiquement tous les livres.

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