Étiquette : roman fantastique

Alexandre Dumas: Le Château d’Eppstein

Dumas, Château d'EppsteinC’était en Allemagne, dans les dernières années de 1830. Invité à participer à une journée de chasse, dans les forêts du Taunus, non loin de Francfort, le comte Elim s’égare. A la nuit tombée, il parvient jusqu’à une forteresse médiévale, où un couple de vieux serviteurs accepte avec inquiétude de lui donner l’hospitalité. Installé dans le seule chambre vraiment habitable du château, le voilà qui doit faire à minuit avec la présence du fantôme d’une femme, sorti d’un passage secret dans le mur. Revenu le lendemain à Francfort, le comte Elim se presse de raconter l’étrange aventure qu’il vient de vivre. Mais ses connaissances ne semblent pas vraiment étonnées. Ne sait-il pas qu’au château d’Eppstein, une légende sortie des ans raconte que les femmes de la famille décédées le jour de Noël ne meurent qu’à moitié?

Derrière toute apparition il y a une histoire mouvementée. Les fantômes naissent des violences des hommes, des plaies morales mal refermées. Un château hanté est toujours le lieu d’un crime oublié. Fort de ce qu’on pourrait considérer comme le b.a.ba de l’histoire de fantômes, Alexandre Dumas a écrit ce court roman gothique, qui doit cependant plus à d’autres sources qu’à celle du fantastique. Une fois entendue en effet la prémisse de ce genre d’histoires – les fantômes existent – Dumas conduit un récit qui puise tout autant dans la description réaliste des goûts et des moeurs de la vie rurale ou dans le roman pastoral que dans la veine fantastique.

Bien sûr, les ingrédients sont là d’une histoire de ce type: un château en partie en ruine, entouré d’une grande forêt, dans une région reculée de moyenne montagne; un châtelain ambitieux (Maximilien), qui se comporte chez lui en maître absolu, en tyran, un jaloux, capable de donner une forme criminelle à ses passions; une épouse vertueuse (Albine), injustement accusée d’adultère et assassinée; un frère parti au loin, pour devenir l’un des bras de Napoléon, et qui réapparaît au moment opportun (Conrad); un jeune ingénu (Everard), une sorte d’innocent vertueux et fort, qui s’entretient avec les fantômes et trouve la force de s’opposer aux vices de son père et maître.

Je ne crois pas cependant que, dans cette histoire, Dumas prenne ces ingrédients pour autre chose que pour des passages obligés pour qui veut rendre la couleur propre au genre. Moins inspiré par exemple que Mrs Radclife, dans ses superbes évocations des paysages qui entrent en contrepoint avec les sombres noirceurs des âmes et de leurs demeures crénelées, Dumas travaille un peu ici comme s’il n’avait plus lui-même à inventer de tels lieux, à les faire surgir d’une imagination en désordre, mais comme s’il lui suffisait de les nommer pour satisfaire l’esprit du lecteur déjà habitué à ce type de récits: le vieux château en partie ruiné avec sa tour médiévale, le bois « vaste, sombre, noir, profond, solitaire, sublime et comme sacré, cette sorte de lupus antique dont le vent semblait l’âme attristée » sont bien là. Mais ils ne marquent pas vraiment d’abord le récit de leur présence. Bref, il ne m’ont pas vraiment convaincu. Et j’ai trouvé Dumas lui-même beaucoup plus inspiré dans un autre de ses romans gothiques, Pauline, qui selon moi est une totale réussite.

Le Château d’Eppstein n’est pas une oeuvre inintéressante cependant, et devient même complètement passionnante, à mesure que le récit se concentre sur les relations d’Everard, le fils désavoué du comte d’Eppstein, abandonné pour ainsi dire à lui-même, à un mode de vie naturel, et de Rosamonde, la fille du garde forestier, élevée dans un couvent prestigieux à Vienne. Le génie de Dumas tient en effet à ce que pour lui le roman tire sa force des personnages et de leur rencontre. Brillant dialoguiste, il fait surgir la vie des échanges de paroles. Dans ses moments les plus inspirées, tout devient personnage sous sa plume. C’est le cas de la forêt d’Eppstein qui vers le milieu du livre devient brusquement autre chose que le lieu convenu de l’atmosphère nécessaire à un roman gothique. Lieu des grandes chasses où s’exprime le goût tyrannique pour la domination brutale du comte, elle se révèle ermitage (Everard s’y réfugie et s’y élève pour ainsi dire tout seul), monument funéraire (elle abrite la grotte où il retrouve le fantôme de sa mère), avant de devenir le lieu de partage délicieux et innocent des amours impossibles d’Everard et de Rosamonde. Ici, les radins, les sources, les pans de murailles écroulées recouverts de végétation dessinent comme les traits d’un visage. Paysage fantastique s’il en est. Avec ses tours écroulées, le bois signe une sorte de retour à la nature des débris de l’histoire.

L’autre grand moment du roman réside dans la confrontation titanesque, sublime, d’Everard et de Maximilien, le fils et le père, étrangers l’un à l’autre: « C’était un singulier spectacle que l’entrevue, après trois ans d’absence, de ce père et de ce fils, se soupçonnant l’un l’autre en s’embrassant, jouant l’un vis-à-vis de l’autre au plus fin avec mille protestations, et comme si, joueurs ou duellistes, ils avaient à la main des cartes ou des épées, scrutant leurs regards et leurs mouvements au milieu de leurs paroles paternelles et filiales. » Un grand, un pur moment dumasien, qui finit de faire de la lecture ce livre, malgré mes quelques réserves, une belle expérience.

Challenge Halloween 2013 de Lou et de Hilde

 

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William Wilkie COLLINS: L’Hôtel hanté

Collins--L-hotel-hante.gifDans l’opulence d’un vieux palais vénitien clos sur lui-même, Lord Montbarry expire, à cause d’une bronchite qui a mal tourné. Personne pourtant ne lui connaissait de faiblesses. Et pourquoi ce départ soudain des domestiques : une servante rigoriste qui donne son congé et regagne Londres au plus tôt, un guide italien qui inexplicablement disparaît ? La maladie du lord a-t-elle un lien avec son mariage récent avec la Comtesse Narona, une aventurière ? A quoi le baron Rivar, frère présumé de la Comtesse, occupe-t-il son temps ? Quelles obscures expériences développe-t-il dans l’obscurité des souterrains du palais ?

Parmi les gloires littéraires de la bogosphère, Wilkie Collins occupe l’une des toutes premières places. La promesse d’histoires mystérieuses, aidée par les jolies couvertures que la collection Libretto donna un temps à la réédition de ses romans m’a longtemps donné envie de m’y plonger. Hélas, après La Dame en blanc dont j’ai gardé un souvenir mitigé, L’Hôtel hanté ne m’a guère convaincu non plus. J’essaierai encore Pierre de lune. Mais j’ai peur de ne pas accrocher complètement encore. Pourtant, le propos avait tout pour me plaire : une sombre machination fomentée dans l’obscurité d’un palais vénitien bientôt transformé en Hôtel de luxe où, sous la pression des forces de l’au-delà, la clé du mystère vient à être révélée. Il y a dans cette proximité des abîmes du dérèglement mental et des gouffres du surnaturel que met en scène de roman le motif des meilleures histoires de fantôme. D’autant que la forme relève d’une recherche qui place ce récit au niveau des plus ambitieux romans fantastiques. Mais qu’on est loin du Tour d’écrou d’Henry James, ou même des histoires de fantômes d’Edith Wharton !

Il y a en effet dans le roman de Wilkie Collins une recherche d’effets systématiques, toute une pacotille de terreur facile, faite pour effrayer à bon compte, une sorte d’intensification des procédés du roman gothique (que j’aime beaucoup en revanche) qui rend le récit – et surtout ses terreurs – peu crédibles : des apparitions, un corps dissous dans l’acide, une tête coupée conservée dans une cachette sous le plancher, à laquelle on accède au moyen d’un mécanisme caché dans la cheminée, des remords qui peuvent conduire une épouvantable créature jusqu’à la folie, à moins que ce ne soit la terreur qui frappe cet être diabolique lorsqu’elle devient sûre d’être vaincue par la jeune femme douce et angélique à qui elle vient d’arracher son futur époux, des coïncidences, des prémonitions – tout cela sur près de 300 pages : franchement, j’ai eu du mal à supporter cette recherche systématique des effets, qui fut la cause sans doute en son temps du succès de Wilkie Collins – la bonne société victorienne avait besoin peut-être d’être remuée par principe, faute d’être capable de s’émouvoir de la misère fomentée en Angleterre et des conséquences de la domination impériale britannique qui assuraient sa prospérité !

Il est vrai, mes faveurs littéraires victoriennes portent plutôt du côté d’Henry James, un Américain installé à Londres, qui refusa de jouer le jeu de cette littérature facile et préféra trouver ses modèles chez Jane Austen et chez Balzac, Stevenson qui s’éloigna à Samoa pour écrire de magnifiques romans écossais, et surtout George Eliot qui nous montre qu’on peut écrire des romans, même à l’époque victorienne, qui mettent en scène de véritables femmes – et non ces oies blanches ou ces créatures diaboliques du « roman à effets » – et développer un regard critique sur la société. Encore une déception donc, mais je m’accroche, je finirai par lire – c’est promis – Pierre de lune dont tant de lecteurs disent du bien (parmi lesquels Stevenson et Henry James eux-mêmes), avant de condamner définitivement Wilkie Collins aux oubliettes de ma bibliothèque ! (à vous donc, j’attends vos arguments, car je ne demande vous l’aurez compris qu’à être convaincu par cet auteur qui ne parvient pas à me conquérir…)

Lu dans le cadre du Challenge british mysteries de Lou et Hilde. 

British mysteries

Fabrice BOURLAND: Le fantôme de Baker Street

undefinedLondres, 1932. Andrew Singleton et James Trelawney sont deux nord américains installés à Londres depuis peu. Singleton, fils d’un spirite renommé et orphelin de mère, est passionné de littérature. Trelawney est un jeune homme actif féru de sport et de beaux vêtements. Ce sont surtout deux lecteurs de romans policiers. Mais leur passion les distingue. Trelawney admire Conan Doyle. Singleton voue une admiration sans limite pour les nouvelles d’Edgar Poe. C’est cette passion romanesque qui les a conduit de la prosaïque Amérique jusqu’à Londres, où ils espèrent pouvoir exercer une carrière de détectives amateurs.
Leur première enquête ne va pas les décevoir! Au moment où une série de crimes atroces frappe tous azimuts la ville, les deux amis sont contactés par le veuve de Conan Doyle pour résoudre une bien mystérieuse affaire: quel est ce fantôme qui depuis que la municipalité a renuméroté Baker Street hante le salon du premier étage du tout nouveau 221, l’adresse même où Conan Doyle avait fait habiter son célèbre détective? Une enquête où il sera question de médium, d’ectoplasmes, d’apparitions, de spiritisme, de Sherlock Holmes et de quelques autres  personnages de la littérature victorienne, et surtout de l’amour du public pour les livres et ses héros…
Un entre dans ce récit qui est le premier volume d’une nouvelle série publiée dans la collection des polars historiques chez 10/18 comme dans un épisode des aventures d’Adèle Blanc-Sec. C’est le roman d’une idée, dont je ne peux rien dire, au risque de dévoiler la clef de l’histoire, mais elle séduira tous ceux que jouer avec les livres fait rêver, qui ont passé des heures justement à laisser leur esprit s’envoler sur les étonnantes couvertures de romans populaires reproduites par exemple dans le bel album de Philippe Mellot, Les Maîtres du fantastique, qui voient une promesse dans chacun de ces titres: La Maison des hommes sans mains, La Momie verte, Le Mystère de la pyramide et bien sûr les plus célèbres Dracula ou Docteur Jekyll et Mister Hyde.

Mais ce n’est que le roman d’une idée. D’ordinaire je suis assez exigeant avec les livres que je ne lis que pour mon divertissement. J’attends que le récit y soit d’une efficacité parfaite, puisque le récit est le seul plaisir que j’y cherche. Tout ce qui me ralentit m’exaspère. C’est ce que je reprocherai à ce fantôme de Baker Street. Des lourdeurs, surtout au début, dans la présentation des personnages ou l’introduction d’un nouveau lieu. Quelques invraisemblances: pourquoi Singleton par exemple change si vite d’avis sur le spiritisme. Quelques répétitions qui montrent que le texte n’a pas été suffisamment relu. Or voilà le plus grave, car j’attends d’un tel récit, dont l’intention n’est que de me raconter une histoire, qu’il se fasse oublier justement comme récit, qu’il ne vienne pas me rappeler par une maladresse du style que ce sont des mots que je lis. Voyez L’île au trésor ou les Nouvelles Mille et une nuits de Stevenson. C’est le modèle de ce que ce type de récits doit être. Et c’est pour cela que de sont des grands livres.

Bref, on lit Le fantôme de Baker Street comme on regarde une série télévisée, pour se détendre entre deux films. Et quand cette série fourmille d’idées de scénaristes, on ne boude pas son plaisir. Cela se lit en une soirée. Demain je retourne aux Mémoires d’outre-tombe, aux Chroniques de Travnik et aux Confessions d’Augustin qui m’occupent déjà depuis quelques jours. Trois « gros » morceaux qui expliquent pourquoi j’ai un peu tardé ces jours-ci à proposer un nouveau billet.