Étiquette : I. Tourguéniev

Ivan TOURGUÉNIEV: Moumou

« Tout au bout de Moscou, dans une maison grise, agrémentée d’une colonnade blanche » vit une vieille femme de haut rang. Ne sachant trop quoi faire de ses jours et de ses nuits, elle se comporte de manière tyrannique à l’égard du nombreux personnel qui la sert de manière servile. Le portier Gérasime, un grand gaillard sourd-muet ramené de la campagne, dont tout le monde se moque un peu quand il a le dos tourné, n’est pas le dernier à la tâche. Timidement, il est tombé amoureux de Tatiana, une blanchisseuse de la maison. Mais voici que la vieille aristocrate se mêle de marier Tatiana à un cordonnier ivrogne…

Écrite en avril-mai 1852, alors que l’auteur se trouvait en détention à Saint-Pétersbourg, la nouvelle Moumou est un de ces joyaux comme on en trouve en abondance dans l’oeuvre de Tourguéniev. Mêlant la critique sociale et un portrait tout à la fois humoristique, émouvant, pathétique, c’est un de ces petits bijoux qu’on pourrait lire en France sous la plume d’un Maupassant par exemple. Le lien entre les deux écrivains d’ailleurs est patent, et j’aurai peut-être l’occasion d’éclairer davantage cette question dans un prochain billet (vous l’aurez compris, je suis engagé encore pour quelques temps dans l’oeuvre de Tourguéniev, qui m’accapare presque totalement ces temps-ci…).

Pour des raisons un peu confuses, Moumou réussit à passer la barrière de la censure et fut publié en 1854. Inutile de préciser que le censeur qui laissa passer le texte fut sevérement tancé! On aime parfois à moquer l’aveuglement de la censure, et peut-être une forme d’inculture. En l’occurrence, le fonctionnaire chargé de rédiger un rapport à la suite de cette « bévue » par la Direction centrale de la censure aurait fait un très bon critique littéraire. Peut-être le fut-il par ailleurs. Car si ses mauvaises raisons sont autant de bonnes raisons pour nous, qui donne toute sa valeur au texte de Tourguéniev, en tout cas le censeur savait lire: « Je trouve que la publication du récit qui porte le titre de Moumou est déplacée, car il présente un vilain exemple de la façon dont les maîtres utilisent leur pouvoir sur leurs serfs. […] En lisant ce récit, le lecteur doit obligatoirement être plein de compassion pour un paysan opprimé, sans être fautif, par l’arbitraire seigneurial. […] Dans l’ensemble, les tendances et en particulier le ton de l’œuvre indiquent à l’évidence que le but de l’auteur consistait à montrer à quel point les paysans sont opprimés par leurs seigneurs sans être fautifs, souffrant uniquement de l’arbitraire de ces derniers et des exécutants aveugles, eux-mêmes paysans, des caprices de leurs maîtres. »

Il y a en effet quelque chose dans la nouvelle de Tourguéniev qui dépasse le sort des personnages mis en scène: son texte est une dénonciation du système du servage; la vieille dame (inspirée par la mère même de l’auteur – Tourguéniev avait des comptes personnels à régler!), un des nombreux exemples de la tyrannie seigneuriale; le portier Gérasine, l’incarnation du peuple russe, à la fois brimé et naïf.

Et pourtant, le talent de Tourguéniev tient d’abord à son art de romancier, qui ne sacrifie jamais le récit à une abstraction ou une idée. Ses personnages sont des types, c’est-à-dire des figures incarnées, qu’il cerne avec la précision d’un portraitiste avisé. Empêché de se déclarer auprès de celle qu’il aime, Gérasime qui, sous ses dehors de bête brute cache un cœur délicat, reporte son affection sur un chien, qu’il sauve de la noyade. Tout son personnage tient dans ce double regard que permettent de porter sur lui l’entourage (qui le craint et en rit) et ses actions (qui révèlent l’envers simple et bon du personnage). Oscillant de l’humour (car Gérosime aussi fait rire) à un registre plus pathétique, la langue de Tourgueniev épouse ce double regard. Et fait mouche!

Ivan TOURGUÉNIEV: Le Journal d’un homme de trop

« Le médecin vient de partir. Enfin j’ai réussi à en tirer quelque chose! Malgré ses finasseries, il n’a pu s’empêcher de se trahir, à la fin! Oui, je mourrai bientôt, très bientôt. Les rivières vont dégeler et moi je m’en irai… ». Au seuil de la mort, un homme se souvient. Mais à quoi bon écrire sur soi, quand on sait qu’on va mourir ? Au fil des jours qui lui restent à vivre, le narrateur cherche un sujet, sa plume marque un temps d’arrêt, pendant qu’à l’extérieur le temps lui même hésite entre le début du printemps et le retour à l’hiver. Jusqu’à ce souvenir. Six mois passés il y a quelques années dans un chef-lieu de province. Une petite ville bâtie à flanc de coteau, sans grâce et miserable. Mais au milieu de cette situation malheureuse, une jeune fille, Lise, la fille d’un des principaux fonctionnaires du district. Le temps du premier amour…

Cette longue nouvelle lue d’une traite un soir de la semaine dernière s’ajoute à ma découverte toujours aussi passionnée de cet écrivain russe un peu négligé aujourd’hui, je le regrette. Tourguéniev est un écrivain qu’on ne lit plus beaucoup. C’est dommage. La célébration de son bicentenaire, en 2018, n’a guère suffi pour redonner un peu d’actualité à cet auteur. Il faut dire que les manifestations ont été peu nombreuses. Il y a heureusement Bougival, près de Paris, où tout amateur de Tourguéniev devrait se rendre, et la datcha (aujourd’hui musée) surplombant la Seine où l’écrivain a vécu ses dernières années. Un pèlerinage! Il y a aussi Baden-Baden, en Allemagne, qui organise ces temps-ci une exposition sur laquelle je glisserai sans doute quelques mots la semaine prochaine.

On résume parfois Tourguéniev à un auteur charmant, limpide (trop?), ciselant des textes jamais très longs et à la trame sentimentale douce-amère. Et c’est ce que j’aime aussi chez cet auteur. Mais enfin, rien chez lui de l’ampleur d’un Tolstoi, des complications d’un Dostoïevski! Ce Journal d’un homme de trop est le bon exemple pour montrer que les choses sont en fait un peu plus complexes. Le héros du Journal, un homme au seuil de la mort, confiant sa vie de bon à rien, pourrait être justement un personnage de Gontcharov ou de Dostoievski:

« De trop, de trop… C’est une excellente formule que j’ai trouvée là. Plus profondément je rentre en moi-même, plus attentivement j’examine toute ma vie passée, et plus je me convaincs de la rigoureuse vérité de cette expression. De trop : c’est bien cela. Cette formule ne s’applique pas aux autres hommes… Les hommes il y en a de mauvais, de bons, d’intelligents, de bêtes, d’agréables, de déplaisants; mais de trop… non. Enfin comprenez-moi bien : l’univers pourrait fort bien se passer d’eux… bien
entendu; mais l’inutilité n’est pas leur qualité principale, leur signe distinctif, et lorsque vous parlez d’eux, les mots
« de trop » ne sont pas les premiers qui vous viennent aux lèvres. Tandis que moi… de moi, il n’y a pas moyen
de dire autre chose : homme de trop, c’est tout. Surnuméraire, et tout est dit. »

Je ne veux pas trop en dévoiler, et vous laisse deviner comment l’histoire d’amour entre le narrateur et Elisabeth finit par tourner. Mais le titre en dit déjà bien assez. Deux rivaux: un jeune aristocrate bellâtre venu de Pétersbourg, un autre jeune homme, discret, mais habile. Un duel qui tourne mal, pour qui recherche du moins les grandes aventures héroïques. Et puis un narrateur à la fois sensible et inutile. Avec l’homme de trop, Tourguéniev créé un de ces types dont le roman russe a le secret, spectateur malgré lui des émotions d’autrui, notamment de l’amour qui saisit la jeune fille dont il est amoureux, condamné à vivre en spectateur de la passion des autres:

« Perdu dans la foule, inaperçu même des demoiselles de quarante-huit ans agrémentées de boutons rouges sur le front et de fleurs pâles sur la tempe, je regardais… »

Un chef d’oeuvre (un de plus…) d’amertume et de délicatesse!

Ivan TOURGUÉNIEV: Pères et fils

Devant un relais de poste, dans la campagne russe, en plein 19ème siècle, un homme attend. Nicolas Petrovitch Kirsanov attend son fils, Arcade. Parti étudier à Saint-Pétersbourg, celui-ci revient, pour quelques semaines d’été, dans la propriété familiale, accompagné d’un nouvel ami, Eugène Vassiliev Bazarov…

On réduit souvent la litterature russe du 19ème siècle aux questions sociales qu’elle pose ou aux conflits idéologiques qu’elle illustre. Je ne crois pas que ce soit lui rendre entièrement justice, même si l’obsession sociale, politique des 19ème et 20ème siècles russes a porté un temps les lecteurs à se concentrer sur cette question. Pères et fils reste un grand livre de ce point de vue cependant. Il rend sensible, à travers une belle galerie de personnages, la difficile libéralisation du pays, le poids des pesanteurs sociales, notamment d’une condition paysanne difficile à réformer, ou la naissance d’un esprit révolutionnaire et matérialiste.

Pères et fils confronte deux générations, dans lesquelles viennent s’incarner les oppositions : les Pères libéraux tentés par une voie à l’occidentale ou le respect des vieilles traditions; les Fils prônant des convictions nihilistes. Car l’Histoire est d’abord une affaire de générations. En donnant voix aux personnages qui l’incarnent, Tourgueniev a trouvé le moyen de rendre sensible le mouvement de l’Histoire comme une suite de perspectives dispersées, de projections de soi vers des futurs divergents. Les frères Kirsanov, des petits aristocrates terriens, Vassili Ivanovitch Bazarov, un ancien chirurgien militaire, qui incarnent la génération des pères, sont tous trois des individus singuliers, tout comme Arcade et Bazarov, les fils.

Paul Petrovitch Kirsanov, l’oncle d’Arcade, est un homme tiré à quatre épingles, jaloux de sa bonne éducation, qui se rêve en une sorte d’aristocrate anglais, libéral par élégance. Après un chagrin d’amour, qui fut la grande aventure de sa vie, il a trouvé refuge dans la demeure de son frère, Nicolas. Celui-ci est un propriétaire terrien, libéral également, mais un peu dépassé par la gestion de sa propriété. Veuf, il a depuis peu retrouvé l’amour dans les bras d’une jeune fille du peuple, Fénetchka, avec qui il a eu un enfant, mais à qui il hésite à proposer le mariage par respect des conventions sociales. Lorsque le roman commence, Arcade, son fils aîné, rentre au domaine, après plusieurs années d’études. Il est accompagné d’un camarade, Bazarov, avec qui il s’est lié récemment d’amitié.

Avec Bazarov, Tourgueniev a sans doute créé l’un des plus grands personnages de toute la litterature russe. Étudiant en médecine, brillant, posant sur le monde un regard matérialiste et positiviste, le jeune homme professe des idées nihilistes. Il n’y a que des sensations, professe-t-il, croyant se libérer ainsi du respect des vieilles conventions qui corsettent dans une vision sentimentale et religieuse une Russie profondément conservatrice. Tombé amoureux d’Anne Serguéïevna, qui, après l’avoir côtoyé avec plaisir, repousse ses désirs, Bazarov est cependant rattrapé par ses sensations, dans une réplique ironique de Paul Kirsanov, l’aristocrate libéral tant détesté. Son double destin tragique (rejeté par celle qu’il aime, il est tué accidentellement par le typhus qu’il étudie) est sans doute celui d’un parti dans les excès duquel Tourgueniev, le progressiste, ne se reconnaît pas. Mais il est d’abord, surtout le naufrage singulier d’un homme. Et c’est cela aussi qui fait de Tourgueniev un grand romancier.

L’affection des pères pour leurs fils entre qui s’interpose la logique des temps est un autre des aspects les plus réussis du roman. Le bel incipit ou les chapitres au cours desquels Bazarov rend visite à ses parents offrent des pages touchantes dans lesquelles chacun reconnaîtra, au-delà d’un moment singulier de l’Histoire russe, le recommencement perpétuel des relations entre les parents et les enfants, dans ce mélange caractéristique d’affection parfois un peu maladroite et d’incompréhension, de distance qui suffit à humaniser le débat social et politique que le roman met en scène. On sent chez Tourgueniev l’amour des personnages, cette humanité donnée, rendue à chacun au-delà de ce qu’ils illustrent. Et c’est un autre aspect de mon intérêt pour cet auteur.

Car un roman de Tourgueniev, ce sont d’abord des personnages. On perçoit souvent chez l’auteur le poids de quelque chose de plus grand qu’eux, qui les dépasse, mais ne les fait pas disparaître, et dont ils essayent de faire quelque chose. Le motif sentimental illustre parfaitement cette dimension du roman. Ramené par ses désirs, ses sensations à cette idéalisation qu’il dénonce, Bazarov tombe sous le coup de sa passion pour une Anne Serguéïevna jouée à son tour par la logique capricieuse de l’amour… des amours qui unissent sa jeune soeur, Katia, et Arcade, dans la coulisse pour ainsi dire des grands débats qui agitent les autres personnages.

Peut-être ces percées d’amour sont-elles la vraie leçon d’un auteur finalement plus sentimental qu’idéologue, comme ses descriptions sensibles d’une nature russe évocatrice que j’aime tout particulièrement sous sa plume.

Bref, un grand et beau livre, qui donne envie d’en lire plein d’autres encore.


Ivan TOURGUÉNIEV: Un bretteur

Tourguéniev, t1Tout le monde connaît Loutchkov à Kirillovo. Dans le régiment, on sait combien il aime provoquer les autres officiers et jouer contre eux de l’épée. Ainsi, lorsqu’en mai 1829 arrive le jeune Kister, noble russe d’origine allemande, un garçon raffiné féru de poésie et de beaux sentiments, nul ne doute que le jeune homme ne fasse rapidement les frais de la brutalité de Loutchkov. Comment expliquer le duo hétéroclite que font finir par former les deux hommes? Et que le rustre Loutchkov se soit entiché aussi rapidement, et avec tant de ferveur, de son camarade Kister? Comment comprendre surtout que, pour se rendre aimable au brutal Loutchkov, le raffiné Kister aille jusqu’à organiser un rendez-vous pour son ami avec la belle Macha, à laquelle pourtant il ne se montre pas indifférent?

Je ne connaissais pas Un bretteur avant d’entamer cette intégrale Tourguéniev – pas même de titre, et je pense que j’en serais resté là, hélas, si je n’avais pas décidé de découvrir ainsi l’œuvre de cet auteur de façon systématique. Quelle grossière erreur! On trouve dans Un bretteur le meilleur Tourguéniev. Kister, un jeune homme raffiné et idéaliste, féru de poésie, un brin naïf, que le lecteur ne tarde pas à prendre en amitié, est le premier sans doute d’une longue série de personnages, dont la lignée s’étend au moins jusqu’au héros de Premier amour: personnage sympathique, mais dupe de sa vision trop candide des rapports humains, pris au piège de la brutalité des sentiments, ou de leur face sombre, prosaïque. Face à lui, la belle Macha, spirituelle comme lui et tout autant romanesque, offre aussi l’un de ces beaux portraits de jeunes filles dont la littérature russe a le secret: jeune fille aimante, pleine de sensibilité et de désirs, mais prise au piège de sa position sociale, de son statut de femme. Avec la complicité de Kister, avec lequel elle s’entretient au cours de journées merveilleuses, elle fixe un rendez-vous à Loutchkov, par jeu, par pudeur sans doute de ses vraies sentiments à l’égard de Kister, un peu émue aussi par l’effet que lui fait le ténébreux officier, mais ne tarde pas à être victime de sa rustrerie et précipite le drame final.

Dans le même temps, la description de la vie dans une petite bourgade de la steppe russe et la chronique de la vie de garnison offrent au récit de Tourguéniev d’admirables vignettes. C’est la Russie des steppes « avec ses isbas et ses meules, ses vertes chènevières et ses saules chétifs ». Cette campagne à moitié cultivée, à moitié abandonnée, avec ses maisons de propriétaires, à moitié bien tenues, qu’on trouvait déjà chez Gogol. Oui, un très beau récit.

challenge-don-quichotte

Ivan TOURGUÉNIEV: Les Trois portraits

Tourguéniev, t1 Un soir, après la chasse, le regard des invités de Pierre Fiodorovitch se tourne vers trois portraits: celui d’une jeune femme, et ceux de deux hommes, qui l’encadrent, dont l’un percé au niveau du cœur. Que font ici ces trois portraits? Quelle est l’histoire de ces trois personnages, dont le vêtement, la coiffure accusent des manières du XVIIIème siècle? Dans la bonne humeur des conversations qui font suite à une journée passée au grand air, Pierre Fiodorovitch invite ses compagnons à le suivre dans le récit de sa chronique familiale…

Deuxième des récits en prose de Tourguéniev, Les trois portraits a paru en 1846, à côté d’autres nouvelles de différents auteurs, dans le Recueil pétersbourgeois, une sorte de manifeste de l’école réaliste. Au côté de Dostoïevski, de Herzen, de Nékrassov, Tourguéniev s’affirme d’emblée comme un tenant de la nouvelle école littéraire qui, dans la lignée de Gogol, entendait doter la Russie d’une littérature aux accents plus modernes. C’est ce qui donne à la nouvelle de Tourguéniev ce tour appuyé de récit campagnard, ce ton particulier de chronique familiale, qui fait le charme des premiers récits de l’écrivain. Dans le cadre cossu d’une demeure campagnarde où de nobles propriétaires s’adonnent au divertissement de la chasse, l’histoire d’Olga Ivanovna, fille adoptive d’Ivan Loutchinov, et de Rogatchev (les trois portraits), à qui on l’a promise, permet de jeter un regard, en dilettante, sur les manières, un brin brutales, de la vieille Russie et l’immoralité de la noblesse.

Au centre du récit, en effet, le personnage de Basile, une sorte de coquin, corrompu. Rentré une première fois chez lui pour tâcher d’y voler son père, avec l’aide du fidèle intendant de la famille, c’est un corrupteur, un séducteur, qui n’a de cesse de faire tomber sous son charme la jeune et gracieuse Olga Ivaznovna, lors d’un deuxième séjour, à quoi le condamne ses manières dissolues et un duel qui a mal tourné, à Pétersbourg. Son immoralité, son égoïsme, le goût immodéré de ses plaisirs renverse l’image du « bon vieux temps ». Ils offrent un portrait cru, réaliste, des défauts de l’ancienne Russie.

Bien sûr, Tourguéniev en reste là, n’en appelle pas encore explicitement à des réformes. Cependant, avec ce ton nouveau en littérature, un air est en train de naître, une air qui va s’amplifier dans les récits à venir: Un Bretteur, Le Juif, et surtout les Mémoires d’un chasseur, dont le portrait charmant, mais sans concessions, de la campagne russe, parlera de la condition des serfs d’une manière qui ne manquera d’attirer l’ire des conservateurs contre l’écrivain, désormais célèbre.

 

Ivan TOURGUÉNIEV: André Kolossov

Tourguéniev, t1« Dans une salle convenablement meublée, quelques jeunes gens étaient assis devant la cheminée. C’était le tout début d’une soirée d’hiver : le samovar bouillait sur la table, la conversation battait son plein et passait d’un sujet à l’autre. »

Pour fixer la discussion, l’un des jeunes gens propose que chacun fasse le récit de sa rencontre avec un être exceptionnel. Il y a dix ans déjà, alors qu’il était étudiant à Moscou, il lui fut donné de connaître un de ces hommes : André Kolossov, étudiant un brin dilettante, mais qui jouissait d’une grande renommée dans le petit monde des étudiants moscovites. Un jour, Kolossov l’invite à l’accompagner dans les environs de la ville chez Sidorenko, un lieutenant en retraite, un joueur, dont Kolossov courtise la fille, Varia. Mais le narrateur ne tarde pas à tomber lui aussi sous le charme de la belle Varia…

Tourgueniev fait partie de ces auteurs (ces très, ces trop nombreux auteurs) découverts à l’occasion d’une lecture merveilleuse et dont je garde depuis le désir de les lire, de les découvrir plus avant. Dans mes années d’adolescence, la chronique douce-amère de Premier amour m’avait transporté, pour des raisons que je n’ai pas retrouvé plus tard, en tout cas pas avec la même fraîcheur, lorsque je l’ai relu, mais j’en ai découvert d’autres alors, tout aussi valables, qui continuent à me faire aimer ce livre et à relancer le désir d’en connaître plus de son auteur. Noël et ses présents a fourni l’occasion qui me manquait. Grâce aux trois beaux volumes que la Bibliotheque de la Pléiade consacre aux Romans et nouvelles complets de Tourgueniev, j’ai commencé à me plonger dans cette œuvre que je découvre, enfin, et avec beaucoup de plaisir, comme presque toujours lorsqu’il s’agit de prose russe, et plus particulièrement cette prose-là, pour l’attention donnée au réalisme des situations, des caractères, parce qu’on y croise quelques beaux personnages féminins, et pour les très belles notations de paysages.

Le premier texte en prose de Tourgueniev est ainsi une étude de mœurs, telle qu’on en écrivait au XIXème siècle, un croquis du milieu étudiant dans le mode réaliste. Le narrateur est un héros ordinaire, un jeune homme de dix-huit ans, volontiers chimérique, qui se paye d’idées romantiques sur l’amour et l’amitié. Le contraste avec André, jeune homme réaliste, voire cynique, qui jouit de la fascination qu’il a appris à exercer sur autrui est patent.

Point de morale cependant, martelée à grand coup de plume. Enjeu de l’amour que lui vouent chacun à leur tour les deux jeunes gens, Varia offre le portrait sensible d’une jeune fille à marier condamnée à la passivité. Entre un père vulgaire, un amant raffiné (André) qui ne songe qu’à prendre du bon temps auprès d’elle et un amoureux exalté (Nicolas, le narrateur), qui l’abandonnera lâchement, Varia est insensiblement expulsée de l’histoire dont elle aurait dû être l’héroïne. Quand l’histoire se referme nul ne peut dire ce qu’aura été finalement son destin:

– Et Varia, qu’est-elle devenue? demanda quelqu’un.

– Je ne sais pas, répondit le narrateur.

Chacun se leva, et nous nous séparâmes.

Ce que j’aime chez Tourgueniev, c’est cette saveur douce-amère du récit.

Ivan TOURGUÉNIEV: Premier amour

Tourguéniev - premier amourConvié au cours d’un repas entre amis à faire le récit de son premier amour, Vladimir Petrovitch se souvient. C’était en 1833, l’été de ses 16 ans. Le jeune homme prépare sans zèle ses examens d’entrée à l’université. L’arrivée d’une princesse désargentée et de sa fille, qui occupent la maison d’à côté la villa qu’ont louée ses parents dans les environs de Moscou ne tarde pas à précipiter la vie du jeune homme dans le trouble, de désir et d’amertume mêlé, d’une première passion amoureuse…

Description douce-amère de la passion amoureuse, d’où émerge un magnifique portrait de femme tels que seuls savent en produire les écrivains russes, ce Premier amour est d’abord l’un des très beaux souvenirs de lecture que je garde de mes années d’adolescence. Relisant le texte, près de 25 ans plus tard, contrairement à la règle qui veut que je ne rouvre jamais un livre dont le souvenir reste associé à mes premiers plaisirs de lecteur, je n’ai bien sûr pas retrouvé cet espèce d’enchantement très caractéristique des lectures adolescentes. Il en émerge cependant le beau motif d’une fable morale centrée sur le conflit des intérêts et des générations, un style délicat et un climat qui finalement fonctionne encore, notamment autour de l’évocation de cette petite société estivale dont le pivot est occupé par le personnage de Zénaïde, dont le narrateur tombe éperdument amoureux.

Agée de vingt-et-un-ans, donc de quelques années l’ainée de Vladimir Petrovitch, Zénaïde est une gracieuse jeune femme dont tout le monde autour d’elle semble être définitivement amoureux. Le narrateur l’observe de derrière la palissade qui sépare son jardin du parc de la villa de ses parents. Flanquée d’une mère vulgaire et inculte, princesse désargentée en regard de laquelle elle est un vivant portrait de la grâce et de la beauté, la jeune fille a réuni autour d’elle une petite communauté d’admirateurs dévoués sur lesquels elle règne, cultivant leur jalousie et leur faisant faire mille sottises. Admis à lui servir de page, Vladimir Petrovitch ne tarde pas à se joindre à eux. Sans en comprendre la raison, il devient le témoin du changement de caractère de la jeune femme.

Avec le portrait de Zénaïde, c’est l’un des aspects les plus réussis du récit de Tourguéniev. Le temps que met le narrateur à comprendre que l’aura de séduction que diffuse la jeune femme porte au-delà de la petite communauté d’hommes qui par jeu se sont réunis autour d’elle au cours de cet été et que son propre père est homme avant d’être père porte symboliquement toute la distance qui sépare un jeune homme qui aspire à être adulte de la véritable maturité, naissance douloureuse à la réalité déprimante des rapports sociaux. Derrière le jeu joué de Zénaïde pliant à ses envies des hommes désireux d’obéir à tous ses caprices, il y a l’humiliation dissimulée qui naît de la condition sociale de la jeune femme, condamnée à aimer en dehors du cercle de ceux sur qui elle exerce son empire un homme plus âgé qui la domine et qui se révélera n’être autre que le père du narrateur.

Première étape douce-amère d’un mois de janvier russe partagé entre le désir de lire (ou de relire) quelques grands classiques et le goût du thé russe, c’est dans un compartiment de train que le voyage se poursuit, à écouter la confession du déraisonnable Pozdnychev, conduit par la plume (un temps ennemie du précédent) du très moraliste Tolstoi (billet à suivre…)