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MARIVAUX: La Méprise

Marivaux--Theatre-complet-II.jpgErgaste est un jeune noble qui, revenant du Dauphiné, pour se rendre à la Cour, s’est arrêté chez un ami, près de Lyon. A la promenade, il rencontre une jeune femme, Clarice, et s’éprend d’elle. Décidé à faire sa cour, Ergaste se renseigne auprès de son valet, Frontain, des sentiments de Clarice, qui ne semble pas hostile à ce que l’intimité soit un peu plus poussée entre eux deux. Mais comment expliquer l’attitude étrange de la jeune femme ? qu’après avoir semblé céder à ses avances celle-ci prétende brutalement rompre avec le jeune homme ?

Le sujet de la comédie tient tout entier dans son titre : La Méprise. Clarice et Hortense sont deux sœurs qui s’habillent semblablement et qui, pour se protéger du soleil, dissimulent leur visage derrière un masque. Croyant faire sa cour à Clarice, Ergaste se trouve donc en situation d’adresser ses mots doux tantôt à l’une tantôt à l’autre. De cette situation assez improbable, Marivaux a tiré une comédie qui interroge la clairvoyance du désir et joue des codes de la comédie sentimentale.

L’effet comique naît du hiatus entre la progression attendue du sentiment amoureux au gré des rencontres entre les deux jeunes gens et le fait que la jeune femme courtisée, parce qu’elles sont deux en réalité, ne réponde pas, comme il s’y attendrait, aux attentes d’Ergaste. Les comédies de Marivaux sont habituellement écrites au gré de ces rencontres entrecoupées de moments réalistes ou d’intermèdes divertissants : Les Fausses Confidences ne sont qu’un long entretien de Dorante, le nouvel intendant d’Araminte, et de sa maîtresse, plusieurs fois interrompu et repris, jusqu’à la déclaration finale des deux amants ; dans Le Triomphe de l’amour Léonide affirme n’avoir besoin que de trois entretiens avec Agis pour le convaincre de son amour et entraîner son cœur vers elle. Marivaux donc joue ici avec cette construction, et avec les masques et travestissements dont son théâtre abonde.

A la fin de la pièce, l’amour est sauvé : Ergaste reconnaît que les deux jeunes femmes étaient deux, et réaffirme que c’est bien Clarice qu’il aime. Mais l’issue heureuse de la pièce, la résolution apparente du conflit qu’a fait naître dans le cœur d’Ergaste sa confrontation avec les deux jeunes filles, met-elle un terme au questionnement que l’action du drame n’aura pu empêcher de susciter ? Le désir est-il a ce point aveugle qu’Ergaste puisse si longtemps croire parler à l’une alors qu’il parle à l’autre des deux sœurs ? Et que penser d’Hortense ? Il suffit de quelques mots d’Ergaste pour que la jeune femme reçoive favorablement les avances qui lui sont faite. Ergaste est tombé amoureux de Clarice au hasard d’une rencontre à la promenade. Que ce serait-il passé s’il avait rencontré d’abord sa sœur, Hortense ? Les politesses de l’amour ne sont-elles pas le cache misère d’un désir qui se dirige en fait aveuglément et indifféremment vers tout objet qui peut le satisfaire ? L’élégance des propos échangés n’y font rien : nulle part mieux que dans cette comédie Marivaux n’a sondé la troublante parenté de l’appétit, premier, physique, viscéral, et du désir, qui cherche à se faire passer pour raffiné, sentimental et éclairé.

MARIVAUX: Le Triomphe de l’amour

http://www.images-chapitre.com/ima0/original/017/45017_2651684.jpgLéonide, princesse de Sparte, a hérité du trône qui devait revenir à Agis. Afin de rétablir le jeune homme dans ses droits, elle cherche à s’introduire chez Hermocrate, un philosophe, qui a élevé Agis afin de le soustraire au péril qui, pense-t-il, ne manquerait pas de menacer le jeune homme au cas où son existence soit révélée. Mais Léonide poursuit encore un autre dessein : frappée par la « bonne mine » d’Agis, elle en est tombée amoureuse. Et c’est sous l’apparence de Phocion, un jeune homme, qu’elle va s’efforcer de gagner l’amitié d’Agis, afin par ce moyen détourné, de chercher à atteindre son cœur…

Deux jeunes filles, une riche princesse de Sparte et sa suivante, travesties en jeunes hommes. Un mensonge, une manipulation convertis en vérité par la puissance de l’amour. Des portraits qui paraissent à propos comme preuves objectives de la passion. La révélation de l’amour qui suffit à rendre fou d’amour ceux qui se croyaient protégés justement par leur bon sens et leur raison des désordres de l’amour. Les comédies de Marivaux disposent bien souvent de tout un attirail de situations et de dispositifs scéniques qu’on retrouve ordonnés différemment d’une pièce à l’autre. Il y a par exemple dans ce Triomphe de l’amour bien des éléments qui n’ont pas manqué de me faire penser à d’autres comédies de l’auteur, notamment aux Fausses confidences. Mais, en écrivain de l’amour, Marivaux sait bien que ce qui compte dans la narration de ce genre de choses tient plus à la façon dont on les ordonne qu’à l’originalité des situations. C’est donc comme une variation de plus sur le motif de la révélation de l’amour qui se nourrit des subterfuges de la séduction qu’il convient de lire cette œuvre. C’est en tout cas ce à quoi nous invite le personnage de Léonide, dans sa confession finale au protagoniste principal du drame : « C’est pour vous que j’ai trompé tout le monde, et je n’ai pu faire autrement ; tous mes artifices sont autant de témoignages de ma tendresse » (III, 9).

Semblable donc à d’autres comédies de Marivaux, l’action de ce Triomphe de l’amour tire cependant un peu plus vers la farce. La gradation du désir chez Agis, la lente et progressive révélation de l’amour n’est pas le sujet qui intéresse ici Marivaux. L’intrigue cependant reste d’une subtile complication. Pour approcher Agis, Léonide doit convaincre Hermocrate et sa sœur de sa sincérité. C’est l’occasion d’une double machination : à Hermocrate, qui a reconnu son travestissement, elle prétend être une jeune fille amoureuse du philosophe, venue chercher auprès de lui le moyen de combattre son amour ; à Léontine, elle se présente comme un jeune homme amoureux de sa maturité pleine de grâces – une machination destinée à lui faire gagner le temps nécessaire à des entretiens au cours desquels elle se fait fort de gagner le cœur du jeune homme. On ne manquera pas de reconnaître dans cette intrigue un coup de patte malicieux de Marivaux à l’adresse des sectateurs de la raison et d’une certaine philosophie dogmatique : pour Léonide, le seul moyen d’approcher Agis et de vaincre Hermocrate et sa sœur, pétris de prévention contre l’amour, est de les rendre amoureux. A la vérité du sentiment de distinguer, le moment venu, entre l’inspiration de l’amour vrai et les amours factices : entre l’amour sincère d’Agis et Léonide et les piperies d’amour dans quoi tombent Hermocrate et Léontine avec une troublante célérité.

Pourtant, bien qu’ils soient ridicules, Hermocrate et Léontine n’ont-ils pas aimé sincèrement l’espace d’un instant ? Cette folie qui leur fait tout lâcher – leur vertu, leur philosophie, leur raison – pour fuir en ville afin de s’y marier et s’engager avec témérité dans le bonheur qui se profile n’est-il pas l’une des manifestations véritables de l’amour ? Quelle différence d’inspiration entre Hermocrate et Léontine qui sont trompés dans leur attente du bonheur et Agis que Léonide trompe pour son bonheur ?

L’autre intérêt de cette comédie consiste dans le rôle joué par les valets, cupides, mais poltrons, qui, par intérêt, se mettent au service des desseins de Léonide : le valet Arlequin et le jardinier Dimas. Ils contribuent aussi à tirer la comédie du côté de la farce et à donner à la comédie ce ton de fête comique, à la fois subtile et désopilante, caractéristique du théâtre de Marivaux.

Publié dans le cadre du challenge Un classique par mois

Un classique par mois

George SAND: Teverino

teverinoUn course à la campagne. Voici le divertissement promis par Léonce à Sabina. Puis, parce qu’il est peut-être inconvenant, pour deux jeunes gens qui s’aiment secrètement, de faire ainsi publicité de leurs plaisirs, de nouveaux personnages vont se joindre à leur attelage. Un prêtre obtus, gourmand et paresseux. Une adolescente qui fait profession de commander aux oiseaux. Un jeune bohémien italien, beau comme un Apollon, ou plutôt comme un modèle de Titien, doué pour tous les arts, en particulier la musique, qui, avec la complicité de Léonce, va jouer le tour à Sabina de se faire passer pour un aristocrate. A travers la montagne, la troupe ira jusqu’en Italie. Et c’est sur les murailles d’une petite ville d’Italie qu’ôtant le masque l’amour se donnera enfin sous son vrai visage…

Il y a chez George Sand un double talent : une visée émancipatrice, volontiers donneuse de leçons, qui jusque dans l’amour cherche à faire la morale, héritière sans doute d’une lecture un peu trop scrupuleuse de Rousseau ; et un goût pour la fantaisie, qui l’entraîne là où son écriture la mène, amoureuse des arts, capable dans un même roman de sauter d’un style, d’un genre à un autre, une vraie plume en liberté. Les récits où la tendance moralisatrice domine me sont hélas toujours tombés des mains : lire jusqu’au bout Nanon a pour moi été une souffrance, et je crains de confesser que je n’ai pas été convaincu par Mauprat. Le goût de George Sand pour la fantaisie a produit en revanche des œuvres mineures, mais charmantes, de vrais petits bijoux de délicatesse, que j’adore découvrir dans la liste des récits oubliés de cet auteure : ainsi l’admirable Dames vertes ou cet essai de réinvention du merveilleux que sont les Contes d’une grand-mère. Et puis il y a ce que je considère comme le sommet de son art, ces chefs-d’oeuvre où George Sand trouve à équilibrer ses deux tendances, son petit côté donneuse de leçons venant discipliner la fantaisie, la fantaisie donnant à ses leçons la liberté qui les fait échapper à tout dogmatisme :  Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt par exemple.

Voilà qui explique pourquoi ma rencontre avec Teverino a failli tourner au malentendu. J’ai d’abord trouvé le récit poussif, ou plutôt le dialogue, puisque dans la première partie de son petit roman, George Sand semble décidée a imiter un genre en vogue au XVIIIème siècle, celui du roman dialogué : Léonce vient prendre chez elle Sabina, dont il est depuis longtemps secrètement amoureux et se propose de lui offrir les plaisirs de divertissements merveilleux, au cours d’une virée parmi les montagnes des Alpes où ils sont un petit groupe a avoir établi leur villégiature. Mais Sabina est négligée par ses amis et son mari. « Une fenêtre » de liberté s’ouvre pour les deux jeunes gens, l’artiste amoureux et la femme délaissée, et c’est d’abord leur dialogue, comme dans une sorte de petite pièce jouée, pendant qu’en voiture ils parcourent la campagne, qui met en scène le jeu du chat et de la souris auquel, parfois avec cruauté, ils semblent décidés à jouer. Seulement, il manque à ce dialogue l’esprit de libertinage amoureux (le superbe… et léger La Nuit et le moment de Crébillon fils) ou philosophique (Jacques le fataliste) qui faisait tout le sel des récits du XVIIIème siècle. Bien sûr, Sabina est mariée et on la verra au cours du récit échanger quelques bisous coquins. Mais y a-t-il un mal à tromper un mari ivrogne, quand on vit qui plus est en un temps où les mariages sont des affaires arrangées ? Subordonner la vie à la sincérité des sentiments. D’une certaine façon, c’est encore de la morale…

Mais le récit tourne brusquement lorsque Teverino paraît – il devient pour le coup quelque chose de vraiment passionnant. Teverino appartient à un type qui traverse la plupart des écrits de George Sand sur l’art : celui du bohémien, artiste et indigent, qui vit du hasard des rencontres, guidé par son seul plaisir et que ses extraordinaires talents soutiennent dans le refus de tout esclavage, de toute carrière. Homme de plaisir, Teverino n’est pas une créature perverse ou libertine. Il fait entrer dans le récit cette liberté qui lui manquait d’abord. La liberté des personnages : la leçon qu’il donne à Sabina est une leçon d’amour ; le baiser qu’il lui arrache donnera enfin à la jeune femme la force d’aimer Léonce et à Léonce le courage de déclarer à Sabina jusqu’à quelles profondeurs du cœur plonge son sentiment pour elle. Mais aussi la liberté du récit : sa spontanéité, sa fantaisie (il y a ici des scènes d’anthologie : la voiture poussée à fond de train le long d’un précipice, la traversée périlleuse de la rivière, la joute « théologique » qui l’oppose aux intransigeances du curé, son numéro sur le balcon de l’auberge en Italie) toute cette liberté vient pour ainsi dire comme pousser le récit de l’intérieur, l’entraîner au-delà de lui-même. Une belle réussite qui n’est pas sans rappeler dans la forme l’épisode de Consuelo où la jeune cantatrice chemine à travers les montagnes de Bohème en compagnie du jeune Hayn. Ajoutons quelques intéressants développements sur l’art comme dignité qui donnent au roman ce petit air de leçon, sans lequel un roman de George Sand ne serait pas de George Sand. Mais je l’ai toujours trouvé plus pertinente quand elle parle d’art que de morale, de mœurs ou de politique.

Bref une belle lecture, découverte grâce à une Lecture commune avec ClaudiaLucia, Miriam, George et Nathalie

dans le cadre du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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