Antoine BELLO: Les Falsificateurs

Bello - Les FalsificateursDe quoi peut bien rêver un jeune homme, étudiant brillant, tout frais sorti de l’université à l’âge de la mondialisation galopante et des fusions-acquisitions? Sliv Darthunguver, son diplôme de géographie en poche, ne va pas être déçu par ce que le monde de l’entreprise lui réserve. Recruté par Gunnar Eriksson, pour le cabinet d’études environnementales Baldur, Furuset & Thorberg, Sliv ne tarde pas à découvrir que Gunnar agit en secret pour le compte d’un autre employeur, le mystérieux CFR, puissante organisation internationale, dont la tâche n’est autre que… de falsifier la réalité! Amateur de scénarii, joueur invétéré, Sliv ne tarde pas à trouver sa place dans cette nouvelle activité qui semble confondre l’amusement et l’existence. Mais la vie, même professionnelle, peut-elle être réduite à un jeu? Et que penser des motivations cachées qui poussent une organisation secrète employant plusieurs milliers d’agents à transformer la réalité?

J’ai découvert Les Falsificateurs en me promenant sur les blogs. Une histoire alléchante: le parcours d’un jeune homme, enrôlé dans une société secrète, bien décidé à en gravir les échelons un à un afin de comprendre les tenants et les aboutissants d’un travail colossal de falsification de l’histoire auquel il se livre par ailleurs complaisamment. Le climat parano-conspirationniste que me promettait cette histoire s’annonçait comme un heureux divertissement. Et on s’amuse en effet assez bien à lire Antoine Bello. De Reykjavík à Krasnoyarsk, sa progression au sein du Consortium de Falsification du Réel, où il mène une carrière brillante, tient en haleine et permet de découvrir une galerie de personnages contrastés: Lena Thorsten, la rivale ambitieuse (et un brin amoureuse peut-être, mais j’attends ce développement dans le prochain tome), Gunnar Eriksson, le chef de bureau qui en sait peut-être un peu trop sur le CFR et qui parait à propos à chaque moment clé de la carrière de Sliv, Magawati et Youssef, ses deux amis, les cadres du CFR.

Les domaines d’intervention du CFR sont vastes: un faux roman de Dumas, une fausse aria de Bach, des interventions visant à influencer les décisions politiques en cours: rapports américano-soviétiques, prix du pétrole, sauvegarde des civilisations primitives, etc. Mais le CFR n’est pas non plus une organisation à l’abri de toute corruption. Habile raconteurs d’histoires, Antoine Bello, qui est venu à la littérature par la nouvelle, trouve un dispositif scénaristique astucieux qui lui permet d’accumuler les récits (chaque projet de falsification doit être assorti d’un scénario de falsification), lui permettant de donner livre cours à son goût du récit protéiforme, explorant tous les genres et tous les registres. Un groupe d’écrivain chargé de transformer le réel! Ce Consortium de Falsification du Réel n’est pas autre chose qu’une efficace métaphore de la littérature.

On trouvera enfin dans Les Falsificateurs un portrait réussi du monde de l’entreprise à l’époque contemporaine. Je ne suis pas certain qu’Antoine Bello soit conscient de l’image peu reluisante qu’il donne de ce monde, finalement. On y rencontre tout le fatras du management à l’époque néolibérale: : l’intéressement du salarié par un encadrement qui prétend exploiter l’engagement ludique du travailleur, sa recherche d’épanouissement personnel, au sein d’une collectivité où il doit manifester sa singularité sans jouer cependant contre le groupe dont l’entreprise lui donnera la responsabilité, y compris de façon contrainte, un espace hiérarchique qui ne dit pas son nom, usant des formes modernes de la domination (qui ressortissent toutes plus ou moins à des formes de manipulation), une politique d’objectifs, tous plus ou moins opaques, qui pose la question de la rationalité, même économique, de la direction de l’entreprise. La réussite de ce livre tient au regard complaisant que Sliv, le narrateur, pose sur cette réalité. D’autant que le ton de l’auteur me fait penser que lui-même participe à ce jeu, ce que confirme un rapide coup d’œil sur sa biographie. Une sorte de syndrome balzacien donc: critique d’un monde dont il croit défendre les principes! Preuve que l’écriture, quand elle est maîtrisée, est un acteur autonome.

La trilogie se poursuit avec Les Eclaireurs et Les Producteurs. Billets à suivre!

Ivan TOURGUÉNIEV: Un bretteur

Tourguéniev, t1Tout le monde connaît Loutchkov à Kirillovo. Dans le régiment, on sait combien il aime provoquer les autres officiers et jouer contre eux de l’épée. Ainsi, lorsqu’en mai 1829 arrive le jeune Kister, noble russe d’origine allemande, un garçon raffiné féru de poésie et de beaux sentiments, nul ne doute que le jeune homme ne fasse rapidement les frais de la brutalité de Loutchkov. Comment expliquer le duo hétéroclite que font finir par former les deux hommes? Et que le rustre Loutchkov se soit entiché aussi rapidement, et avec tant de ferveur, de son camarade Kister? Comment comprendre surtout que, pour se rendre aimable au brutal Loutchkov, le raffiné Kister aille jusqu’à organiser un rendez-vous pour son ami avec la belle Macha, à laquelle pourtant il ne se montre pas indifférent?

Je ne connaissais pas Un bretteur avant d’entamer cette intégrale Tourguéniev – pas même de titre, et je pense que j’en serais resté là, hélas, si je n’avais pas décidé de découvrir ainsi l’œuvre de cet auteur de façon systématique. Quelle grossière erreur! On trouve dans Un bretteur le meilleur Tourguéniev. Kister, un jeune homme raffiné et idéaliste, féru de poésie, un brin naïf, que le lecteur ne tarde pas à prendre en amitié, est le premier sans doute d’une longue série de personnages, dont la lignée s’étend au moins jusqu’au héros de Premier amour: personnage sympathique, mais dupe de sa vision trop candide des rapports humains, pris au piège de la brutalité des sentiments, ou de leur face sombre, prosaïque. Face à lui, la belle Macha, spirituelle comme lui et tout autant romanesque, offre aussi l’un de ces beaux portraits de jeunes filles dont la littérature russe a le secret: jeune fille aimante, pleine de sensibilité et de désirs, mais prise au piège de sa position sociale, de son statut de femme. Avec la complicité de Kister, avec lequel elle s’entretient au cours de journées merveilleuses, elle fixe un rendez-vous à Loutchkov, par jeu, par pudeur sans doute de ses vraies sentiments à l’égard de Kister, un peu émue aussi par l’effet que lui fait le ténébreux officier, mais ne tarde pas à être victime de sa rustrerie et précipite le drame final.

Dans le même temps, la description de la vie dans une petite bourgade de la steppe russe et la chronique de la vie de garnison offrent au récit de Tourguéniev d’admirables vignettes. C’est la Russie des steppes « avec ses isbas et ses meules, ses vertes chènevières et ses saules chétifs ». Cette campagne à moitié cultivée, à moitié abandonnée, avec ses maisons de propriétaires, à moitié bien tenues, qu’on trouvait déjà chez Gogol. Oui, un très beau récit.

challenge-don-quichotte

Marathon de lecture de bienvenue à 2016

marathon-de-lecture-de-bienvenue-c3a0-2016Petit billet, ce soir, pour présenter le Marathon de lecture qui a commencé aujourd’hui et durera jusqu’à dimanche à minuit. Une bonne idée d’Arieste, pour entrer de plein pied dans cette nouvelle année 2016 que je vous souhaite pleine de livres et de douceur. Le groupe Facebook est consultable ici.

Je ne devrais être présent que de façon épisodique ce week-end. Le travail a tendance à s’accumuler un peu pour moi ces temps-ci et il est des moments où Cléanthe est contraint de se rappeler que la vie réelle, hélas, ne se ramène pas à un fauteuil, ni un bon livre. J’ai tendance à penser que la vie est plus réelle là qu’ailleurs. Mais il faut parfois savoir sacrifier aux exigences de gagner sa vie.

Je n’ai pas prévu de programme de lecture. Le but est bien sûr, c’est ce que j’aime dans les Marathons de lecture, de tomber les volumes et de faire baisser sa PAL (tâche impossible chez moi, ceux qui suivent mes aventures au centre de ma PAL sauront pourquoi!). Quelques orientations au mieux.

J’entre ainsi doucement dans ce week-end avec les Mémoires d’un chasseur de Tourguéniev, chronique douce et amère de la campagne russe au XIXème siècle par laquelle je poursuis ma découverte du grand écrivain réaliste. Je pense me replonger aussi dans les Confessions de Saint Augustin, à la suite du très beau roman de Claude Pujade-Renaud, Dans l’ombre de la lumière, découvert et lu d’une traite mercredi dernier. Ensuite, il me suffira de tendre la main et d’attraper le premier livre qui traîne. 🙂

Bon week-end de lecture à tous!

 

EDIT de Samedi

16h: après une matinée « laborieuse » et un petit tour en librairie en début d’après-midi, je reviens les bras charges de livres. Cela ne devrait pas contribuer à régler le problème de ma PAL pléthorique, mais je me suis fait une raison, c’est une maladie chronique. J’ai déniché notamment un volume de poèmes de Mandelstam qui devrait m’occuper un moment. Décidément, ce Marathon promet pour moi d’être très russe!

22h: petite pause dans mon week-end russe. Après un petit tour sur les blogs, je commence Les Falsificateurs d’Antoine Bello dont beaucoup de monde, y compris mon bibliothécaire, m’a dit le plus grand bien. Un petit pavé de 600 pages que je vais essayer d’avancer le plus possible d’ici demain.

Dimanche:

8h45: j’ai avancé de 250 p., hier soir, dans la lecture des Falsificateurs. Curieusement, l’intérêt du roman n’est pas là où j’aurais cru: le sujet (une société secrète falsifiant l’histoire) n’est qu’un motif permettant d’enchaîner les récits. En revanche, j’y ai trouvé un portrait assez réussi de la vie dans une entreprise à l’époque contemporaine et de l’ambition professionnelle nourrie de tout le fatras néolibéral sur l’épanouissement de soi au travail, la recherche du bonheur au service d’une tâche à laquelle le salarié doit trouver du plaisir, mais tout en ignorant les tenants et les aboutissants, sur lesquels il ne peut pas avoir prise. Ma matinée, de nouveau, promet d’être « laborieuse ». Je devrais avoir le temps cependant de me plonger dans un chapitre des Confessions de Saint Augustin, dont je reparlerai si je trouve le loisir de rédiger mon billet sur À l’ombre de la lumière de Claude Pujade-Renaud (l’auteur imagine la vie de l’ex-compagne de saint Augustin, des sortes de contre-confessions donc), ma belle découverte de cette semaine.

16h: retour, enfin!, au Marathon. Je poursuis Les Falsificateurs, avec l’objectif de le finir d’ici ce soir, même si cela me paraît un peu trop ambitieux. Peut-être prendrai-je le temps de rédiger un ou deux billets en retard.

21h: finalement, pas de billet aujourd’hui. Je poursuis jusqu’à minuit avec le roman d’A.Bello, en essayant de ne pas trop dépasser après minuit, car demain c’est une semaine de fou qui commence !

Minuit : ce Marathon arrive à sa fin! C’est l’heure du BILAN , pas trop mauvais finalement, vu le temps que j’ai pu consacrer à la lecture ce week-end:

  • Une centaine de pages des Mémoires d’un chasseur de Tourguéniev.Tourguéniev - Mémoires d'un chasseur
  • Un bon tiers du recueil de poèmes de Mandelstam, Pierre.Mandelstam - poésies 1906-1915
  • Les livres V et VI des Confessions de Saint Augustin.Augustin - Confessions
  • Je ne suis pas arrivé à bout des Falsificateurs d’Antoine Bello. Mais, avec 500 pages depuis hier soir, le challenge est presque tenu.Bello - Les Falsificateurs

Il me reste une centaine de pages, que je vais sans doute continuer à lire un peu après minuit. Je passerai sur les blogs des autres participants demain. Sans doute demain soir.

Les liens des billets des participants :

Ivan TOURGUÉNIEV: Les Trois portraits

Tourguéniev, t1 Un soir, après la chasse, le regard des invités de Pierre Fiodorovitch se tourne vers trois portraits: celui d’une jeune femme, et ceux de deux hommes, qui l’encadrent, dont l’un percé au niveau du cœur. Que font ici ces trois portraits? Quelle est l’histoire de ces trois personnages, dont le vêtement, la coiffure accusent des manières du XVIIIème siècle? Dans la bonne humeur des conversations qui font suite à une journée passée au grand air, Pierre Fiodorovitch invite ses compagnons à le suivre dans le récit de sa chronique familiale…

Deuxième des récits en prose de Tourguéniev, Les trois portraits a paru en 1846, à côté d’autres nouvelles de différents auteurs, dans le Recueil pétersbourgeois, une sorte de manifeste de l’école réaliste. Au côté de Dostoïevski, de Herzen, de Nékrassov, Tourguéniev s’affirme d’emblée comme un tenant de la nouvelle école littéraire qui, dans la lignée de Gogol, entendait doter la Russie d’une littérature aux accents plus modernes. C’est ce qui donne à la nouvelle de Tourguéniev ce tour appuyé de récit campagnard, ce ton particulier de chronique familiale, qui fait le charme des premiers récits de l’écrivain. Dans le cadre cossu d’une demeure campagnarde où de nobles propriétaires s’adonnent au divertissement de la chasse, l’histoire d’Olga Ivanovna, fille adoptive d’Ivan Loutchinov, et de Rogatchev (les trois portraits), à qui on l’a promise, permet de jeter un regard, en dilettante, sur les manières, un brin brutales, de la vieille Russie et l’immoralité de la noblesse.

Au centre du récit, en effet, le personnage de Basile, une sorte de coquin, corrompu. Rentré une première fois chez lui pour tâcher d’y voler son père, avec l’aide du fidèle intendant de la famille, c’est un corrupteur, un séducteur, qui n’a de cesse de faire tomber sous son charme la jeune et gracieuse Olga Ivaznovna, lors d’un deuxième séjour, à quoi le condamne ses manières dissolues et un duel qui a mal tourné, à Pétersbourg. Son immoralité, son égoïsme, le goût immodéré de ses plaisirs renverse l’image du « bon vieux temps ». Ils offrent un portrait cru, réaliste, des défauts de l’ancienne Russie.

Bien sûr, Tourguéniev en reste là, n’en appelle pas encore explicitement à des réformes. Cependant, avec ce ton nouveau en littérature, un air est en train de naître, une air qui va s’amplifier dans les récits à venir: Un Bretteur, Le Juif, et surtout les Mémoires d’un chasseur, dont le portrait charmant, mais sans concessions, de la campagne russe, parlera de la condition des serfs d’une manière qui ne manquera d’attirer l’ire des conservateurs contre l’écrivain, désormais célèbre.

 

Ivan TOURGUÉNIEV: André Kolossov

Tourguéniev, t1« Dans une salle convenablement meublée, quelques jeunes gens étaient assis devant la cheminée. C’était le tout début d’une soirée d’hiver : le samovar bouillait sur la table, la conversation battait son plein et passait d’un sujet à l’autre. »

Pour fixer la discussion, l’un des jeunes gens propose que chacun fasse le récit de sa rencontre avec un être exceptionnel. Il y a dix ans déjà, alors qu’il était étudiant à Moscou, il lui fut donné de connaître un de ces hommes : André Kolossov, étudiant un brin dilettante, mais qui jouissait d’une grande renommée dans le petit monde des étudiants moscovites. Un jour, Kolossov l’invite à l’accompagner dans les environs de la ville chez Sidorenko, un lieutenant en retraite, un joueur, dont Kolossov courtise la fille, Varia. Mais le narrateur ne tarde pas à tomber lui aussi sous le charme de la belle Varia…

Tourgueniev fait partie de ces auteurs (ces très, ces trop nombreux auteurs) découverts à l’occasion d’une lecture merveilleuse et dont je garde depuis le désir de les lire, de les découvrir plus avant. Dans mes années d’adolescence, la chronique douce-amère de Premier amour m’avait transporté, pour des raisons que je n’ai pas retrouvé plus tard, en tout cas pas avec la même fraîcheur, lorsque je l’ai relu, mais j’en ai découvert d’autres alors, tout aussi valables, qui continuent à me faire aimer ce livre et à relancer le désir d’en connaître plus de son auteur. Noël et ses présents a fourni l’occasion qui me manquait. Grâce aux trois beaux volumes que la Bibliotheque de la Pléiade consacre aux Romans et nouvelles complets de Tourgueniev, j’ai commencé à me plonger dans cette œuvre que je découvre, enfin, et avec beaucoup de plaisir, comme presque toujours lorsqu’il s’agit de prose russe, et plus particulièrement cette prose-là, pour l’attention donnée au réalisme des situations, des caractères, parce qu’on y croise quelques beaux personnages féminins, et pour les très belles notations de paysages.

Le premier texte en prose de Tourgueniev est ainsi une étude de mœurs, telle qu’on en écrivait au XIXème siècle, un croquis du milieu étudiant dans le mode réaliste. Le narrateur est un héros ordinaire, un jeune homme de dix-huit ans, volontiers chimérique, qui se paye d’idées romantiques sur l’amour et l’amitié. Le contraste avec André, jeune homme réaliste, voire cynique, qui jouit de la fascination qu’il a appris à exercer sur autrui est patent.

Point de morale cependant, martelée à grand coup de plume. Enjeu de l’amour que lui vouent chacun à leur tour les deux jeunes gens, Varia offre le portrait sensible d’une jeune fille à marier condamnée à la passivité. Entre un père vulgaire, un amant raffiné (André) qui ne songe qu’à prendre du bon temps auprès d’elle et un amoureux exalté (Nicolas, le narrateur), qui l’abandonnera lâchement, Varia est insensiblement expulsée de l’histoire dont elle aurait dû être l’héroïne. Quand l’histoire se referme nul ne peut dire ce qu’aura été finalement son destin:

– Et Varia, qu’est-elle devenue? demanda quelqu’un.

– Je ne sais pas, répondit le narrateur.

Chacun se leva, et nous nous séparâmes.

Ce que j’aime chez Tourgueniev, c’est cette saveur douce-amère du récit.

Anne PERRY: Le Condamné de Noël

9782264066855Londres, 1868. Alors que la période de Noël commence, Claudine Burroughs ne se sent pas joyeuse à l’idée des bals sans fin, des obligations sociales et des évènements somptueux. Venir en aide aux femmes dans le besoin à la clinique Hester Monk lui a ouvert les yeux sur un autre monde, et le fait que son mari n’approuve pas ce choix la rend malheureuse. Mais les deux univers qu’elle côtoie vont bientôt se rencontrer. Lors d’un gala de Noël, une femme est brutalement battue, et il apparaît rapidement qu’il s’agit d’une prostituée invitée clandestinement par l’un des invités. Le poète Dai Tregarron, accusé d’être l’agresseur, prétend qu’il ne faisait que protéger cette femme contre la violence de trois riches jeunes hommes. Claudine croit en l’histoire de Dai, mais face au rang social qui joue en sa défaveur, comment peut-elle prouver son innocence sans tout risquer ? (4ème de couverture)

Le roman policier de Noël est un genre à part entière dont j’aime bien goûter les charmes à l’approche des fêtes. Anne Perry en a fait une série, publiant chaque année l’un de ses « petits crimes de Noël ». Celui de cette année nous entraîne, une fois de plus, dans la bonne société du Londres victorien. On y croise un poète débauché, une infirmière bénévole prête à se dévouer aux causes semblant perdues d’avance, un comptable ancien proxénète, et tout ce que Londres compte de bien, du moins en apparence. Tout cela est assez convenu. Mais j’aime bien ces petits livres à la couverture suggestive. J’aime ces histoires sans surprise, divertissantes, parce que sans recherche d’originalité excessive. L’un des charmes de ces petits Contes de Noël, tient à cette forme convenue, qu’on grignote comme une friandise en attendant Noël. C’est l’occasion, à mon tour, de vous souhaiter un

Joyeux Noël

Nathalie AZOULAI: Titus n’aimait pas Berenice

Azoulai, Titus n'aimait pas BéréniceC’est une histoire d’amour d’aujourd’hui, une parmi tant d’autres, passable de banalité, si ce ne sont peut-être les noms étranges de ses protagonistes : partagé entre sa femme et sa maîtresse, Titus a fait le choix de sauver son couple et de retourner auprès de sa femme Roma. Bérénice, sa maîtresse, reste seule. Est-il vrai qu’il faut un an pour se remettre d’un chagrin d’amour? On dit tant de choses. Mais où sont les mots vrais, ceux que par exemple Racine a mis dans la bouche des héroïnes de ses tragédies? Pour essayer de donner parole à sa douleur, Bérénice lit, relit Racine. Et elle se demande: qu’est-ce qui dans la vie de cet homme a pu le conduire à si bien comprendre, dire la souffrance des femmes, quand elles sont amoureuses? Commence alors le beau, le très beau roman de Jean, l’un des plus grands poètes de langue française, élevé à Port-Royal et courtisan du roi, hanté par l’éthique du dénuement janséniste et par le jeu des passions humaines.

J’ai découvert le roman de Nathalie Azoulai un peu par hasard sur le blog de Caroline Doudet (L’Irregulière) – Cultur’elle. Je ne savais pas que le roman était sur la liste de plusieurs prix littéraires. Je suis habituellement assez peu les prix et de façon générale la rentrée littéraire. Mais ce qu’elle en disait m’a beaucoup plu. Je sortais d’un autre beau roman sur Racine, que je chroniquerai bientôt: « Le Désert de la Grâce » de Claude Pujade-Renaud. Et comme je suis pour ainsi dire dans une année Racine, l’occasion était trop tentante. J’ai bondi sur ce roman. J’étais en train de le lire lorsque Nathalie Azoulai a reçu le prix Médicis, qui donnera, je l’espère, la publicité qu’elle mérite à cette auteure.

Car bien sûr, j’ai aimé, beaucoup aimé même. A travers l’histoire commune de Bérénice, femme d’aujourd’hui tombée amoureuse d’un homme marié qui finit par se détourner d’elle et de la passion qui la prend pour l’oeuvre de Racine, Nathalie Azoulai trouve à creuser le temps, le temps présent pour se tourner vers ce que les livres, les grands textes ont à nous dire de nous, de nos émotions, de nos états contemporains, singuliers. L’histoire d’aujourd’hui, racontée de façon très pudique, passe vite au second plan, au profit d’une autre histoire, d’autres personnages: celle de Racine, de Port-Royal, de son amour pour la poésie et pour la théâtre, de la volupté des modèles grecs et latins, du plaisir qu’on peut prendre à traduire, à innerver, à façonner la langue d’un idiome antérieur, des ambiguïtés du désir, des contradictions d’un homme, homme si moderne dans son éclatement entre plusieurs tendances: l’amour, la Grâce, le théâtre, l’intériorité d’une vie d’études, la passion des belles comédiennes, la sainteté, le roi, Dieu, Versailles, Port-Royal. Et si ce partage, cette division était la clé de l’homme, de l’écrivain? Le talent de Nathalie Azoulai est que cela donne un roman. D’un sujet de débat universitaire (Racine partagé entre Versailles et Port-Royal, entre la Cour et la Grâce), elle a fait un récit, dépassant à la fois le cadre réduit de la biographie historique et tous les flonflons du roman historique que je dirais « en costumes ». Solidement documenté, mais récit d’invention quand même : la place de l’invention est subtile, même si celle-ci est omniprésente. Il en ressort un très bel exercice d’admiration qui donne à entendre Racine, ses vers, son apport à la langue, avant que celui-ci ne soit considéré comme le modèle de l’économie de moyen dont est capable la langue française quand elle est bien parlée, bien écrite, exercice qui finit par emporter le texte lui-même, par insuffler à la langue de Nathalie Azoulai le tempo, les images et surtout cet art de la sourdine, de la plainte, du pathétique langoureux caractéristiques du style de Racine. Un bon moment de lecture donc, d’une lecture sensible, intelligente et la découverte au passage d’un écrivain : je vais suivre à présent ce que publie Nathalie Azoulai; je n’oublierai pas non plus de me plonger dans ses romans précédents. En attendant, je vais rester encore un peu avec Racine: billets à suivre!

Stephen KING: Salem

King, SalemQui n’a jamais rêvé, surtout quand l’automne point, au sortir des dernières chaleurs de septembre et de début octobre, de rejoindre une communauté comme celle de Jerusalem’s Lot, petit cité paisible de Nouvelle Angleterre? A Jerusalm’s Lot, on trouve tout ce qui est utile au confort charmant d’une vie provinciale: des collines aux pentes boisées, des fermes, des demeures anciennes, un drugstore, qui fait aussi office de gare routière, un parc, des écoles, un lycée flambant neuf, un coiffeur, un laitier, une agence immobilière, une pension de famille. On trouve des enfants qui aiment jouer à se faire peur, des policiers qui n’ont pas trop  grand chose à faire, un curé partagé entre l’amour de Dieu et celui de la bouteille. A Jerusalem’s Lot, on trouve aussi un vieille demeure, dominant la ville, une grande bâtisse lugubre où jadis un homme s’est pendu après avoir tué sa femme. Une bâtisse qui n’intéresse pas, hélas, que les auteurs de romans…

Pour la troisième étape de la randonnée d’Halloween organisée par Lou et Hilde dans le cadre du Challenge Halloween, j’avais décidé de me tenir, le plus scrupuleusement possible, à ce qui devait être le mot d’ordre de cette troisième journée:

Etape 3 : Le 15 octobre 2015

Après vos errances bucoliques, voilà qu’apparaît une grille rouillée. Oserez-vous la pousser malgré ses grincements ?

Osez un livre ou un film qui vous fait vraiment peur ! Votre courage sera mis à rude épreuve, vous serez alors fin prêt à aborder les deux prochaines étapes.

C’est une question que je me pose depuis longtemps: est-il vraiment possible d’avoir peur en lisant un livre? Pas d’une peur d’enfant, non, mais en adulte. Peur à épier avec inquiétude autour de soi les ombres de la chambre, le soir, du fond du lit, à sursauter au moindre craquement, à remettre le moment de se lever pour aller boire un verre ou passer aux toilettes, et à bien vérifier en revenant dans les armoires et dessous son lit, bref une peur comme j’ai pu en avoir, mais c’était il y a longtemps, à l’époque aussi où le moindre récit d’aventures était pour moi comme un vrai voyage, où je pouvais tomber amoureux d’une héroïne. On me disait que si je posais la question, c’est parce que je n’avais jamais lu Stephen King. Eh bien! j’ai lu mon premier Stephen King, et je dois dire que je n’ai pas eu peur. Pas vraiment peur du moins, sinon d’une légère tension, qu’on nomme aussi bien le suspense aux moments les plus tendus de l’action. Bref rien de ce que j’appelle avoir peur.

Je n’ai pas eu peur donc, mais j’ai découvert un auteur.

Paradoxalement, ce n’est pas  le récit fantastique qui m’a le plus intéressé, mais la vie d’une petite communauté villageoise, au bord de l’implosion. Le vrai sujet d’ailleurs est là, me semble-t-il, ainsi que dans un jeu, finalement assez intellectuel, avec les formes et les codes du genre. Petite ville typique du nord-est des États-Unis, Jerusalem’s  Lot connait son lot d’horreurs quotidiennes: enfants battus, alcoolisme, relégation sociale, affaires plus ou moins louches, qui se succèdent au début du roman dans quelques scènes courtes, denses. C’est le portrait d’un société à la limite de l’ennui, comme on en trouve dans les romans de Giono, ou comme l’ecrivait Pascal: « un roi sans divertissement est un homme plein de misères. » Alors, pour trouver un dérivatif à l’ennui, un semblant de sociabilité s’installe, des gestes ritualisés, d’où perce la violence parfois, comme dans cette scène hallucinante où le gardien de la décharge se livre à son « divertissement » hebdomadaire qui consiste à tirer sur les rats effrayés par l’incinération des déchets.

Revenu à Jerusalem’s Lot, où il vecu enfant, pour observer la vie villageoise et tâcher d’en tirer un roman qui aurait pour sujet Marston House, la maison du sommet de la colline,  Ben Mears campe un personnage commun, hanté, comme nous le sommes tous, par quelques fantômes: la mort de sa compagne, d’un accident de moto, alors qu’ils cheminaient sur une route glissante, et, ce qui est moins commun, le souvenir d’une scène terrifiante, hallucinée, aperçue dans l’enfance alors que par défi il avait pénètré dans la demeure abandonnée. Ben ne tarde pas à s’intégrer à la vie de la cité, d’autant plus que sa rencontre avec Susan, une jeune femme séduisante, ouvre devant lui de nouveaux horizons.

Sans doute, le talent de Stephen King est de savoir mettre cette première intrigue à distance en distillant un à un des éléments mystérieux, bientôt fantastiques: un chien est retrouvé accroché au portail du cimetière, un enfant disparaît, son frère meurt peu de temps après à la suite d’une étrange anémie, des livreurs sont chargés de véhiculer un coffre arrivé par bateau, de l’étranger, jusqu’à la cave de Marston House… Immanquablement, l’action suit un rituel, dans lequel le lecteur attentif ne peine pas à reconnaître le chef d’œuvre de Bram Stocker, Dracula. Taquin, King multiplié les clins d’œil plus ou moins explicites. Et c’est bientôt une compagnie hétéroclite digne de celle que conduisait  le docteur Abraham Van Helsing qui se forme pour mener une chasse aux vampires d’autant plus inquiétante que le phénomène se développe à la manière d’un processus viral. Ben Mears, l’écrivain, sa fiancée Susan Norton, Matt Burke (clin d’œil au philosophe anglais dont le traité sur le sublime inspira à Ann Radcliffe son esthétique de la terreur?), le professeur de lettres, le docteur Jimmy Cody, le père Callahan, et surtout Mark Petrie, un jeune garçon de douze ans, très vite prévenu de la nature des événements grâce à sa passion pour les récits d’épouvantes dont il collectionne les figurines. Tous n’en reviendront pas bien sûr. Mais je ne vous gâcherai pas le plaisir en vous disant qui. En tout cas tout ce petit monde ne va pas tarder à entrer en action dans un version déprimante – ou déprimée – du roman de Bram Stocker: c’est que les temps sont loin déjà de l’héroïque équipée guidée par Van Helsing. À la lutte contre le mal d’une Angleterre victorienne, sûre d’elle-même et confiante dans l’avenir, Stephen King substitue le motif d’une Amérique qui va mal, une Amérique sonnée par l’expérience militaire de la Corée et du Vietnam, déchue dans son aspiration à la vertu par l’usage de l’arme atomique en 1945, une société où tout craque, comme dans la vieille demeure, sur la colline, qui couve d’un œil diabolique le destin de la communauté. Et voilà comment, du fantastique, l’air de rien, Stephen King nous ramène à une forme de littérature sociale particulièrement efficace. Je le répète, c’est cela que j’ai aimé chez cet auteur, dont je continuerai dorénavant à explorer l’œuvre.

Challenge Halloween 2015