Emmanuel CARRERE: Le Royaume

Carrère, Le RoyaumeIl y a un moment de sa vie où il a été chrétien. Pas par tradition familiale, par habitude ou convention. Non, un chrétien à qui Dieu s’est adressé en personne un jour d’éblouissement, un converti comme on en rencontre dans toute la littérature d’édification religieuse, par exemple chez Saint Augustin: au milieu d’un temps de désordre, la promesse d’un appel entendu un jour dans une phrase de la Bible, qui a résonné miraculeusement ce jour là, tirant vers la transcendance. Cela a duré trois ans. Puis Emmanuel Carrère n’a plus été chrétien. Fin de l’histoire?…Vingt ans plus tard, c’est un écrivain qui dit ne plus avoir la foi qui s’est penché de nouveaux sur les Écritures, l’Évangile de Luc en particulier, les Actes des Apôtres, ainsi que les Épitres de Paul. Emmanuel Carrère raconte, se raconte: sa foi passée, les premiers temps du christianisme. Au centre du récit, une histoire incroyable: celle d’un homme qu’on dit être revenu d’entre les morts. Une histoire comme habituellement en rêvent seuls les écrivains…

Voici un livre bien difficile à résumer, tellement Emmanuel Carrère a produit avec ce Royaume un objet littéraire singulier, à la fois confession et récit de la première génération du christianisme, enquête sur la foi religieuse et sur les conditions d’écriture des premiers textes chrétiens, un livre plein de subjectivité, mais d’une grande précision documentaire. Et je dois dire que j’ai adoré. D’abord parce qu’on y apprend plein de choses. L’histoire telle que la raconte Emmanuel Carrère est une chose enlevée, un récit qui fait penser par endroit à la manière d’un Paul Veyne. Comme lui, Carrère joue des comparaisons audacieuses, rapproche le passé et le présent, communique une vision sensible, ressentie de l’histoire. Sous sa plume, Luc, Paul, Pierre, Jacques et les autres deviennent plus que des noms, plus que les bons moments (« Sur cette pierre je bâtirai mon église ») ou que les cartes (la carte des voyages de Paul qui ouvre ou clôt toute bonne édition de la Bible) à quoi on s’en tient habituellement. S’il confesse ne plus vouloir écrire de roman, il a fallu à Emmanuel Carrère convoquer tous les registres de la fiction pour donner chair à ces personnages. La chair, justement, voilà la principale histoire: celle de l’Incarnation.

Car, au-delà d’un simple vademecum enlevé à l’usage de ceux qui n’auraient pas suivi le catéchisme, à quoi certains lecteurs grincheux (où l’auraient-ils lu trop vite?) ont voulu réduire le livre d’Emmanuel Carrère, Le Royaume est plutôt une formidable histoire sur l’origine de toute histoire: comment comprendre qu’il y en ait ou qu’il y en ait eu qui aient pu croire à cela? C’est la question à la fois essentielle et qui peut-être bouche toute compréhension. Car peut-on comprendre ce qui demande plutôt à être cru? Croire –  à la Révélation, à la résurrection des corps, à la Bonne nouvelle – voilà le fondement du christianisme. Cette interrogation, profonde, intime sur la foi parcourt le livre d’Emmanuel Carrère, dont il n’est pas indifférent qu’il confesse lui-même qu’il y a cru. Mais dont l’interrogation sait aussi se faire historique: comment expliquer qu’un mouvement religieux, né parmi un petit groupe de pêcheurs galiléens illettrés, ait gagné quelques siècles plus tard l’ensemble de la Méditerranée et fait basculer le système de valeurs et de croyances sur lequel avait reposé l’Empire romain? A moins que la question ne reste religieuse encore, d’une certaine façon…

Le talent d’Emmanuel Carrère est d’avoir su tirer cette interrogation, sans doute très personnelle, intime, spirituelle, du côté de ce qu’il connait le mieux, et qu’il sait le mieux faire: le métier d’écrivain. Qui était Paul? Quels étaient ses rapports avec les autres membres de l’Église, restés à Jérusalem? Comment lire ses Épitres? En rupture ou dans la continuité avec le premier christianisme, celui des disciples d’un certain Jésus, dont nous ne savons guère que ce que nous ont transmis les Évangiles? Et qui étaient justement ces évangélistes? Choisissant de privilégier la personne de Luc, parce qu’il est à la fois l’auteur d’une vie de Jésus et le témoin des Actes des Apôtres, mais aussi parce qu’il est un disciple de Paul, Emmanuel Carrère enquête, interroge, confronte, recoupe, formule des hypothèses: il a fallu que Luc rencontre un témoin direct de la vie de Jésus… Ce témoin pourrait être Philippe… Philippe ne serait-il pas l’un des deux disciples rencontrant Jésus ressuscité sur le chemin d’Emmaüs? L’enquête n’est jamais loin de la fiction. Mais que sont deux millénaires de littérature, d’art chrétien, sinon des rêveries autour des actes, des paroles rapportées de Jésus, afin de les approcher davantage, de se les rendre plus présentes?

J’imagine la nuit qu’a passé Luc après cette conversation. L’insomnie, l’exaltation, les heures passées à marcher dans les rues blanches et tracées au cordeau de Césarée. Ce qui me permet de l’imaginer, ce sont les moments où ce livre m’a été donné. Je pense à la nuit suivant la mort de ma belle-sœur Juliette et notre visite à son ami Étienne, d’où est sorti ‘D’autres vies que la mienne’. Impression d’évidence absolue. J’avais été témoin de quelque chose qui devait être raconté, c’est à moi et à personne d’autre qu’il incombait de le raconter. Ensuite, cette évidence se ternit, souvent on la perd, mais si elle n’a pas été là, au moins à un moment, rien ne se fait. Je sais qu’il faut se méfier des projections et des anachronismes, je suis certain pourtant qu’il y a eu un moment où Luc s’est dit que cette histoire devait être racontée et qu’il allait le faire.

Ce qu’il y a d’original dans la manière d’Emmanuel Carrère est justement cette attention portée à l’écrivain: derrière les Épitres, il y a un homme, Paul, qui écrit – cela nous le savons; mais aussi derrière l’Evangile de Luc ou les Actes: Luc justement. Un homme, un écrivain qu’Emmanuel Carrère cherche dans ce qu’il écrit: le moment où s’affirme la voix singulière d’un auteur, les détails qui ne s’inventent pas, dont son récit – le plus concret, narratif, anecdotique des quatre – fourmille justement. La manière d’un écrivain:

Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain […]

 J’ai pris Emmanuel Carrère au mot, et j’ai entrepris à mon tour de relire les livres de Luc, comme on lirait une oeuvre d’écrivain. Affaire à suivre…

Hermann Hesse: Le Voyage à Nüremberg

Hesse - Le Voyage à Nuremberg« J’ai pu constater […] que les motifs de mes propres actes se situent toujours hors du champ de ma raison ou de ma volonté. Me demandant, par exemple, ce qui fut tellement à l’origine de mon voyage du Tessin à Nuremberg – voyage qui dura deux mois en automne-, je me trouve très embarrassé. Plus j’y regarde avec attention, plus mes raisons et motivations m’apparaissent multiples, diverses, sans rapport les unes avec les autres et semblent remonter très loin dans le passé. Elles ne s’ordonnent pas en une suite logique et linéaire; elles forment plutôt un réseau complexe, si bien que d’innombrables événements anciens de ma vie semblent finalement expliquer ce voyage banal et imprévu. » Invité, dans les années qui suivent la première guerre mondiale, à participer à une soirée littéraire en son honneur, Hermann Hesse décide, contre son habitude, de répondre favorablement. Mais pour un homme tel que Hesse, qui déteste parcourir d’une traite de longues distances quelque chose d’aussi banal qu’un voyage du Tessin à Nuremberg, peut devenir toute une aventure: Locarno, Zurich, Baden (sur la Limmat, en Suisse), Singen  (sur le lac de Constance), Tuttlingen, Blaubeuren, Ulm, Augsburg, Munich, Nuremberg, puis de nouveau Munich (occasion notamment d’une soirée chez Thomas Mann et d’une autre au cabaret de Valentin) seront les étapes de ce voyage dans l’espace qui est aussi un voyage dans la sensibilité et dans le passé de l’écrivain.

Peu connu, même de la plupart des lecteurs attentifs de Hesse, Le Voyage à Nuremberg est un de ces petits bijoux qui font tout le charme du grand écrivain allemand. Pour qui aime Hesse, c’est un moment de pur délice. Homme sensible et provocateur, peu avide de mondanités, fuyant comme la peste les conférences littéraires qui lui font faire l’expérience douloureuse de la vanité de son art, Hermann Hesse s’est installé pendant la guerre à Montagnola, en Suisse, dans le Tessin, à la suite d’une grave crise existentielle qui le conduiront sur le divan du célèbre psychanalyste Jung. Cette installation, en pleine guerre mondiale, au mépris de ses obligations militaires, vont faire de Hesse l’une des principales « bêtes noires » des milieux ultra nationalistes allemands. Mais à Montagnola, Hesse a reconstruit quelques chose, de discret (Montagnola est un petit village sur les hauteurs de Lugano), de sensible (il se met à l’aquarelle), avec cette pointe d’humour, qui puise dans l’ironie des Romantiques allemand et aboutira en 1927 au roman Le Loup des steppes, le chef d’œuvre de cette deuxième période de l’écrivain. Publié la même année, Le Voyage à Nuremberg est, me semble-t-il, le complément indispensable à la lecture de ce grand roman.

C’est une plongée dans la sensibilité d’un écrivain nourri de mysticisme chrétien, de sagesse extrême-orientale, de longues promenades dans la nature, qui n’hésite pas à confesser ses limites, ses faiblesses, pour qui même l’impuissance est une qualité, une valeur, une façon plus simplement de se tenir dans l’existence à opposer au déchaînement de plus en plus furieux des idéologies de la toute puissance:

Mes sentiments me sont mille fois plus précieux que toute l’énergie que les hommes peuvent déployer.

Je peux rester des heures à regarder ce qui se passe pendant que je déguste un petit verre ou deux. J’ai des goûts simples qui m’amènent aussi à aller au cinéma.

Au delà de ces formules, le livre est difficile à résumer. Précieux sans doute, mais qu’en dire? tant la forme est réduite ici à l’essentiel. J’y ai en tout cas retrouvé le plaisir de lire Hesse, un écrivain que j’ai toujours pris beaucoup de plaisir à lire justement, retrouvé le goût de cette concision sensible, visible aussi dans ses aquarelles. Fidèle à son goût des contes et légendes souabes, Hesse sait faire surgir le merveilleux au détour d’une page, offrant quelques vignettes suggestives:

Des feuilles jaunies flottaient à la surface des Eaux Bleues légendaires que des arbres abritaient; des oies et des canards peuplaient la digue et le ruisseau. La belle Lau devrait être assise dans les profondeurs de l’étang et son sourire bleuté remontait à la surface. Près de là, s’élevait, solitaire et désespérée, la statue d’un ancien roi dont l’aspect cocasse avait un côté émouvant. Tout avait le parfum du pays, de l’âme souabe, du pain de seigle et des contes merveilleux.

La confession de l’ambiguïté des sentiments éprouvés lors de son séjour à Nuremberg est un autre beau moment picoré au cours de cette lecture:

La ville me laissa une impression effrayante, ce dont naturellement je suis le seul responsable. Je visitai en effet une cité réellement ravissante, plus riche qu’Ulm, plus originale qu’Augsburg. Je vis les églises Saint-Laurent et Saint-Sébald, l’hôtel de ville et la place où s’élève une fontaine d’un charme ineffable. Voilà tout ce que je découvris. Tous ces lieux étaient d’une grande beauté, mais ils étaient à présent cernés par la grande ville affairiste, froide et triste, par le bruit des moteurs pétaradants, par les files de voitures. Tout frémissait légèrement au rythme d’une époque nouvelle. Mais cette époque ne construisait pas de voûtes sur croisées d’ogives et ignorait l’art d’orner les cours silencieuses de fontaines aussi gracieuses que des fleurs. Tout semblait prêt à s’effondrer dans l’heure suivante car plus rien n’avait de sens ni d’âme. Pourtant, que de belles choses, que d’endroits ravissants je découvris dans cette formidable ville! »

« Que d’endroits ravissants »! Et « quelle impression effrayante »! Le génie de Hesse est dans l’art de tenir ensemble ces contraires, de couler, de mouler son texte sur la confusion des sentiments éprouvés, dans le refus de toute idéalisation (en bien comme en mal), de la recherche d’une forme ou d’un grand art, dont l’époque est bien incapable, et qui nous ferait tordre la réalité. A cette tentation idéologique, à laquelle l’Allemagne des années trente ne tardera pas à payer un lourd tribut, Hesse oppose, par avance, sa conception lucide d’une forme de précarité littéraire, condition d’un nouvel humanisme:

Je sais que la valeur des œuvres que nous écrivons, nous autres contemporains, ne tient pas à leur capacité à faire naître une forme, un style, un classicisme valable aujourd’hui et pour longtemps. Au contraire, dans la situation difficile où nous nous trouvons, nous n’avons d’autres ressources que d’être le plus sincères possible.

Niccolò AMMANITI: Moi et toi (Io e te)

Ammaniti - Io e tePour faire plaisir à ses parents, qui s’inquiètent de le voir nouer difficilement des relations avec les autres, Lorenzo a raconté qu’un groupe d’amis du lycée l’avait invité à passer avec eux une semaine au ski, à Cortina d’Ampezzo. Mais de ski, pourtant, il n’y aura pas. Resté à Rome, Lorenzo a trouvé refuge dans la cave de son immeuble, une demeure cossue de la Rome bourgeoise, où il s’est aménagé un vrai petit paradis. Là, l’adolescent introverti de 14 ans s’apprête à vivre un rêve autarcique d’une semaine…

Cela faisait un petit moment que je n’avais plus rien lu en italien. Comme je lis habituellement la littérature italienne en vo, cela faisait donc quelques temps que je n’avais plus lu non plus de roman italien. Je ne sais pas si c’est d’avoir été coupé un moment de cette langue, et des réalités qu’elle évoque, ces réalités bien particulières qui ne transparaissent jamais tout à fait aussi bien en traduction, même lorsqu’il s’agit d’une traduction inspirée. Je pense que cela tient aussi au talent particulier de l’auteur, dont j’avais déjà bien aimé la première nouvelle de Fango, même si j’ai depuis laissé ce recueil auquel je me promets de revenir bientôt. Bref, je ne sais pas si mon impression aurait été la même si j’avais abordé cette œuvre en français. Mais, là, je dois dire que j’ai beaucoup aimé ce récit au ton très juste, pudique et sensible.

Abordant de biais le genre traditionnel du roman d’apprentissage, du basculement de l’adolescence dans l’âge adulte, Niccolò Ammaniti fait preuve dans son livre d’une économie de moyens qui est une des réussites du roman. Il en émerge une série de notations, des touches amusantes, amusées, subtiles, qui s’ajoutent pour produire le portrait de cet adolescent discret, timide, Lorenzo, un garçon introverti, « différent », on pourrait dire nombrilique (souffrant d’un dérèglement narcissique, comme a diagnostiqué le psychiatre auquel on l’a confié tout jeune). Dans le petit monde à son image que Lorenzo a aménagé dans sa cave, l’adolescent a réuni des jeux video, des livres (Salem de Stephen King), des conserves et des pâtes à tartiner pour faire des panini, des sodas. Car Lorenzo est d’abord un garçon imaginatif, qui peine à quitter le milieu rassurant de sa famille, ses parents, sa grand-mère, qui pourtant est en train de mourir, sur un lit d’hôpital, d’un cancer de l’estomac. Un garçon qui peine à sortir de l’enfance. Mais c’est aussi un enfant qui a grandi, un enfant-adulte (un adolescent), dont le regard décalé sert de révélateur aux comportements des adultes: la mère possessive, les violences sociales, l’inhumanité d’une mort à l’hôpital, l’obsession des hommes pour la fin, pour la raison des choses, pour le sens de l’histoire:

E poi, io odiavo le fini. Nelle fini le cose si devono sempre, nel bene o nel male, mettere a posto. A me piaceva raccontare di scontri tra alieni e terrestri senza una ragione, di viaggi spaziali alla ricerca del nulla. E mi piacevano gli animali selvatici che vivevano senza un perché, senza sapere un film, che papà e mamma stessero sempre a discutere della fine, comme se la storia fosse tutta lí e il resto non contasse nulla.

E allora, nella vita vera, anche lí, solo la fine è importante? La vita di nonna Laura non contava nulla e solo la sua morte in quella brutta clinica era importante?

C’est un événement nouveau, l’intrusion d’un nouveau personnage, qui fait basculer l’histoire dans un autre récit, et la cave de Lorenzo, de l’espace autarcique de ses rêves d’adolescent, à l’espace dramatisé, dramatique, c’est-a-dire doublement habité, polarisé, par la tension du temps et la tension des personnages. Je n’en dis pas plus, au risque de trop dévoiler de ce récit dont la réussite tient à l’art des petites touches. Et je vous laisse aussi découvrir la raison de la présence du narrateur, dix ans plus tard, le 12 janvier 2010, à Cividale del Friuli, qui ouvre et ferme le récit.

Karel SCHOEMAN: Cette vie

Schoeman - Cette vieSur son lit, une vieille femme se meurt. Dans la pénombre de la nuit, les souvenirs remontent, pièces détachées d’une vie. L’histoire d’une famille de pionniers, la sienne, de ces Afrikaners du XIXème siècle, rudes et durs à la tâche venus s’installer sur la terre austère des plateaux du Roggeveld, une terre à mouton, aux plantes rases, battue par les vents et recouverte de neige en hiver. Dans l’obscurité d’une nuit d’agonie, un être sensible, mais discret se souvient…

J’ai découvert Karel Schoeman à la faveur de la Lecture Commune proposée par Sandrine. Et si j’ai plutôt bien aimé le roman, si je l’ai lu d’une traite avec un réel plaisir, je ne saurais au juste comment en parler. C’est ce qui a failli même me faire rater le rendez-vous de la LC d’aujourd’hui. Curieusement, en effet, je rangerai spontanément Cette vie dans la catégorie particulière des livres que j’ai aimé, mais dont je ne sais au juste par quel bout les prendre. Il y a en effet quelque chose de très ténu, de discret, presque de murmuré dans le témoignage de cette Afrikaner qu’invente Karel Schoeman. Sous son regard de vieille femme, à qui, depuis l’enfance, on n’a jamais prêté une grande attention, toute  l’histoire d’une communauté se déploie, vue au travers du prisme d’une famille, des lambeaux de conversations, des images, des allusions, des événements captés par ce cœur peut-être trop aimant pour ce monde rude, violent: un père travailleur, sérieux et attentionné, mais discret, silencieux, une mère dure, illettrée, animée d’un désir de réussite sociale immense; des frères, Jakob et Pieter, sur le destin de qui plane l’ombre des frères de la Bible Abel et Caïn, amoureux sans doute de la même femme, Sofie, partie au loin finir sa vie, sans doute avec Pieter (mais où exactement? de quelle façon? et comment a-t-elle fini?); Maans, le fils de Sofie et Jakob (ou bien peut-être de Pieter?), qui finira député; Stienie, sa femme. Et les voisins, les domestiques, toute cette hiérarchisation des individus, jamais remise en cause par ces Afrikaners peut-être trop soumis aux-mêmes à la terre, aux saisons, à la transhumance qui règle le cours de leurs jours pour s’étonner de l’ordre qu’ils imposent aux autres: pauvres blancs errants avec leurs troupeaux, serviteurs noirs et métis, indigènes bochimans.

Femme discrète, vieille fille, la narratrice a passé sa vie à se réfugier toujours plus en profondeur, toujours plus en intimité, jusqu’à cet épisode final, d’où sort le roman de Karel Schoeman, de la vieille femme allongée, pendant la nuit, sur son lit d’agonie, qui tente de combiner entre elles les pièces du puzzle d’une vie, dont le souvenir s’impose à elle. Sur son lit, au seuil de la mort, elle essaye de déchiffrer la continuité d’un parcours (l’ascension sociale d’une famille du Roggeveld) et les secrets de famille, dont certains resteront sans réponse. Plane l’ombre d’un récit qui montre par ce qu’il suggère dans les creux et les blancs des bribes de souvenirs, de conversations plus que par un discours explicite. A mi-chemin de Félicité, l’héroïne d’Un cœur simple de Flaubert, et de l’enfant  sensible, révélatrice d’une violence qu’elle peine à nommer, héroïne de Ce que savait Maisie, le roman d’Henry James, la narratrice de Cette vie m’a semblé offrir ce que la littérature sait proposer de mieux: une lecture en contre-champs de la réalité, qui ne prétend pas dire ce que les êtres sont, ni les juger, mais enrichir notre vision du monde en la nourrissant des frustrations et des désirs qu’un être sensible révèle.

Lire-le-mondeKeisha et Hélène ont lu En étrange pays

Sandrine a lu Des voix parmi les ombres

Brize,  Mimi et A girl from Earth ont lu Retour au pays bien aimé

8 ans déjà!

Cette année, pour fêter mon bloganniversaire, j’ai décidé de remonter dans la mémoire de ce blog, d’en feuilleter les pages une à une, mois après mois, année après année. C’est toujours une expérience un peu narcissique. Page après page, un portrait de soi, tel que les livres l’ont façonné, ou plutôt les livres retenus dans ce carnet – ceux que je n’ai pas oublié, laissé tomber en cours de lecture, ou qui n’ont pas échappé à cette sélection qui a fini par se faire, parce que je n’ai pas toujours le désir, la discipline de chroniquer tous les livres.

Cette année j’ai décidé de mettre l’accent sur des rencontres: la découverte d’auteurs contemporains, que je lisais assez peu avant de commencer ce blog, que je lis de plus en plus depuis quelques temps, qui ont fini par prendre leur place dans ces pages ordinairement consacrées à des Classiques. Huit années donc, huit années comme….

2016 comme TANIGUCHI Jirô

Le sommet des dieux 1

 

2015 comme Nathalie AZOULAI

Azoulai, Titus n'aimait pas Bérénice

 

2014 comme Guillermo MARTINEZ

Martinez--La-mort-lente-de-luciana-b

 

2013 comme Yves RAVEY et comme Ferdinand VON SCHIRACH

Ravey--Enlevement-avec-ranconCrimes

 

2012 comme Jérôme FERRARI

Le-sermon-sur-la-chute-de-Rome

 

2011 comme Colum McCANN et Javier CERCAS

Les-saisons-de-la-nuitLes-Soldats-de-Salamine

 

2010 comme Jens Christian GRØNDAHL

Grondahl - Piazza Bucarest

 

2009 comme Juli ZEH

Zeh - La Fille sans qualités

 

2008 comme Antonio Munoz Molina

Molina - Fenêtres de Manhattan

Claude PUJADE-RENAUD: Dans l’ombre de la lumière

Pujade-Renaud, Dans l'ombre de la lumièreDe saint Augustin, on connaît bien sûr l’auteur des Confessions et de La Cité de Dieu, ainsi que le portrait, un des sommets de l’art, que Carpaccio a peint, à Venise, dans la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni. On se rappelle le nom du Père de l’Eglise, converti au christianisme après la longue errance des années de jeunesse, contemporain de la chute de l’Empire romain. Mais que sait-on des années qui ont précédé cette conversion, sinon ce qu’Augustin lui-même en raconte dans les confessions qu’il adresse à son dieu? Que sait-on surtout de la compagne avec laquelle il passa dix années, qui lui donna un fils, avant que celle-ci ne soit brutalement congédiée? « Entre-temps se multipliaient mes péchés« , écrit Augustin. « L’on m’avait arraché du flanc, comme un obstacle au mariage, l’habituelle compagne de ma couche. Mon cœur, où elle était fixée, en fut déchiré d’une blessure traînante de sang. Quant à elle, elle repartit pour l’Afrique, en laissant auprès de moi le fruit de sa chair, mon fils, et elle te fit le vœu de ne plus connaître d’homme. Mais moi, infortuné, je n’imitai pas cette femme toute simple. » (Confessions, VI, XV, 25). Imaginons que cette femme ait pu écrire, qu’on ait pu en conserver le nom, qu’à travers les siècles son témoignage nous soit parvenu, comme des contre-confessions. C’est ici que commence le très beau roman de Claude Pujade-Renaud: Dans l’ombre de la lumière, ou le côté obscur de la sainteté.

J’ai découvert le roman en parcourant la bibliographie de l’auteure, dont je venais de lire un autre très beau livre, consacré à Port-Royal, Le Désert de la Grâce (pas encore chroniqué!). J’avais apprécié le talent avec lequel elle se tient dans la coulisse de l’histoire politique et religieuse – histoire toute masculine, dominée par le désir d’éradiquer jusqu’au souvenir des éléments contestataires, un petit groupe de femmes, réunies dans un lieu écarté, mais d’où avait jailli une voix, une ambition, capable de faire vaciller les empires. Je retenais aussi le souvenir de cette autre voix, celle de saint Augustin, découverte et redécouverte dans mes lectures des Confessions, que je tiens pour l’un des plus grands textes de l’histoire littéraire et de la philosophie. Je me rappelle aussi mon étonnement, lorsque j’avais lu ce texte: cette culpabilité incessante, dont la litanie finissait par recouvrir tout le propos, à propos de choses si petites, si anodines, dont je me demandais s’il valait bien la peine d’y débusquer là les prémisses du péché. Je savais qu’Augustin, avant de se convertir au christianisme, avait longtemps épousé la cause d’une autre religion: le manichéisme. Et je ne cessais de me demander s’il n’y avait pas dans cette facilité à nommer le mal une gaminerie (un vol de poires) ou les épanchements du cœur amoureux une survivance de ces idées manichéennes. Augustin, qui réorienta avec tant de vigueur le premier christianisme, n’était-il pas une sorte de manichéen défroqué? l’enfant d’une époque désorientée par les bouleversements politiques et l’annonce programmée de la chute de Rome?

Avec beaucoup de subtilité, Claude Pujade-Renaud a choisi d’explorer cette voie. Et elle le fait de la manière la plus convaincante qui soit: en donnant la parole à la femme répudiée par Augustin, cette épouse (plutôt cette concubine) dont Augustin ne nous dit rien, ou presque rien, même s’il ne tait pas, sous le frémissement de paroles pleines de pudeur, la souffrance dans laquelle le plongea sans doute cette séparation. Dans les silences, ou les demi-silences du texte des Confessions, Claude Pujade-Renaud a ainsi conçu son roman, interprétant les vides, débusquant derrière les tours impersonnels la présence trop pesante d’une mère (sainte Monique), dont l’auteure nous livre un portrait sans concession (ah ces hommes méditerranéens prisonniers du lien maternel!)

Le moins intéressant n’est pas que ce soit un roman. Car cela rejoint le propos féminin (féministe?) de l’auteure. Que reste-t-il aux femmes en effet dont l’histoire officielle (car les Confessions, quelle que soit la sincérité d’Augustin, sont devenues une sorte d’histoire officielle du premier christianisme), oui que reste-t-il à ces femmes dont l’histoire mâche, estompe, gomme la présence? L’invention, la recréation, c’est-à-dire le roman! En imaginant le point de vue de cette femme, qu’elle choisit de doter d’un nom, Elissa, Claude Pujade-Renaud donne tout à coup vie à l’envers du décor: cette femme, remplie d’amour pour cet homme qui s’est éloigné d’elle, pleine de ressentiment pour celui qu’elle continue à aimer, et dont elle continue à partager l’ancienne foi, cette amoureuse pleine d’une fidélité comme en connaissent les héroïnes de Racine (cette fidélité qui s’affirme en haine), ivre d’une sensualité qu’elle retrouve dans la voix sombre, profonde de l’évêque d’Hippone dont elle suit de loin les apparitions publiques, jalouse de cette Grâce à laquelle elle ne comprend rien. Le reste est difficilement résumable. Mais je vous promets, si vous tournez la première page, de beaux, de très beaux moments de lecture.

Antoine BELLO: Les Éclaireurs

Bello - Les éclaireursAprès avoir monté un à un les échelons du CFR, Sliv est à présent aux portes du Comex, le mystérieux comité exécutif qui veille sur les destinées du Consortium de Falsification de la Réalité. Pourtant, les changements internationaux ont redéfini l’engagement des agents de la puissante société secrète. Dans le monde post-11 septembre 2001, y a-t-il encore place pour une organisation comme le CFR? D’autant que depuis quelques temps, un mystérieux agent double semble sévir en son sein et servir de caution aux projets américains d’invasion de l’Irak de Saddam Hussein…

Digne suite des Falsificateurs, le roman poursuit la veine conspiratio-paranoïaque du volume précédent. J’ai trouvé ce deuxième volet moins ludique sans doute. Cela tient au sujet: les suites du 11 septembre 2001. Moins romanesque également, plus géo-politique, le récit est surtout un exposé, assez bien balancé sur le plan narratif, des essais de l’administration Bush pour convaincre les différents États représentés au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unis de la nécessité d’une intervention armée en Irak.

Au lendemain du 11 septembre en effet les récits les plus paranoïaques n’ont pas manqué de surgir ici ou là, symptôme de l’effroi éprouvé devant l’horreur du double attentat qui avait frappé New-York. A peu de distance de là, l’administration Bush a commencé à réunir des preuves, que tous s’accordent aujourd’hui à dire sans fondement, pour tenter de convaincre la communauté internationale des visées en matière d’armement de l’Irak dirigé par Saddam Hussein. Entre ces deux narrations, entre ces deux versions du complot, l’un fantasmé, l’autre réel, Antoine Bello joue assez subtilement du genre, retournant contre lui-même le motif populaire de la conspiration. N’oubliant pas que celui-ci s’enracine dans les société secrètes qui ont germé au XVIIIème siècle (je vous laisse découvrir comment!), qu’il fut repris au siècle suivant par les plus grands écrivains (L’Histoire des treize de Balzac s’en nourrit) et qu’il eut une certaine influence sur l’évolution du roman populaire, l’auteur montre aussi les enjeux de la question dans une époque dominée par le story telling et l’impossible quête d’une narration collective. Un projet tel que le CFR, être de fiction, rejoint ici la réalité. Car la question de sa finalité (sur laquelle Sliv finit par apprendre beaucoup de choses dans ce volume – mais je ne vous en révélerai pas plus!) pose celle de notre engagement dans le monde: l’action, la responsabilité ne sont bien souvent que des accessoires de la narration.

TANIGUCHI Jirô: Le sommet des dieux – 1 (BD)

Le sommet des dieux 1A Katmandou, Fukamachi, alpiniste photographe, découvre dans le bric à brac d’une boutique un vieil appareil photo, qu’il pense avoir appartenu  à Georges Mallory. Sur la trace du mystère de la première ascension de l’Everest, Fukumachi va croiser une autre légende, celle de deux alpinistes japonais, le farouche Habu Jôji et son rival Hase Tsuneo. Se pourrait-il qu’il y ait un lien entre ces deux légendes? 

On entre dans cette aventure comme sur une voie légendaire d’une montagne renommée: pleine de détours, escarpée, ouvrant sur des passages inattendus et des paysages d’une beauté à couper le souffle. En croisant l’histoire mystérieuse de la première ascension de l’Everest et le récit imaginé de ces deux grands alpinistes japonais rivaux, le scénario dont Taniguchi s’inspire (c’était à l’origine un roman de YUMEMAKURA Baku) trouve une manière originale de faire entrer dans la légende de l’alpinisme – car l’alpinisme est d’abord une légende. Et le Japon n’est pas en reste dans la construction de cette légende. On oublie parfois en effet que le Japon n’est qu’un chapelet de montagnes émergeant de l’océan. Avec bonheur, cette série nous le rappelle. Elle documente aussi avec précision l’époque où le Japon s’ouvre à l’alpinisme international.

Mais c’est surtout le dessin qui ici est à couper le souffle. Le crayon (le feutre en fait) de Taniguchi semble littéralement habité par la montagne dont il souligne la force d’obsession. Quiconque prétend ne pas aimer les manga devrait se plonger dans cette aventure où la maîtrise des contrastes, un art subtil de la hachure, des effets modulés de gris et la ligne souvent géométrique des figures trouve une combinaison efficace entre la complexité d’une montagne révélée dans sa nature de paysage spectaculaire, sublime et la nécessaire clarté, fluidité du récit.

Bref, je finis ce premier volume le regard émerveillé par le grand art du grand maître japonais Taniguchi. Et par chance, l’aventure n’est pas finie: il y a encore quatre volumes à lire!

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