Niccolò AMMANITI: Moi et toi (Io e te)

Ammaniti - Io e tePour faire plaisir à ses parents, qui s’inquiètent de le voir nouer difficilement des relations avec les autres, Lorenzo a raconté qu’un groupe d’amis du lycée l’avait invité à passer avec eux une semaine au ski, à Cortina d’Ampezzo. Mais de ski, pourtant, il n’y aura pas. Resté à Rome, Lorenzo a trouvé refuge dans la cave de son immeuble, une demeure cossue de la Rome bourgeoise, où il s’est aménagé un vrai petit paradis. Là, l’adolescent introverti de 14 ans s’apprête à vivre un rêve autarcique d’une semaine…

Cela faisait un petit moment que je n’avais plus rien lu en italien. Comme je lis habituellement la littérature italienne en vo, cela faisait donc quelques temps que je n’avais plus lu non plus de roman italien. Je ne sais pas si c’est d’avoir été coupé un moment de cette langue, et des réalités qu’elle évoque, ces réalités bien particulières qui ne transparaissent jamais tout à fait aussi bien en traduction, même lorsqu’il s’agit d’une traduction inspirée. Je pense que cela tient aussi au talent particulier de l’auteur, dont j’avais déjà bien aimé la première nouvelle de Fango, même si j’ai depuis laissé ce recueil auquel je me promets de revenir bientôt. Bref, je ne sais pas si mon impression aurait été la même si j’avais abordé cette œuvre en français. Mais, là, je dois dire que j’ai beaucoup aimé ce récit au ton très juste, pudique et sensible.

Abordant de biais le genre traditionnel du roman d’apprentissage, du basculement de l’adolescence dans l’âge adulte, Niccolò Ammaniti fait preuve dans son livre d’une économie de moyens qui est une des réussites du roman. Il en émerge une série de notations, des touches amusantes, amusées, subtiles, qui s’ajoutent pour produire le portrait de cet adolescent discret, timide, Lorenzo, un garçon introverti, « différent », on pourrait dire nombrilique (souffrant d’un dérèglement narcissique, comme a diagnostiqué le psychiatre auquel on l’a confié tout jeune). Dans le petit monde à son image que Lorenzo a aménagé dans sa cave, l’adolescent a réuni des jeux video, des livres (Salem de Stephen King), des conserves et des pâtes à tartiner pour faire des panini, des sodas. Car Lorenzo est d’abord un garçon imaginatif, qui peine à quitter le milieu rassurant de sa famille, ses parents, sa grand-mère, qui pourtant est en train de mourir, sur un lit d’hôpital, d’un cancer de l’estomac. Un garçon qui peine à sortir de l’enfance. Mais c’est aussi un enfant qui a grandi, un enfant-adulte (un adolescent), dont le regard décalé sert de révélateur aux comportements des adultes: la mère possessive, les violences sociales, l’inhumanité d’une mort à l’hôpital, l’obsession des hommes pour la fin, pour la raison des choses, pour le sens de l’histoire:

E poi, io odiavo le fini. Nelle fini le cose si devono sempre, nel bene o nel male, mettere a posto. A me piaceva raccontare di scontri tra alieni e terrestri senza una ragione, di viaggi spaziali alla ricerca del nulla. E mi piacevano gli animali selvatici che vivevano senza un perché, senza sapere un film, che papà e mamma stessero sempre a discutere della fine, comme se la storia fosse tutta lí e il resto non contasse nulla.

E allora, nella vita vera, anche lí, solo la fine è importante? La vita di nonna Laura non contava nulla e solo la sua morte in quella brutta clinica era importante?

C’est un événement nouveau, l’intrusion d’un nouveau personnage, qui fait basculer l’histoire dans un autre récit, et la cave de Lorenzo, de l’espace autarcique de ses rêves d’adolescent, à l’espace dramatisé, dramatique, c’est-a-dire doublement habité, polarisé, par la tension du temps et la tension des personnages. Je n’en dis pas plus, au risque de trop dévoiler de ce récit dont la réussite tient à l’art des petites touches. Et je vous laisse aussi découvrir la raison de la présence du narrateur, dix ans plus tard, le 12 janvier 2010, à Cividale del Friuli, qui ouvre et ferme le récit.

Karel SCHOEMAN: Cette vie

Schoeman - Cette vieSur son lit, une vieille femme se meurt. Dans la pénombre de la nuit, les souvenirs remontent, pièces détachées d’une vie. L’histoire d’une famille de pionniers, la sienne, de ces Afrikaners du XIXème siècle, rudes et durs à la tâche venus s’installer sur la terre austère des plateaux du Roggeveld, une terre à mouton, aux plantes rases, battue par les vents et recouverte de neige en hiver. Dans l’obscurité d’une nuit d’agonie, un être sensible, mais discret se souvient…

J’ai découvert Karel Schoeman à la faveur de la Lecture Commune proposée par Sandrine. Et si j’ai plutôt bien aimé le roman, si je l’ai lu d’une traite avec un réel plaisir, je ne saurais au juste comment en parler. C’est ce qui a failli même me faire rater le rendez-vous de la LC d’aujourd’hui. Curieusement, en effet, je rangerai spontanément Cette vie dans la catégorie particulière des livres que j’ai aimé, mais dont je ne sais au juste par quel bout les prendre. Il y a en effet quelque chose de très ténu, de discret, presque de murmuré dans le témoignage de cette Afrikaner qu’invente Karel Schoeman. Sous son regard de vieille femme, à qui, depuis l’enfance, on n’a jamais prêté une grande attention, toute  l’histoire d’une communauté se déploie, vue au travers du prisme d’une famille, des lambeaux de conversations, des images, des allusions, des événements captés par ce cœur peut-être trop aimant pour ce monde rude, violent: un père travailleur, sérieux et attentionné, mais discret, silencieux, une mère dure, illettrée, animée d’un désir de réussite sociale immense; des frères, Jakob et Pieter, sur le destin de qui plane l’ombre des frères de la Bible Abel et Caïn, amoureux sans doute de la même femme, Sofie, partie au loin finir sa vie, sans doute avec Pieter (mais où exactement? de quelle façon? et comment a-t-elle fini?); Maans, le fils de Sofie et Jakob (ou bien peut-être de Pieter?), qui finira député; Stienie, sa femme. Et les voisins, les domestiques, toute cette hiérarchisation des individus, jamais remise en cause par ces Afrikaners peut-être trop soumis aux-mêmes à la terre, aux saisons, à la transhumance qui règle le cours de leurs jours pour s’étonner de l’ordre qu’ils imposent aux autres: pauvres blancs errants avec leurs troupeaux, serviteurs noirs et métis, indigènes bochimans.

Femme discrète, vieille fille, la narratrice a passé sa vie à se réfugier toujours plus en profondeur, toujours plus en intimité, jusqu’à cet épisode final, d’où sort le roman de Karel Schoeman, de la vieille femme allongée, pendant la nuit, sur son lit d’agonie, qui tente de combiner entre elles les pièces du puzzle d’une vie, dont le souvenir s’impose à elle. Sur son lit, au seuil de la mort, elle essaye de déchiffrer la continuité d’un parcours (l’ascension sociale d’une famille du Roggeveld) et les secrets de famille, dont certains resteront sans réponse. Plane l’ombre d’un récit qui montre par ce qu’il suggère dans les creux et les blancs des bribes de souvenirs, de conversations plus que par un discours explicite. A mi-chemin de Félicité, l’héroïne d’Un cœur simple de Flaubert, et de l’enfant  sensible, révélatrice d’une violence qu’elle peine à nommer, héroïne de Ce que savait Maisie, le roman d’Henry James, la narratrice de Cette vie m’a semblé offrir ce que la littérature sait proposer de mieux: une lecture en contre-champs de la réalité, qui ne prétend pas dire ce que les êtres sont, ni les juger, mais enrichir notre vision du monde en la nourrissant des frustrations et des désirs qu’un être sensible révèle.

Lire-le-mondeKeisha et Hélène ont lu En étrange pays

Sandrine a lu Des voix parmi les ombres

Brize,  Mimi et A girl from Earth ont lu Retour au pays bien aimé

8 ans déjà!

Cette année, pour fêter mon bloganniversaire, j’ai décidé de remonter dans la mémoire de ce blog, d’en feuilleter les pages une à une, mois après mois, année après année. C’est toujours une expérience un peu narcissique. Page après page, un portrait de soi, tel que les livres l’ont façonné, ou plutôt les livres retenus dans ce carnet – ceux que je n’ai pas oublié, laissé tomber en cours de lecture, ou qui n’ont pas échappé à cette sélection qui a fini par se faire, parce que je n’ai pas toujours le désir, la discipline de chroniquer tous les livres.

Cette année j’ai décidé de mettre l’accent sur des rencontres: la découverte d’auteurs contemporains, que je lisais assez peu avant de commencer ce blog, que je lis de plus en plus depuis quelques temps, qui ont fini par prendre leur place dans ces pages ordinairement consacrées à des Classiques. Huit années donc, huit années comme….

2016 comme TANIGUCHI Jirô

Le sommet des dieux 1

 

2015 comme Nathalie AZOULAI

Azoulai, Titus n'aimait pas Bérénice

 

2014 comme Guillermo MARTINEZ

Martinez--La-mort-lente-de-luciana-b

 

2013 comme Yves RAVEY et comme Ferdinand VON SCHIRACH

Ravey--Enlevement-avec-ranconCrimes

 

2012 comme Jérôme FERRARI

Le-sermon-sur-la-chute-de-Rome

 

2011 comme Colum McCANN et Javier CERCAS

Les-saisons-de-la-nuitLes-Soldats-de-Salamine

 

2010 comme Jens Christian GRØNDAHL

Grondahl - Piazza Bucarest

 

2009 comme Juli ZEH

Zeh - La Fille sans qualités

 

2008 comme Antonio Munoz Molina

Molina - Fenêtres de Manhattan

Claude PUJADE-RENAUD: Dans l’ombre de la lumière

Pujade-Renaud, Dans l'ombre de la lumièreDe saint Augustin, on connaît bien sûr l’auteur des Confessions et de La Cité de Dieu, ainsi que le portrait, un des sommets de l’art, que Carpaccio a peint, à Venise, dans la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni. On se rappelle le nom du Père de l’Eglise, converti au christianisme après la longue errance des années de jeunesse, contemporain de la chute de l’Empire romain. Mais que sait-on des années qui ont précédé cette conversion, sinon ce qu’Augustin lui-même en raconte dans les confessions qu’il adresse à son dieu? Que sait-on surtout de la compagne avec laquelle il passa dix années, qui lui donna un fils, avant que celle-ci ne soit brutalement congédiée? « Entre-temps se multipliaient mes péchés« , écrit Augustin. « L’on m’avait arraché du flanc, comme un obstacle au mariage, l’habituelle compagne de ma couche. Mon cœur, où elle était fixée, en fut déchiré d’une blessure traînante de sang. Quant à elle, elle repartit pour l’Afrique, en laissant auprès de moi le fruit de sa chair, mon fils, et elle te fit le vœu de ne plus connaître d’homme. Mais moi, infortuné, je n’imitai pas cette femme toute simple. » (Confessions, VI, XV, 25). Imaginons que cette femme ait pu écrire, qu’on ait pu en conserver le nom, qu’à travers les siècles son témoignage nous soit parvenu, comme des contre-confessions. C’est ici que commence le très beau roman de Claude Pujade-Renaud: Dans l’ombre de la lumière, ou le côté obscur de la sainteté.

J’ai découvert le roman en parcourant la bibliographie de l’auteure, dont je venais de lire un autre très beau livre, consacré à Port-Royal, Le Désert de la Grâce (pas encore chroniqué!). J’avais apprécié le talent avec lequel elle se tient dans la coulisse de l’histoire politique et religieuse – histoire toute masculine, dominée par le désir d’éradiquer jusqu’au souvenir des éléments contestataires, un petit groupe de femmes, réunies dans un lieu écarté, mais d’où avait jailli une voix, une ambition, capable de faire vaciller les empires. Je retenais aussi le souvenir de cette autre voix, celle de saint Augustin, découverte et redécouverte dans mes lectures des Confessions, que je tiens pour l’un des plus grands textes de l’histoire littéraire et de la philosophie. Je me rappelle aussi mon étonnement, lorsque j’avais lu ce texte: cette culpabilité incessante, dont la litanie finissait par recouvrir tout le propos, à propos de choses si petites, si anodines, dont je me demandais s’il valait bien la peine d’y débusquer là les prémisses du péché. Je savais qu’Augustin, avant de se convertir au christianisme, avait longtemps épousé la cause d’une autre religion: le manichéisme. Et je ne cessais de me demander s’il n’y avait pas dans cette facilité à nommer le mal une gaminerie (un vol de poires) ou les épanchements du cœur amoureux une survivance de ces idées manichéennes. Augustin, qui réorienta avec tant de vigueur le premier christianisme, n’était-il pas une sorte de manichéen défroqué? l’enfant d’une époque désorientée par les bouleversements politiques et l’annonce programmée de la chute de Rome?

Avec beaucoup de subtilité, Claude Pujade-Renaud a choisi d’explorer cette voie. Et elle le fait de la manière la plus convaincante qui soit: en donnant la parole à la femme répudiée par Augustin, cette épouse (plutôt cette concubine) dont Augustin ne nous dit rien, ou presque rien, même s’il ne tait pas, sous le frémissement de paroles pleines de pudeur, la souffrance dans laquelle le plongea sans doute cette séparation. Dans les silences, ou les demi-silences du texte des Confessions, Claude Pujade-Renaud a ainsi conçu son roman, interprétant les vides, débusquant derrière les tours impersonnels la présence trop pesante d’une mère (sainte Monique), dont l’auteure nous livre un portrait sans concession (ah ces hommes méditerranéens prisonniers du lien maternel!)

Le moins intéressant n’est pas que ce soit un roman. Car cela rejoint le propos féminin (féministe?) de l’auteure. Que reste-t-il aux femmes en effet dont l’histoire officielle (car les Confessions, quelle que soit la sincérité d’Augustin, sont devenues une sorte d’histoire officielle du premier christianisme), oui que reste-t-il à ces femmes dont l’histoire mâche, estompe, gomme la présence? L’invention, la recréation, c’est-à-dire le roman! En imaginant le point de vue de cette femme, qu’elle choisit de doter d’un nom, Elissa, Claude Pujade-Renaud donne tout à coup vie à l’envers du décor: cette femme, remplie d’amour pour cet homme qui s’est éloigné d’elle, pleine de ressentiment pour celui qu’elle continue à aimer, et dont elle continue à partager l’ancienne foi, cette amoureuse pleine d’une fidélité comme en connaissent les héroïnes de Racine (cette fidélité qui s’affirme en haine), ivre d’une sensualité qu’elle retrouve dans la voix sombre, profonde de l’évêque d’Hippone dont elle suit de loin les apparitions publiques, jalouse de cette Grâce à laquelle elle ne comprend rien. Le reste est difficilement résumable. Mais je vous promets, si vous tournez la première page, de beaux, de très beaux moments de lecture.

Antoine BELLO: Les Éclaireurs

Bello - Les éclaireursAprès avoir monté un à un les échelons du CFR, Sliv est à présent aux portes du Comex, le mystérieux comité exécutif qui veille sur les destinées du Consortium de Falsification de la Réalité. Pourtant, les changements internationaux ont redéfini l’engagement des agents de la puissante société secrète. Dans le monde post-11 septembre 2001, y a-t-il encore place pour une organisation comme le CFR? D’autant que depuis quelques temps, un mystérieux agent double semble sévir en son sein et servir de caution aux projets américains d’invasion de l’Irak de Saddam Hussein…

Digne suite des Falsificateurs, le roman poursuit la veine conspiratio-paranoïaque du volume précédent. J’ai trouvé ce deuxième volet moins ludique sans doute. Cela tient au sujet: les suites du 11 septembre 2001. Moins romanesque également, plus géo-politique, le récit est surtout un exposé, assez bien balancé sur le plan narratif, des essais de l’administration Bush pour convaincre les différents États représentés au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unis de la nécessité d’une intervention armée en Irak.

Au lendemain du 11 septembre en effet les récits les plus paranoïaques n’ont pas manqué de surgir ici ou là, symptôme de l’effroi éprouvé devant l’horreur du double attentat qui avait frappé New-York. A peu de distance de là, l’administration Bush a commencé à réunir des preuves, que tous s’accordent aujourd’hui à dire sans fondement, pour tenter de convaincre la communauté internationale des visées en matière d’armement de l’Irak dirigé par Saddam Hussein. Entre ces deux narrations, entre ces deux versions du complot, l’un fantasmé, l’autre réel, Antoine Bello joue assez subtilement du genre, retournant contre lui-même le motif populaire de la conspiration. N’oubliant pas que celui-ci s’enracine dans les société secrètes qui ont germé au XVIIIème siècle (je vous laisse découvrir comment!), qu’il fut repris au siècle suivant par les plus grands écrivains (L’Histoire des treize de Balzac s’en nourrit) et qu’il eut une certaine influence sur l’évolution du roman populaire, l’auteur montre aussi les enjeux de la question dans une époque dominée par le story telling et l’impossible quête d’une narration collective. Un projet tel que le CFR, être de fiction, rejoint ici la réalité. Car la question de sa finalité (sur laquelle Sliv finit par apprendre beaucoup de choses dans ce volume – mais je ne vous en révélerai pas plus!) pose celle de notre engagement dans le monde: l’action, la responsabilité ne sont bien souvent que des accessoires de la narration.

TANIGUCHI Jirô: Le sommet des dieux – 1 (BD)

Le sommet des dieux 1A Katmandou, Fukamachi, alpiniste photographe, découvre dans le bric à brac d’une boutique un vieil appareil photo, qu’il pense avoir appartenu  à Georges Mallory. Sur la trace du mystère de la première ascension de l’Everest, Fukumachi va croiser une autre légende, celle de deux alpinistes japonais, le farouche Habu Jôji et son rival Hase Tsuneo. Se pourrait-il qu’il y ait un lien entre ces deux légendes? 

On entre dans cette aventure comme sur une voie légendaire d’une montagne renommée: pleine de détours, escarpée, ouvrant sur des passages inattendus et des paysages d’une beauté à couper le souffle. En croisant l’histoire mystérieuse de la première ascension de l’Everest et le récit imaginé de ces deux grands alpinistes japonais rivaux, le scénario dont Taniguchi s’inspire (c’était à l’origine un roman de YUMEMAKURA Baku) trouve une manière originale de faire entrer dans la légende de l’alpinisme – car l’alpinisme est d’abord une légende. Et le Japon n’est pas en reste dans la construction de cette légende. On oublie parfois en effet que le Japon n’est qu’un chapelet de montagnes émergeant de l’océan. Avec bonheur, cette série nous le rappelle. Elle documente aussi avec précision l’époque où le Japon s’ouvre à l’alpinisme international.

Mais c’est surtout le dessin qui ici est à couper le souffle. Le crayon (le feutre en fait) de Taniguchi semble littéralement habité par la montagne dont il souligne la force d’obsession. Quiconque prétend ne pas aimer les manga devrait se plonger dans cette aventure où la maîtrise des contrastes, un art subtil de la hachure, des effets modulés de gris et la ligne souvent géométrique des figures trouve une combinaison efficace entre la complexité d’une montagne révélée dans sa nature de paysage spectaculaire, sublime et la nécessaire clarté, fluidité du récit.

Bref, je finis ce premier volume le regard émerveillé par le grand art du grand maître japonais Taniguchi. Et par chance, l’aventure n’est pas finie: il y a encore quatre volumes à lire!

ungenreparmoisjanvier

Antoine BELLO: Les Falsificateurs

Bello - Les FalsificateursDe quoi peut bien rêver un jeune homme, étudiant brillant, tout frais sorti de l’université à l’âge de la mondialisation galopante et des fusions-acquisitions? Sliv Darthunguver, son diplôme de géographie en poche, ne va pas être déçu par ce que le monde de l’entreprise lui réserve. Recruté par Gunnar Eriksson, pour le cabinet d’études environnementales Baldur, Furuset & Thorberg, Sliv ne tarde pas à découvrir que Gunnar agit en secret pour le compte d’un autre employeur, le mystérieux CFR, puissante organisation internationale, dont la tâche n’est autre que… de falsifier la réalité! Amateur de scénarii, joueur invétéré, Sliv ne tarde pas à trouver sa place dans cette nouvelle activité qui semble confondre l’amusement et l’existence. Mais la vie, même professionnelle, peut-elle être réduite à un jeu? Et que penser des motivations cachées qui poussent une organisation secrète employant plusieurs milliers d’agents à transformer la réalité?

J’ai découvert Les Falsificateurs en me promenant sur les blogs. Une histoire alléchante: le parcours d’un jeune homme, enrôlé dans une société secrète, bien décidé à en gravir les échelons un à un afin de comprendre les tenants et les aboutissants d’un travail colossal de falsification de l’histoire auquel il se livre par ailleurs complaisamment. Le climat parano-conspirationniste que me promettait cette histoire s’annonçait comme un heureux divertissement. Et on s’amuse en effet assez bien à lire Antoine Bello. De Reykjavík à Krasnoyarsk, sa progression au sein du Consortium de Falsification du Réel, où il mène une carrière brillante, tient en haleine et permet de découvrir une galerie de personnages contrastés: Lena Thorsten, la rivale ambitieuse (et un brin amoureuse peut-être, mais j’attends ce développement dans le prochain tome), Gunnar Eriksson, le chef de bureau qui en sait peut-être un peu trop sur le CFR et qui parait à propos à chaque moment clé de la carrière de Sliv, Magawati et Youssef, ses deux amis, les cadres du CFR.

Les domaines d’intervention du CFR sont vastes: un faux roman de Dumas, une fausse aria de Bach, des interventions visant à influencer les décisions politiques en cours: rapports américano-soviétiques, prix du pétrole, sauvegarde des civilisations primitives, etc. Mais le CFR n’est pas non plus une organisation à l’abri de toute corruption. Habile raconteurs d’histoires, Antoine Bello, qui est venu à la littérature par la nouvelle, trouve un dispositif scénaristique astucieux qui lui permet d’accumuler les récits (chaque projet de falsification doit être assorti d’un scénario de falsification), lui permettant de donner livre cours à son goût du récit protéiforme, explorant tous les genres et tous les registres. Un groupe d’écrivain chargé de transformer le réel! Ce Consortium de Falsification du Réel n’est pas autre chose qu’une efficace métaphore de la littérature.

On trouvera enfin dans Les Falsificateurs un portrait réussi du monde de l’entreprise à l’époque contemporaine. Je ne suis pas certain qu’Antoine Bello soit conscient de l’image peu reluisante qu’il donne de ce monde, finalement. On y rencontre tout le fatras du management à l’époque néolibérale: : l’intéressement du salarié par un encadrement qui prétend exploiter l’engagement ludique du travailleur, sa recherche d’épanouissement personnel, au sein d’une collectivité où il doit manifester sa singularité sans jouer cependant contre le groupe dont l’entreprise lui donnera la responsabilité, y compris de façon contrainte, un espace hiérarchique qui ne dit pas son nom, usant des formes modernes de la domination (qui ressortissent toutes plus ou moins à des formes de manipulation), une politique d’objectifs, tous plus ou moins opaques, qui pose la question de la rationalité, même économique, de la direction de l’entreprise. La réussite de ce livre tient au regard complaisant que Sliv, le narrateur, pose sur cette réalité. D’autant que le ton de l’auteur me fait penser que lui-même participe à ce jeu, ce que confirme un rapide coup d’œil sur sa biographie. Une sorte de syndrome balzacien donc: critique d’un monde dont il croit défendre les principes! Preuve que l’écriture, quand elle est maîtrisée, est un acteur autonome.

La trilogie se poursuit avec Les Eclaireurs et Les Producteurs. Billets à suivre!

Ivan TOURGUÉNIEV: Un bretteur

Tourguéniev, t1Tout le monde connaît Loutchkov à Kirillovo. Dans le régiment, on sait combien il aime provoquer les autres officiers et jouer contre eux de l’épée. Ainsi, lorsqu’en mai 1829 arrive le jeune Kister, noble russe d’origine allemande, un garçon raffiné féru de poésie et de beaux sentiments, nul ne doute que le jeune homme ne fasse rapidement les frais de la brutalité de Loutchkov. Comment expliquer le duo hétéroclite que font finir par former les deux hommes? Et que le rustre Loutchkov se soit entiché aussi rapidement, et avec tant de ferveur, de son camarade Kister? Comment comprendre surtout que, pour se rendre aimable au brutal Loutchkov, le raffiné Kister aille jusqu’à organiser un rendez-vous pour son ami avec la belle Macha, à laquelle pourtant il ne se montre pas indifférent?

Je ne connaissais pas Un bretteur avant d’entamer cette intégrale Tourguéniev – pas même de titre, et je pense que j’en serais resté là, hélas, si je n’avais pas décidé de découvrir ainsi l’œuvre de cet auteur de façon systématique. Quelle grossière erreur! On trouve dans Un bretteur le meilleur Tourguéniev. Kister, un jeune homme raffiné et idéaliste, féru de poésie, un brin naïf, que le lecteur ne tarde pas à prendre en amitié, est le premier sans doute d’une longue série de personnages, dont la lignée s’étend au moins jusqu’au héros de Premier amour: personnage sympathique, mais dupe de sa vision trop candide des rapports humains, pris au piège de la brutalité des sentiments, ou de leur face sombre, prosaïque. Face à lui, la belle Macha, spirituelle comme lui et tout autant romanesque, offre aussi l’un de ces beaux portraits de jeunes filles dont la littérature russe a le secret: jeune fille aimante, pleine de sensibilité et de désirs, mais prise au piège de sa position sociale, de son statut de femme. Avec la complicité de Kister, avec lequel elle s’entretient au cours de journées merveilleuses, elle fixe un rendez-vous à Loutchkov, par jeu, par pudeur sans doute de ses vraies sentiments à l’égard de Kister, un peu émue aussi par l’effet que lui fait le ténébreux officier, mais ne tarde pas à être victime de sa rustrerie et précipite le drame final.

Dans le même temps, la description de la vie dans une petite bourgade de la steppe russe et la chronique de la vie de garnison offrent au récit de Tourguéniev d’admirables vignettes. C’est la Russie des steppes « avec ses isbas et ses meules, ses vertes chènevières et ses saules chétifs ». Cette campagne à moitié cultivée, à moitié abandonnée, avec ses maisons de propriétaires, à moitié bien tenues, qu’on trouvait déjà chez Gogol. Oui, un très beau récit.

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