Henry JAMES: L’Histoire d’un chef-d’oeuvre

A l’issue de quelques semaines de divertissement passées dans la station recherchée de Newport, John Lennox, veuf fortuné de trente-cinq ans, se fiance avec la belle et convoitée Marian Everett, jeune fille dont il est tout à fait amoureux et qu’il idéalise. Rencontrant un jour chez un ami commun un peintre d’un extraordinaire talent, Stephen Baxter, réalisant un tableau dont la figure féminine lui fait étrangement penser à sa fiancée, Everett décide d’embaucher Baxter pour lui faire exécuter le portrait de Marian. Mais miss Everett est-elle la jeune fille qu’a imaginé son fiancé? Quelles relations exactement ont eu entre eux Baxter et Marian, lors de leurs précédentes rencontres, en Europe? Comment expliquer cet étrange pouvoir de la peinture de génie de faire remonter ceux qui la contemplent en-deçà même des apparences?

 

Quelle est la genèse d’une oeuvre? Comment et à partir de quoi produit-on un chef d’oeuvre? Le tableau est-il le miroir du sujet peint ou bien le point de vue du peintre sur le sujet? Sous couvert d’une histoire de flirt et de mariage, qui reste le sujet dominant de ses histoires de jeunesse, James entame dans ce récit une réflexion sur la nature et la valeur de l’art, qui est aussi une réflexion sur la valeur et les pouvoirs de la représentation littéraire. Entre Baxter, Lennox et Miss Everett, une partie à trois se met en place, qui est d’abord une histoire de peinture: le peintre, le commanditaire et le modèle. Mais parce que le désir de peinture en l’occurrence est l’expression ou la transfiguration d’un désir amoureux, c’est aussi le triangle typiquement jamesien de l’amant éconduit, de l’amant ignorant et de la jeune fille désirable et légère dans ses engagements qui vient recouvrir ce triangle esthétique. La peinture est d’abord affaire de désir. L’art prend sa source dans la vie. Et le génie est cette capacité à produire des oeuvres qui sous couvert de légèreté et de fantaisie nous ramènent au sérieux de la vie. En contemplant le portrait de Miss Everett, Lennox prend conscience que la jeune femme dont il est amoureux n’est que le produit de sa représentation. L’artifice artistique est là pour souligner l’écart entre le modèle idéalisé et la jeune femme réelle.

Un autre qu’Henry James aurait pu choisir de dispenser quelque chose comme une leçon théorique sur ce pouvoir de l’oeuvre d’art à souligner l’artifice de nos représentations des êtres et des choses par le moyen d’un oeuvre plus vraie que le regard que nous posons sur ce que nous appelons le réel. Au lieu de cela, le grand écrivain américain met en scène une histoire où les points de vue de l’art et du désir se mêlent: le peintre Baxter est l’un de ceux envers qui miss Everett s’est engagé avec légèreté; Lennox est aussi un home de goût, qui s’y connaît en peinture. A partir de là, leurs rapports sont piégés. Que vaut une discussion sur le pouvoir de représentation de l’art quand les deux interlocuteurs sont intéressés par la personne physique du modèle? Et de quoi, de qui parlent-ils, quand ils parlent du portrait? A quoi mesurer (le fantasme, le sujet, sa propre histoire ou ses désirs) la juste adéquation de la peinture et du modèle? Révélant à Lennox qu’il n’aime pas celle qu’il croyait aimer, ce fascinant portrait, qui a le pouvoir de mettre à nu la véritable nature de celle qu’il peint, finira comme substitut symbolique, lacéré par les coups de couteau de Lennox. Mais l’histoire ne dit pas pourquoi: par désir de tuer, au moins symboliquement, celle qu’il épouse? par désir de voir disparaître ce tableau responsable de la fin de ses illusions? Au lecteur de choisir la juste adéquation entre le récit, autre forme de représentation, et la vérité de l’histoire représentée.

auto-challenge Henry James: n°7

Henry JAMES: Pauvre Richard

Miss Gertrude Wittaker, jeune héritière à la tête d’une grande fortune, est la muse de la région. Au point que son intimité avec le jeune Richard Maule, paysan balourd et ivrogne surprend. Mais Richard est amoureux de Gertrude, même si Gertrude refuse ses avances. Aimant secrètement le capitaine Severn, Gertrude va tout faire cependant pour rapprocher les deux hommes…

 

Voici une histoire typiquement américaine: c’est parce qu’ils ont fréquenté démocratiquement les bans de la même école, que miss Wittaker et Richard se connaissent. Mais construit-on des histoires d’amour sur ce fonctionnement démocratique d’une société? Et que deviennent nos amours dans un monde où l’égalité apparente des citoyens et leur inégalité de fait conduit à biaiser le rapport des relations et des sentiments? Gertrude aime le capitaine et est aimée par lui. Mais sur le marché de l’amour, c’est-à-dire du mariage, tous les coups sont permis. L’alliance contre nature de Richard et du commandant Luttrel pour cacher à Gertrude les derniers mots de son amant est aussi un marché de dupe dont Richard est victime.

C’est pour l’instant celle des nouvelles que j’ai le moins aimé, même si, dans le détail, l’art de James demeure très subtil. Richard est une solide figure d’idéaliste qui se nourrit de son intimité avec la terre et croit en son pouvoir de supprimer les barrières sociales. Mais Richard est aussi un ivrogne indiscipliné, un homme qui utilise le mensonge dans la lutte qui l’oppose à Severn pour conquérir le coeur de Gertrude, et trouve un allié temporaire dans la personne d’un coquin, le commandant Luttrel, personnage sans scrupules. C’est la figure d’un rebelle, prompt à souligner par son destin les illusions du rêve américain, mais qui finit par rentrer dans le rang, en renonçant à son amour au moment où il devient possible et en se mettant au service d’un fermier et de l’idéal chimérique d’accumuler un pactole pour partir un jour vers l’Ouest.

auto-challenge Henry James. : n°6

Ticino con amore

Si vous vous rendez dans le Tessin et lisez l’allemand ou l’italien, un joli ouvrage à vous procurer, conçu comme une immersion dans les paysages et les gourmandises, de ce coin des Alpes du sud aux portes de l’Italie: de biens jolies photos, un recueil d’adresses, et des recettes qui vous donneront envie de découvrir sur place ou de refaire après coup quelques unes des spécialités de la Suisse italienne: Risotto au persil et aux fruits de mer, Risotto à la courge et à la châtaigne, Risotto loto au confit de tomates et verveine, Polenta au gorgonzola, à la roquette et aux tomates, Lapin au vinaigre balsamique, Parfait à la cannelle et aux kumquats. Le livre existe en grand album (superbe, mais un peu cher) ou en petit format (plus abordable). A accompagner d’un bon verre de Merlot, et d’un des polars d’Andrea Fazioli.

Andrea FAZIOLI: Chi muore si rivede

La Suisse italienne. Eté 2000. Dans le monde discret des joailliers, entre Lugano et Locarno, un homme tue, une vengeance s’accomplit, liée à un précieux collier de diamants, mystérieusement retrouvé par la jeune Francesca Besson dans le grenier familial. Mis sur l’affaire, le détective privé Elia Contini enquête et tente d’anticiper les coups d’un tueur qui agit de mystérieuse manière. Mais comment arrêter le plan diabolique d’un homme répété minutieusement, depuis plusieurs dizaines d’années?

 

Chi muore si rivede est le premier roman d’un jeune auteur de gialli (c’est le nom des polars en italien), un tessinois qui vit aujourd’hui à Bellinzona. Depuis, Andrea Fazioli, un publié un second roman, où l’on retrouve le fantasque détective Contini. Mais aucun de ses romans n’est encore publié en français, ce qui ne saurait cependant pas tarder, étant donné l’estime dont l’auteur commence à jouir en Suisse et dans l’Italie voisine.

 

C’est un polar classique, qui met en scène un détective qui est la synthèse de figures bien connues, et dont on connaît la réussite: quelque chose entre le commissaire Laviolette et Pépé Carvalho. Comme ses illustres prédécesseurs, Elia Contini a ses manies: photographier les renards, s’habiller de costumes clairs et porter des chapeaux qui le font plus ressembler à un touriste argentin qu’à un détective suisse italien. Comme eux l’essentiel lui échappe, et c’est auprès d’un vieil original, qui a quitté la civilisation pour habiter une cabane dans la montagne, ce qui dans le Tessin est facile, il suffit de monter d’un petit millier de mètres, qu’Elia Contini vient chercher l’idée qui mettra fin à l’enquête. Tout ceci est plaisant. Mais la véritable réussite du roman est dans la façon de conduire le récit. Très vite, on sait qui est le criminel, même si on ne sait pas où ni comment il se cache. Les décors de la Suisse donnent lieu à quelques moments de bravoure, telles une scène à Zurich, lors de la Streetparade, et une autre sur la ligne ferroviaire du saint Gottard. Le suspense qui naît de ce que le lecteur en sait davantage que les personnages, même s’il ne perçoit que partiellement les raisons des actes, le récit rythmé d’une action dont dépend le destin d’un personnage, des épisodes mouvementés se déroulant dans les décors immobiles, presque mythiques d’un pays de carte postale, tout cela rappelle la manière des films d’Hitchcock. Un joli coup d’essai donc pour un plaisant polar.

 

 

Carlos FUENTES, L’instinct d’Inez

Lecture de mars-avril

 

Salzbourg, aujourd’hui. Au moment de gagner le Festspielhaus où l’on organise une soirée en son honneur, Gabriel Atlan-Ferrara se souvient. Dans l’éclat intemporel de la ville autrichienne, le vieux maestro revient aux sources de son art et, embrassant d’un seul regard son double amour impossible, pour la musique et pour Inez, une extraordinaire cantatrice rencontrée en 1940, pose la question de l’artiste, de l’engagement de la création dans le présent. Les épisodes du récit se développent au rythme de ses rencontres avec Inez et des représentations de La Damnation de Faust d’Hector Berlioz: Londres, au moment du Blitz; Mexico, neuf ans plus tard; de nouveau Londres, en 1967. A ces moments d’amour et de musique sont intercalés les épisodes d’une autre histoire, qui est peut-être un rêve persistant d’Inez, à l’aube de notre histoire, celle d’une autre femme, au moment où l’humanité sort tout juste de l’état animal, l’histoire d’un amour impossible, qui nous replonge à sa manière aux sources de l’amour et de la musique.

 

Je dois dire un grand merci au blogoclub de lecture: de m’avoir fait redécouvrir Carlos Fuentes, dont j’ai lu le « pavé », Terra Nostra, il doit y avoir quinze ans, et dont je retiens encore l’idée d ‘une oeuvre baroque, touffue, jouant avec les mythes et la politique, dans une sorte de va-et-vient entre les périodes de l’histoire et les continents européen et américain (même si j’ai quasiment tout oublié de l’histoire). J’ai donc lu L’instinct d’Inez avec le plaisir de retrouver comme un vieil oncle d’Amérique qui vous aurait fait sauter sur ses genoux étant petit! Bref, de nouveau, quinze ans après (bien que pour des raisons sensiblement différentes), je suis conquis. Le tonton a vieilli. Et quelle maîtrise! C’est une oeuvre admirable, une méditation sur l’amour, sur le temps, écrite sur la musique à la manière de la musique. J’avoue avoir un goût particulier pour les oeuvres littéraires qui adoptent un mode de composition musicale: le poignant Kaddisch pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertesz, ou cet opus de Fuentes.

 

Au carrefour de ces deux oeuvres, très différentes pas ailleurs dans leur propos, on retrouve cependant une exigence: celle de rebâtir la possibilité d’un art au sortir des horreurs du XXème siècle. Romancier et théoricien, Carlos Fuentes tente d’adapter notre besoin de l’art aux exigences issues des cataclysmes du XXème siècle: guerres civiles, génocides, guerre la plus meurtrière de l’histoire de l’Humanité. Non en opposant à la barbarie la dignité de l’homme d’art et de culture, comme le lecteur aurait pu s’y attendre, au sortir du premier chapitre mettant en scène le maestro vénérable dans le décor classique de la non moins vénérable Salzbourg. Mais par un retour au primitif, qui scelle à la fois sa méditation sur le mal, l’humanité, et une esthétique. Les pages consacrées au récit préhistorique sont de ce point de vue admirables, même si elles peuvent surprendre d’abord. Car elles sont au croisement de deux pratiques: la pratique européenne qui, depuis Rousseau et les fictions de l’état de nature, plongent dans l’état primitif de l’humanité pour essayer de résoudre la question de l’origine du mal social; et la pratique sud-américaine qui, de 1850 aux grandes réussites des années 1960 et 1970, a trouvé dans un rapport ambiguë à la nature sauvage, de quoi renouveler l’esthétique du roman contemporain et poser la question des formes y compris esthétiques de la domination occidentale.

 

Musical donc, ce roman est aussi une oeuvre de morale, une mise en forme, musicale, de la durée vécue, et une mise en questionnement, moral, de l’histoire des hommes, qui s’enracine dans une série de variations littéraires sur le final de La Damnation de Faust et dans le récit originaire des premières violences faites par l’homme à l’homme, au sortir de la condition animale; parmi elles, notamment, cette première convention, l’instauration du patriarcat, qui en rompant violemment avec la nature animale de l’homme est génératrice de toutes les autres formes de violence sociale: parricide et hiérarchies héréditaires, domination des femmes et d’abord de leur sexualité, codification des rapports amoureux.

 

La où la pure forme esthétique, la musique, rejoint la morale, c’est que le rêve primitif d’Inez, qui finit par basculer dans le fantastique, sous la forme d’un retour possible à cette origine, dans l’éternel recommencement du même dont le récit de Fuentes est la mise en scène, est la nostalgie d’un âge que l’humanité ne rend plus possible, d’une humanité qui se serait instaurée non sur la violence faite à l’homme, en commençant par sa propre nature, mais sur sa capacité à représenter le réel, à le nommer par le chant et par la peinture, par suite à agir sur lui, à le changer, à humaniser le monde – aimer et aider: voyez la très belle scène des deux animaux qui peints sur le mur de la caverne s’aiment comme des humains (ou comme devraient le faire des humains), à égalité. L’instinct, c’est le contraire du destin, un retour sur l’origine.

 

Henry JAMES: Mon ami Bingham

5ème étape de mon auto-challenge Henry James. :o)

 

C’est la fin de l’été. Au bord de la mer. L’occasion pour le narrateur de passer plusieurs jours de vacances en compagnie d’un ami proche, George Bingham, tout juste revenu d’Europe. Au cours d’une de leurs promenades, Bingham ne voit pas, au milieu des rochers, l’enfant qui vient d’échapper à la surveillance de sa mère, une jeune et jolie veuve que les deux amis ont aperçu peu auparavant: croyant viser un oiseau, il tire et tue l’enfant…

Attaché à donner témoignage des énigmes du coeur humain, on jugera peut-être qu’Henry James pousse ici sa formule jusqu’à une sorte de caricature: cette histoire d’un homme rongé par le remord qui finit par épouser la mère de l’enfant qu’il a tué, improbable, n’est sans doute pas cependant l’essentiel, mais la recherche d’une forme de récit capable de dire l’opacité des sentiments humains. Est-ce le remord qui guide Bengham, le désir d’effacer sa faute, ou bien une forme de fascination pour la mort, lui dont le narrateur nous révélait dès le départ qu’il voulait renoncer au mariage? C’est « un moraliste », un « homme de sensibilité », qui peine à trouver sa place dans un monde dominé par le culte de l’action, de l’énergie et qui ne peut donc qu’être séduit par la romanesque figure de cette femme qui a doublement commerce avec la mort: parce qu’elle est veuve et parce qu’il a tué son fils. Comment expliquer cependant que la jeune femme aille si rapidement dans le même sens que lui? Il y a donc quelque chose d’inquiétant en creux dans ce récit, avec quoi contraste pourtant l’image d’une jeune femme sensible digne des sentiments de Bingham, du moins aux yeux du narrateur, laquelle finit par trouver le bonheur dans le mariage tout en restant fidèle à la mémoire de son fils. Et la dernière image du héros, quelques années plus tard, s’épanouissant lui aussi dans son couple, ayant su accéder à une forme de bien-être philosophique et se laissant aller à l’embonpoint s’oppose évidemment à ses portraits précédents.

Certes, James est encore ici un peu maladroit, notamment parce que l’opposition des motifs romanesques et réalistes entre quoi le lecteur est chargé de choisir sa propre lecture des faits est trop marquée. Cependant, ce qui fait le prix de cette nouvelle, c’est qu’on y assiste à la formation, comme en direct, d’un des grands maîtres du point de vue. Ici, tout est question de perspective, variation de la focale, changement du point de fuite: la mouette qui cache la figure du jeune enfant est une illusion d’optique, comme le sont peut-être les jugements du narrateur qui, parce qu’il a assisté à la tragédie, n’est pas le rapporteur objectif qu’il prétend, et le lecteur lui même en vient à envisager sa propre manière de concevoir l’action, l’évolution des personnages comme relevant de mises au point nécessaires et successives. Il ne faut pas voir là cependant un divertissement vain, un jeu intellectuel. La scène où Bingham, tirant par défi sur une mouette qu’il manque, voit tomber, au moment où l’oiseau s’envole, l’enfant qu’il vient d’atteindre est bouleversante pour le lecteur. Au centre du récit, elle enracine les expérimentations littéraires dans une expérience première, un drame existentiel. La littérature chez Henry James est toujours la recherche de l’artifice qui conduit à la vie.

Chantal HOURELLOU-LAFARGE, Monique SEGRÉ: Sociologie de la lecture

Ce petit manuel de la collection Repères est un résumé des travaux de sociologie sur la question de la lecture. On y trouve notamment des synthèses sur l’histoire de l’écriture et des techniques de fabrication du livre; les rapports de la lecture et du pouvoir au regard en particulier de deux questions capitales: l’émancipation des hommes par le livre et la censure; l’apprentissage scolaire de la lecture; la répartition quantitative des lecteurs et des pratiques de lecture; l’évolution des lieux consacrés à la lecture. Comme tout ouvrage de ce type, il comprend évidemment une bibliographie assez riche qui reprend tous les titres des ouvrages dont les analyses sont résumées ici.

Je suis tombé par hasard sur ce petit livre, à la bibliothèque, tandis que j’attendais deux livres d’études sur les nouvelles d’Henry James. Comme le nombrilisme du lecteur qui fait retour sur lui-même est une activité à laquelle je m’adonne avec délectation en ce moment (voir la récente fiche sur Jacques Bonnet; j’ai par ailleurs deux autres ouvrages en cours que je picore depuis plusieurs mois: Les livres de ma vie d’Henry Miller et le Journal d’un lecteur d’Alberto Manguel), bref, je me suis dit que ce serait un bon moyen de passer une soirée. Et la Sociologie de la lecture a pris place dans mes retraits du week-end, à côté des études sur James et de plusieurs dvd de films de Fassbinder (cela, c’est pour madame Cléanthe!)

L’intérêt de l’approche sociologique est de nous faire prendre conscience que la lecture n’est pas une pratique sans modulations ni évolution. A rebours de la tendance des amoureux de la lecture que nous sommes de se prendre eux-mêmes pour norme et d’imaginer toute pratique de lecture à partir de leur exemple propre, nous voici invité ici à comprendre qu’on n’a pas toujours lu pareil, ni la même chose, ni sur le même support; et que les pratiques de lecture demeurent fort diverses selon les milieux, le niveau d’étude, ou la simple activité qu’on entreprend (le manuel de jardinage que je feuillette avec ce retour du printemps? C’est lire aussi!).

Concernant les métiers du livre, les deux auteurs nous rappellent par exemple que l’organisation de l’édition telle que nous la connaissons reste relativement récente: au cours du moyen-âge, c’étaient les lecteurs eux-mêmes qui passaient commande des ouvrages qu’ils désiraient se procurer, donc faisaient en quelque sorte figure de directeur éditorial; pendant un moment, les fonctions d’éditeur et d’imprimeur ont été confondues; le métier d’éditeur ne date que du XIXème siècle. De là à concevoir l’évolution prochaine ou seulement possible de l’édition des livres vers d’autres structures, il n’y a qu’un pas, que ne franchissent pas les auteurs, mais qui ne cesse cependant de me faire réfléchir.

L’approche strictement quantitative (IV ème partie: « Une pratique culturelle différenciée ») met en évidence un phénomène qui m’a paru préoccupant: sans doute, il faut corriger l’impression répandue d’une lente érosion de la lecture, car cette représentation oublie que l’alphabétisation, qui demeure un phénomène récent, a permis au contraire une large diffusion du livre et de la lecture; on oublie aussi souvent dans ce débat la part tenue par la toujours plus grande profusion de productions écrites différentes (on ne lit pas que des livres!). En revanche, s’il est vrai que la lecture a cru jusqu’au années 90, depuis la fin des années 90, elle tend de plus en plus à décroître. Plus inquiétant encore, cette défaveur de la lecture ne touche pas que le public fraîchement conquis: les lycéens, les étudiants issus de milieux favorisés, les adultes diplômés ont tendance, comme toute la société, à diminuer leurs lectures de livres. D’autres activités prennent le pas: la télévision, les sports, les voyages, ou la lecture des magazines. De nouveaux modes de lectures, moins continus, plus fragmentaires, apparaissent, rendant peut-être plus difficile la lecture continue de la première à la dernière ligne, comme en réclament un roman, un essai.

C’est l’une des contradictions rejoignant une question qui ne cesse de m’étonner: l’évolution culturelle et du niveau d’enseignement ne signifie pas pour autant un progrès de la culture, en particulier livresque. On lit plus. Mais à l’intérieur de cette évolution on lit moins de livres. Les bibliothèques se développent: 584 bibliothèques municipales en 1964, plus de 3000 en 2005; 10% de la population les fréquente en 1979, 18% en 2005. La part des « habitués » croit également: en 1979, 20% des inscrits fréquentent la bibliothèque au moins une fois par semaine; 58%, en 1995. Mais à l’intérieur de la bibliothèque, d’autres média trouvent leur place (c’est là aussi qu’on se rend pour consulter une revue de décoration, emprunter un dvd, écouter un cd), et la part du livre tend donc aussi à décroître, même s’il est vrai qu’un support culturel ne se construit pas contre l’autre, mais que c’est le même public qui s’intéresse au cinéma, à la musique, et qui lit des livres. Pourtant, tandis que la formation scolaire se développe, en 1997, les Français étaient 27% à n’avoir lu aucun livre au cours de l’année: ils sont 42% en 2007! Lit-on moins qu’avant? Il faut savoir faire la part entre les pratiques effectives et les déclarations. Peut-être les Français étaient-ils plus de 27%, en 1997. Mais ces chiffres signifient au moins que pour 42%, aujourd’hui, ce n’est plus gênant de déclarer à un enquêteur qu’on ne lit aucun livre.

Henry JAMES: Un jour de rêve

Jeune femme mondaine qui s’est lassée du monde, Adela Moore a rejoint son frère, un savant spécialiste de minéralogie, installé à la campagne. Veillant à la tenue de la maison, Adela se révèle une femme discrète: elle invite peu et semble jouir de cette vie simple, baignée par la vue d’admirables paysages et les visites du pasteur, qui n’est pas insensible à son charme. Un jour où Mr Moore s’est absenté pour participer à un colloque, un homme se présente: Thomas Ludlow, de New-York, qui s’apprête à partir pour l’Europe et vient chercher des lettres de recommandation auprès de Mr Moore. Mr Ludlow n’est pas un gentleman, mais un homme franc, entreprenant, aux manières populaires, qui sait cependant attirer la sympathie. Dans la vacance de cette dernière journée de l’été, les deux jeunes gens vont-ils accepter de laisser basculer leur destin?

C’est l’histoire d’un jour de disponibilité. Mettant petit à petit au point sa formule, Henry James découvre que les véritables aventures ne sont pas dans les péripéties variées et l’action exaltée. Qu’il y a davantage à raconter de ce qui se passe au creux des aspirations velléitaires, des rencontres manquées. Au centre de ce récit, Adela Moore est le premier beau portrait de femme dans l’oeuvre de l’écrivain, capable, comme l’était le peintre Locksley dans la nouvelle précédente, de la liberté d’esprit nécessaire pour se laisser, dans le loisir d’une journée particulière, expérimenter la force de transgression du désir. Que cette supériorité s’accorde mal avec les nécessités du monde, la chute douce amère nous en convainc. Cette vertu à percevoir scelle en effet un destin: capable d’expérimenter jusqu’au bout le réel, d’aller cueillir les fleurs du désir qui se cachent sur l’autre face du tableau de la vie sociale et des conventions, Adela se voit contrainte finalement au retrait à quoi condamne le jeu des relations humaines, fait d’intérêts, de déni du loisir, de négation de soi. Que la vie soit faite de frustration en effet tous l’ignorent. Seules quelques natures particulières (ici c’est une jeune femme, ailleurs ce seront des artistes, des enfants) sont capables de faire l’épreuve consciente de cette loi du monde: Ludlow refuse l’hypothèse de tout abandonner de ses projets en Europe, dans quoi il entre pourtant beaucoup d’espoir, de fantasme peut-être, pour ce qui ne lui apparaît qu’une simple conjecture amoureuse; accommodant sa vision du monde à son incapacité à se laisser véritablement changer par cette rencontre, il gardera de cette journée le souvenir d’une « gentille petite amourette ». Seule Adela, parce qu’elle s’est laissée envahir complètement par la force transgressive du désir devra vivre avec cette frustration sans doute d’une occasion manquée.