Catégorie : Littérature de voyage

Hermann Hesse: Le Voyage à Nüremberg

Hesse - Le Voyage à Nuremberg« J’ai pu constater […] que les motifs de mes propres actes se situent toujours hors du champ de ma raison ou de ma volonté. Me demandant, par exemple, ce qui fut tellement à l’origine de mon voyage du Tessin à Nuremberg – voyage qui dura deux mois en automne-, je me trouve très embarrassé. Plus j’y regarde avec attention, plus mes raisons et motivations m’apparaissent multiples, diverses, sans rapport les unes avec les autres et semblent remonter très loin dans le passé. Elles ne s’ordonnent pas en une suite logique et linéaire; elles forment plutôt un réseau complexe, si bien que d’innombrables événements anciens de ma vie semblent finalement expliquer ce voyage banal et imprévu. » Invité, dans les années qui suivent la première guerre mondiale, à participer à une soirée littéraire en son honneur, Hermann Hesse décide, contre son habitude, de répondre favorablement. Mais pour un homme tel que Hesse, qui déteste parcourir d’une traite de longues distances quelque chose d’aussi banal qu’un voyage du Tessin à Nuremberg, peut devenir toute une aventure: Locarno, Zurich, Baden (sur la Limmat, en Suisse), Singen  (sur le lac de Constance), Tuttlingen, Blaubeuren, Ulm, Augsburg, Munich, Nuremberg, puis de nouveau Munich (occasion notamment d’une soirée chez Thomas Mann et d’une autre au cabaret de Valentin) seront les étapes de ce voyage dans l’espace qui est aussi un voyage dans la sensibilité et dans le passé de l’écrivain.

Peu connu, même de la plupart des lecteurs attentifs de Hesse, Le Voyage à Nuremberg est un de ces petits bijoux qui font tout le charme du grand écrivain allemand. Pour qui aime Hesse, c’est un moment de pur délice. Homme sensible et provocateur, peu avide de mondanités, fuyant comme la peste les conférences littéraires qui lui font faire l’expérience douloureuse de la vanité de son art, Hermann Hesse s’est installé pendant la guerre à Montagnola, en Suisse, dans le Tessin, à la suite d’une grave crise existentielle qui le conduiront sur le divan du célèbre psychanalyste Jung. Cette installation, en pleine guerre mondiale, au mépris de ses obligations militaires, vont faire de Hesse l’une des principales « bêtes noires » des milieux ultra nationalistes allemands. Mais à Montagnola, Hesse a reconstruit quelques chose, de discret (Montagnola est un petit village sur les hauteurs de Lugano), de sensible (il se met à l’aquarelle), avec cette pointe d’humour, qui puise dans l’ironie des Romantiques allemand et aboutira en 1927 au roman Le Loup des steppes, le chef d’œuvre de cette deuxième période de l’écrivain. Publié la même année, Le Voyage à Nuremberg est, me semble-t-il, le complément indispensable à la lecture de ce grand roman.

C’est une plongée dans la sensibilité d’un écrivain nourri de mysticisme chrétien, de sagesse extrême-orientale, de longues promenades dans la nature, qui n’hésite pas à confesser ses limites, ses faiblesses, pour qui même l’impuissance est une qualité, une valeur, une façon plus simplement de se tenir dans l’existence à opposer au déchaînement de plus en plus furieux des idéologies de la toute puissance:

Mes sentiments me sont mille fois plus précieux que toute l’énergie que les hommes peuvent déployer.

Je peux rester des heures à regarder ce qui se passe pendant que je déguste un petit verre ou deux. J’ai des goûts simples qui m’amènent aussi à aller au cinéma.

Au delà de ces formules, le livre est difficile à résumer. Précieux sans doute, mais qu’en dire? tant la forme est réduite ici à l’essentiel. J’y ai en tout cas retrouvé le plaisir de lire Hesse, un écrivain que j’ai toujours pris beaucoup de plaisir à lire justement, retrouvé le goût de cette concision sensible, visible aussi dans ses aquarelles. Fidèle à son goût des contes et légendes souabes, Hesse sait faire surgir le merveilleux au détour d’une page, offrant quelques vignettes suggestives:

Des feuilles jaunies flottaient à la surface des Eaux Bleues légendaires que des arbres abritaient; des oies et des canards peuplaient la digue et le ruisseau. La belle Lau devrait être assise dans les profondeurs de l’étang et son sourire bleuté remontait à la surface. Près de là, s’élevait, solitaire et désespérée, la statue d’un ancien roi dont l’aspect cocasse avait un côté émouvant. Tout avait le parfum du pays, de l’âme souabe, du pain de seigle et des contes merveilleux.

La confession de l’ambiguïté des sentiments éprouvés lors de son séjour à Nuremberg est un autre beau moment picoré au cours de cette lecture:

La ville me laissa une impression effrayante, ce dont naturellement je suis le seul responsable. Je visitai en effet une cité réellement ravissante, plus riche qu’Ulm, plus originale qu’Augsburg. Je vis les églises Saint-Laurent et Saint-Sébald, l’hôtel de ville et la place où s’élève une fontaine d’un charme ineffable. Voilà tout ce que je découvris. Tous ces lieux étaient d’une grande beauté, mais ils étaient à présent cernés par la grande ville affairiste, froide et triste, par le bruit des moteurs pétaradants, par les files de voitures. Tout frémissait légèrement au rythme d’une époque nouvelle. Mais cette époque ne construisait pas de voûtes sur croisées d’ogives et ignorait l’art d’orner les cours silencieuses de fontaines aussi gracieuses que des fleurs. Tout semblait prêt à s’effondrer dans l’heure suivante car plus rien n’avait de sens ni d’âme. Pourtant, que de belles choses, que d’endroits ravissants je découvris dans cette formidable ville! »

« Que d’endroits ravissants »! Et « quelle impression effrayante »! Le génie de Hesse est dans l’art de tenir ensemble ces contraires, de couler, de mouler son texte sur la confusion des sentiments éprouvés, dans le refus de toute idéalisation (en bien comme en mal), de la recherche d’une forme ou d’un grand art, dont l’époque est bien incapable, et qui nous ferait tordre la réalité. A cette tentation idéologique, à laquelle l’Allemagne des années trente ne tardera pas à payer un lourd tribut, Hesse oppose, par avance, sa conception lucide d’une forme de précarité littéraire, condition d’un nouvel humanisme:

Je sais que la valeur des œuvres que nous écrivons, nous autres contemporains, ne tient pas à leur capacité à faire naître une forme, un style, un classicisme valable aujourd’hui et pour longtemps. Au contraire, dans la situation difficile où nous nous trouvons, nous n’avons d’autres ressources que d’être le plus sincères possible.

Voyages dans les Alpes

Voyages dans les AlpesDes cols mythiques, des sommets de légende, des chemins de fer fantastiques, des palaces ouvrant des vues spectaculaires sur des lacs et des chaînes de montagne extraordinaires, le voyage dans les Alpes est, depuis la fin du XIXème siècle l’un des clous du tourisme européen. La conquête de la montagne, préparée par quelques randonneurs intrépides, est devenue peu à peu un phénomène de masse, participant d’un regard renouvelé sur la nature, d’une culture nouvelle des loisirs. Il est plaisant de retrouver cette histoire sensible. C’est ce dont se charge ce magnifique album édité par les éditions du Chêne.

Pour qui aime les cartes de géographie, les tracés d’itinéraires, les photographies sépia ou les affiches colorées des époques art nouveau et art déco, ce livre en effet est un joyau. Géographique en même temps qu’historique, la série des Voyages, éditée par les éditions du Chêne, réussit à nous replonger dans un moment important de l’histoire de la découverte du monde: celui de la naissance du tourisme. Magnifiquement illustrés, ces Voyages dans les Alpes nous font retrouver l’imaginaire d’une société qui découvrait les Alpes, au moment où quelques investisseurs ingénieux réussirent à en faire une destination à la mode. Guidé par des textes particulièrement bien choisis de grands auteurs des XIX et XXème siècles, il n’y a qu’à se laisser conduire…J’ai découvert ce livre, à l’occasion de mes pérégrinations alpines estivales. Mais, le temps de reposer mes valises, et de me consacrer aux nécessités d’une rentrée bien chargée, j’ai un peu tardé à lui consacrer le compte-rendu qu’il méritait. Disons, on l’aura déjà compris, que j’ai adoré ce livre. Il devrait plaire à tous ceux qui aiment la montagne, et rappeler aux autres que les Alpes ne se limitent pas à la seule façade française. Et quel charme de retrouver, dans des photographies un peu passées, le départ de Menton et de Nice vers les Alpes, le balcon du Mont-Blanc, les rives du lac Léman, l’ascension de la Jungfrau, le Königsee, les gorges du Almbachklamm, près de Berchtesgaden, le panorama des Dolomites, depuis Cortina d’Ampezzo, de parcourir, accompagné de Byron, Fontane, Hugo, Kafka, etc. les cols et les sommets des Grisons ou des Alpes juliennes. Un vrai bonheur, vous dis-je!

Farid ABDELOUAHAB: Voyages imaginaires

Voyages imaginairesLa table des matières de ce bel album, joliment illustré suffira à faire rêver tout amateur d’explorations lointaines et de littérature de l’imaginaire : A travers les océans ; Îles insolites ; Pôles fantastiques ; Au centre de la Terre ; Mondes oubliés, cachés et perdus ; Ciel et espace ; Petits et grands mondes ; Univers parallèles et quatrième dimension ; Dans le temps ; Rêves et visions.

Ces voyages imaginaires appartiennent à cette catégorie de livres sur les livres qui donnent furieusement envie de se jeter sur tout ce qui se lit. C’est une plongée dans notre propre imaginaire de lecteur et certains de ses paysages fondateurs : abysses peuplés des restes de civilisations disparues, passages qui s’ouvrent vers d’autres mondes, chemins vers l’ailleurs, voyages au centre de la Terre, explorations de l’infiniment petit, plongées dans le Ciel ou dans des royaumes féeriques, réalités virtuelles. Très divers dans leurs intentions et dans leurs factures, les voyages imaginaires relèvent de catégories fort différentes : curiosités littéraires, romans philosophiques, récits d’anticipation, ils oscillent le plus souvent entre la satire (Les Voyages de Gulliver) et le roman d’aventures (Les Mines du roi Salomon) et trouvent un prolongement naturel au cinéma.

Un album que j’ai pris vraiment beaucoup de plaisir à lire, retrouvant quelques unes des explorations qui ont enchanté un jour mon imagination de lecteur : les Voyages de Sinbad, l’univers sous-marin de Vingt mille lieux sous les mers, le lapin blanc d’Alice, le pays d’Oz, les aventures de Little Nemo in Slumberland, le monastère mythique d’Horizon perdu. J’ai noté le titre de quelques curiosités littéraires : l’Icosaméron, un voyage au centre de la Terre, roman de près de mille pages dont l’auteur n’est autre que… Casanova ; ou bien Flatland, rêverie géométrique sur un monde en deux dimensions. Et j’ai sorti de ma bibliothèque une bonne dizaine de livres dont je me demande encore pourquoi je ne les ai pas encore lu : La Ballade du vieux marin (Coleridge), Les Aventures d’Arthur Gordon Pym (Poe), Le Sphinx des glaces (Verne), Les Montagnes hallucinées (Lovecraft), Le merveilleux voyage de Nils Olgerson (Lagerlöf), Les Premiers Hommes dans le Lune (Wells), Laura, voyage dans le cristal (Sand), … Vraiment, l’année 2013 commence bien…

Billet publié dans le cadre du Challenge Les Mondes imaginaires d’Arieste.

 

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