Catégorie : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Uni – Irlande)

Graham GREENE: Rocher de Brighton

Pour venger son chef de clan et s’imposer dans le monde des truands de Brighton, Pinkie Brown, terrifiant gangster de 17ans, surnommé « le Gamin », décide d’assassiner Fred Hale, journaliste au Daily Messenger. Pinkie est un personnage sadique, qui jouit de la brutalité et de son incapacité à engager des liens durables. La police de Brighton conclut au suicide. Mais dans ce qui devait être une mécanique bien huilée tout ne s’arrange pas exactement comme il l’avait prévu. Avant de mourir, Fred a fait la rencontre, dans la foule, d’une femme, Ida Arnold, qui n’a pas d’autre plaisir, pour égayer son séjour à Brighton, que de tâcher de rétablir la vérité sur la mort de son épisodique compagnon. Et voilà qu’une jeune serveuse, Rose, qui détient une information capitale pour l’enquête se met en tête de tomber amoureuse de Pinkie. Comment achever le travail commencé? Y a-t-il une autre solution, quand on est un jeune garçon inhibé et tout juste initié au plaisir de donner la mort que d’ajouter les morts aux morts?
La première scène du livre, conçue comme une séquence de cinéma, met en scène, dans la foule joyeuse de Brighton, la course de Fred Hale, mort en sursis, qui cherche à échapper à ses assassins en s’attachant comme il peut à cette vie qui passe. Rejeté de la compagnie des femmes venues prendre ici du bon temps, il est cependant pris en affection par l’une d’entre elles, la joyeuse et plantureuse Ida Arnold, qui ne connaît d’autre règle que le plaisir et le goût de la justice. Il ne m’en a pas fallu plus pour être séduit par le roman.
Sous couvert d’un thriller mettant en scène un règlement de comptes entre malfrats, c’est en réalité une fable morale de haute tenue que compose Graham Greene. Car sous cette affaire de vengeance et de rivalité entre truands, une autre histoire court, qui est la raison de la première, explique les agissements des personnages, une fable humaine, universelle, disant le goût du bien et la passion du mal. Pinkie n’est qu’un gamin, un truand de quartier, mais capable de donner la mort, exerçant sur les minables qui l’approchent une fascination diabolique. Son indifférence aux autres, à l’existence même d’autrui prend source dans une sorte de renversement de la morale religieuse qui sous la forme de la tempérance et du puritanisme reste l’une des motivation de sa vie. C’est peut-être ce qui rend la rencontre improbable avec Rose possible, comme lui catholique, et qui prouve dans sa fréquentation du jeune gangster sa capacité à être comme lui fascinée par le mal… ou à s’illusionner comme lui. Brighton, lieu des gaietés et plaisirs populaires, fournit un théâtre remarquable à cette histoire.
Dans le fil du récit, de courtes vignettes peintes avec la main assurée d’un miniaturiste évoquent avec art les joies faciles de la plage, le vol des oiseaux de mer, la fumée des vapeurs, les lointains maritimes. C’est dans le décor de la station balnéaire anglaise que restent pris les personnages, histoire de souligner leur manque d’horizon. En harmonie ou en contrepoint avec leurs pensées, ce sont comme autant de petites fenêtres ouvertes sur le monde, disant leur capacité à dire oui ou non à la vie:
Il n’existait rien dont elle ne réclamât la parenté; la glace publicitaire derrière le dos du barman lui renvoyait sa propre image; les filles sur la plage longeaient la promenade en éclatant de petits rires étouffés; le gong résonnait sur le vapeur de Boulogne; la vie était belle. Seule l’obscurité dans laquelle se mouvait le Gamin, sortant de chez Franck, retournant chez Franck, lui était hostile; elle ne pouvait prendre en pitié ce qu’elle ne comprenait pas.
Une belle découverte donc. Et un grand merci à Blog-o-Book et aux Editions Robert Laffont, qui m’ont envoyé ce roman.

Christopher PRIEST: Une femme sans histoires

Attention, récit piégé! Il y a plusieurs entrées possibles dans ce livre. Et d’abord, l’histoire elle-même. Première version: Alice Stockton, écrivain spécialisée dans les histoires vraies de femmes est venue s’installer, après son divorce, dans un petit village du sud de l’Angleterre. Cherchant le calme pour écrire, la jeune femme noue des relations d’amitié avec l’une de ses voisines, son aînée, Eleanor. Après la mort de celle-ci, Alice va essayer de recomposer le puzzle de sa vie. Mais qui peut dire ce qui se cache derrière le masque d’une existence sans histoires?… Deuxième version: pour des raisons qu’elle ignore, Alice a vu saisir son livre par le ministère de l’Intérieur, et sa voisine, Eleanor, a été retrouvée assassinée. Alice, qui se débat avec des problèmes de santé dus aux radiations qui ont contaminé le sud de l’Angleterre à la suite d’un accident nucléaire français, cherche en vain à retrouver son livre… Troisième version: quelle importance donner dans tout cela aux étranges comportements de Gordon Sinclair, qui se présente comme le fils d’Eleanor? Et ces récits de soucoupes volantes ou de violence sont-ils le réel ou le produit du regard halluciné de Gordon?

 

L’image qui me vient à l’esprit quand je repense à ce roman est celle du puzzle. Le puzzle de la vie d’Eleanor, qui tente de se reconstruire après une séparation sentimentale, cependant que son corps, sous les effets de la radiation, la lâche, est à l’image du puzzle que constitue le roman. L’idée astucieuse de Christopher Priest est que jamais le lecteur n’est en mesure de savoir quel est le statut du livre qu’il a sous les yeux. Ce qui pourrait sembler être un roman réaliste, dans le goût de ces romans de la campagne anglaise, est-il un récit d’espionnage? un roman de science-fiction? un roman fantastique? La réponse à cette question est importante car elle détermine la compréhension que nous avons des faits.

 

Cela faisait un moment que j’avais envie de lire un roman de cet auteur. Et franchement, l’idée du livre, telle que je l’expose, avait tout pour me séduire. Malheureusement, je n’ai pas trouvé la réalisation à la hauteur de l’enjeu. L’écriture un peu froide, objective, qui caractérise bien des productions britanniques contemporaines, même de premier plan (le prix Nobel Doris Lessing), ne m’a pas semblé bien convenir à ce qui se présente d’abord, même si c’est discrètement, comme un récit de science-fiction. Et l’idée elle-même du livre ne se découvre vraiment qu’après-coup, quand, en réfléchissant à ce qu’on vient de lire, on essaye de surmonter la première impression, peu enthousiaste, que donne la lecture du roman.

 

Wilkie COLLINS: La Dame en blanc

 

Jeune professeur de dessin, Walter Hartwright est engagé à Limmeridge House, pour donner des cours à deux jeunes filles, Laura Fairlie et Marian Halcombe. Ce sont deux demi-soeurs, très dissemblables, mais que lie une très grande amitié. Walter ne tarde pas à tomber amoureux de Laura qui, héritière d’une grande fortune et promise à un autre, se détourne à contre-coeur du professeur. Il faudra toute la perspicacité de Marian et le courage de Walter pour parvenir à bout de l’inquiétante machination dont la jeune fille est l’objet et déjouer les plans de sir Percival Glyde, l’époux de Laura et de son complice, le comte Fosco.

 

On voit couramment dans La Dame en blanc l’un des précurseurs du roman policier. Je ne suis pas sûr de ce que vaut cette étiquette étant donné qu’au XIXème siècle les les noms d’auteur de romans à énigmes ou à mystères sont si nombreux que cela finit par constituer un genre à part entière, auquel il serait intéressant un jour que quelqu’un finisse par consacrer un étude, indépendamment de cette notion de précurseur, par laquelle on vide le roman d’une époque de ce qu’il a de propre, au profit des formes contemporaines dont il serait l’anticipation;. Je dirai plutôt que La Dame en blanc est un prolongement victorien du roman gothique, dont il combine quelques uns des lieux communs: une figure de méchant, à la fois sans scrupule et tyrannique, à contre-courant des vertus du véritable gentleman, mais qui se dissimule d’abord sous les dehors de manières courtoises; un autre méchant, cynique, venu d’Italie, pays, je ne sais pourquoi, qui depuis Les Mystères d’Udolphe fait frémir l’Angleterre; une demeure, qui n’est plus ici le lieu d’apparitions, sinon celles de la dame en blanc, dans son habit de fantôme, mais le lieu où se trament d’inquiétantes manoeuvres et laisse l’héroïne (les héroïnes) sans protection à la merci du maître du château; un amant protecteur, qu’un long voyage éloigne; etc. Tous les éléments sont là d’un récit fabriqué à partir du matériau des romans terrifiants de la période précédente. C’est d’ailleurs cette impression de combinaison qui domine, de quelque chose d’entièrement construit, d’artificiel. C’est, me semble-t-il, à la fois la force et la faiblesse de Wilkie Collins, si je peux en tout cas juger de toute une œuvre à partir de ce seul roman, qui est le premier que je lis de lui.

 

L’énigme, l’impression de mystère, naît de l’artifice et du rappel incessant de motifs venus du roman gothique, qui est la forme la plus terrifiante du roman à l’époque: nous voilà, lecteur, pris dans le récit d’une machination, en forme lui même de récit fabriqué. Où qu’on regarde: la conspiration est partout. D’autre part, l’idée de multiplier les narrateurs, si elle n’est pas encore moderne, dans la mesure où Wilkie Collins ne sait pas exploiter chacune de ces voix comme un « point de vue », c’est-à-dire une aperception individuelle, inconciliable avec les autres, d’une réalité qui donc échappe, donne un ton astucieux au roman – et garantit surtout les apparences! Ainsi il est permis librement au lecteur de ce vautrer en quelque sorte dans l’évocation du crime, de la folie, de l’adultère, des manipulations, bref de tout ce que la morale réprouve, puisque le récit en est donné sous la forme d’un procès où chacun, à tour de rôle, est convié à présenter son témoignage, à charge contre le crime. On ne fait pas plus victorien!

 

Pourtant, même si j’ai passé un très bon moment, je n’ai pas trouvé dans ce roman tout le plaisir que j’en attendais. Depuis un moment, j’entendais parler de Wilkie Collins comme d’un auteur à lire absolument. Franchement, je préfère Mrs Radcliffe, parce que ses héroïnes sont moins sottes que celles de Wilkie Collins: c’est quand même curieux que dans La Dame en blanc il faille être quelque peu oie blanche pour être femme selon les canons de l’époque, c’est-à-dire digne d’être mariée; l’autre héroïne de l’histoire, j’aimerais dire la vraie femme, celle qui sait penser et agir et qui pour cette raison, entre nous, est la seule véritablement désirable, est d’une laideur repoussante; comme elle est pauvre en plus, elle demeurera célibataire! Et même dans le jeu qu’il fait avec les références gothiques, Wilkie Collins qu’on tend à reprocher parfois des meilleures plumes de l’époque victorienne, reste bien éloigné du coup de génie en la matière: Jane Eyre, où les figures de la terreur sont convoquées elles aussi, mais retournées contre les attentes premières du lecteur formé aux stéréotypes du roman gothique, le méchant, taciturne et tyrannique, se révélant un homme brisé, seul digne finalement d’être aimé.

Charlotte BRONTË: Jane Eyre

Jane Eyre est une orpheline, recueillie par sa famille maternelle et qui vit, depuis que son oncle est mort, sous la seule autorité d’une tante par alliance – Mrs Reed – qui ne l’aime guère. Lasse des tourments qu’elle endure, l’enfant accepte de partir en internat. Présidé par un ministre puritain, le pensionnat de Lowood est une inquiétante institution où les jeunes filles sans fortune sont éduquées sans ménagement. Une épidémie frappe les pensionnaires. Et peu de temps après, l’amie que s’y fait Jane, Helen Burns, finit par décéder de la tuberculose. Heureusement, les conditions de vie s’améliorent. Nous retrouvons Jane, dix ans plus tard, devenue institutrice. Nouveau départ, nouveau tournant dans une existence qui ne nous a pas habitué au bonheur. Engagée comme préceptrice pour pourvoir à l’éducation d’Adèle, la jeune protégée de Mr Rochester, Jane gagne Thornfield Hall, où rapidement la vie s’organise. Mais l’arrivée du Maître des lieux, homme attachant et ténébreux ne va-t-il pas précipiter le drame? Serait-il possible que Jane, la frêle et laide institutrice finisse par être aimée de ce caractère énigmatique, dominateur? L’amour est-il seulement possible pour des êtres tels que Jane ou Mr Rochester?

Grandes passions, coups de vent sur la lande, souffrances, tortures, tentatives de meurtre, passé dissimulé, le tout pimenté d’un mysticisme à fleur de peau, plus quelques figures de religieux puritains, hypocrites à eux-même et véritables bourreaux de ceux qui les approchent, tous les éléments sont réunis dans Jane Eyre de ce romantisme échevelé qu’on ne trouve qu’en Angleterre. D’ailleurs le roman n’était-il pas déjà trop fort pour les lecteurs anglais eux-mêmes pourtant habitués à la lecture de ces romans qui vous anéantissent émotionnellement, dont la lecture est un effort, délicieux sans doute, mais épuisant nerveusement? – c’est le ressort des romans de Mrs Radcliffe par exemple. A l’époque, on compara Charlotte Brontë à Jane Austen. Et on déclara que Charlotte n’avait pas su retenir la leçon de Jane. Et pour cause! Face à ce récit d’une passion maudite, les atermoiements d’Elisabeth Bennet et de Mr Darcy, les deux héros d’Orgueil et préjugés, nous semblent d’aimables bluettes de collégiens. Pourtant l’enjeu est le même: encore et toujours cette sempiternelle histoire de mariage! Mais avant Charlotte Brontë, il semble qu’on n’ait jamais mis autant de rage à aimer.

Jasper FFORDE: L’affaire Jane Eyre

Dans le monde de Thursday Next (Jeudi Prochain!), gentiment uchronique, les livres occupent une place à part. Objet de culte, de convoitise, la littérature structure les rêves et la vie des citoyens. Il faut dire qu’il serait difficile qu’il en aille autrement, tant ce monde lui-même nous fait penser à un livre: loups-garous, guerre qui s’éternise, voyages dans le temps, un rôle de super-méchant digne du plus caricatural des comics américains, tous les ingrédients sont ici réunis d’un surprenant collage mêlant références littéraires ambitieuses et traces de la culture de l’entertainment contemporain. C’est dire que lorsque l’on apprend qu’un dangereux méchant a trouvé le moyen de pénétrer dans les romans et qu’après avoir supprimé un personnage secondaire de Martin Chuzzlewit, il vient maintenant d’enlever Jane Eyre, la réaction est à la hauteur de l’événement. Il ne faudra rien de moins que le courage de Thursday Next pour que tout dans le roman de Charlotte Brontë revienne à sa place… ou presque!

Jasper Fforde nous promène dans un monde structuré comme une Convention ou un Club de lecteurs anglo-saxon. Imaginez, aux carrefours, des automates débitant contre une petite pièce des monologues de Shakespeare. On se réunit dans des bars au décor des romans de Lewis Carroll. On demande à changer de nom, pour porter celui de son écrivain préféré. Les clins d’oeil sont fréquents aux formes de la culture populaire: cette apparition de Thurday devant elle-même, dans une chambre d’hôpital, au volant d’une voiture de course rutilante surgie de nulle part pour la prévenir du futur ne pourra pas ne pas vous faire penser à cette scène bien connue du film Retour vers le futur.

Mais comme Jasper Fforde est subtil et qu’il se plait visiblement à amuser un public boulimique comme lui de toutes les sortes de livres, on s’amusera aussi de l’insertion en tête de chaque chapitre d’extraits de mémoires, lettres, interview rédigés par les personnages de l’histoire au premier rang desquels le super-méchant qui signe un suggestif Plaisirs et profits de la dégénérescence, ou Thursday Next, dont on se demande ce que sont ses inutiles Mémoires puisque le roman est déjà lui-même écrit à la première personne. On s’amuse de ce feuilleton qui vient égailler les rencontres de Thursday avec les différents protagonistes de l’enquête, passage obligé de tout roman qui suit de près ou de loin la forme du récit policier, sur la paternité des oeuvres de Shakespeare, dont on finira par connaître la solution, extravagante, loufoque, et dans le ton finalement du roman. Et puis la description, de l’intérieur, de Jane Eyre, dans un ton assez proche de celui de ce romantisme exacerbé ne pourra qu’enchanter ceux qui se souviennent avec plaisir du roman de Charlotte Brontë.

Un dernier point enfin que je laisse en suspens, pour ne pas tout vous dire: que pensez-vous de cette étrange ressemblance entre les personnages, les situations et la structure du roman de Jasper Fforde lui-même et ceux du roman de Charlotte Brontë? Comme ce volume est le premier d’une série semble-t-il prometteuse, je ne sais s’il faut y voir là plus qu’un divertissement supplémentaire, ou l’indication d’une suite possible de l’histoire.

Erskine Childers: L’Enigme des sables

Lenigme-des-sables.jpgQuand il reçoit, à Londres, où il s’ennuie, une lettre d’un ancienne connaissance d’université l’invitant à venir le rejoindre sur son yacht pour passer la fin de l’été à chasser les canards sauvages le long des côtes allemandes, Carruthers ne sait pas encore où l’aventure l’entraine. Car en fait de yacht, il ne s’agit que d’une modeste embarcation sans équipage où deux hommes à peine peuvent cohabiter. Et cet autre homme, l’ancien camarade, Davies, se révèle bientôt un curieux personnage, décidément peu intéressé par la chasse ou les escales à terre, et davantage par la navigation périlleuse entre eau et bancs de sables. Cependant, Davies a quelque chose à cacher, quelque chose qui a à voir avec la politique étrangère de l’Allemagne et de l’Angleterre, et que les deux amis vont tout tenter bientôt pour en découvrir le secret…

Publié en 1903 par celui qui sera l’un des principaux organisateurs du Sinn Féin, L’Enigme des sables est un très bon roman d’atmosphère, un témoignage précieux sur la navigation de plaisance autour de 1900, en même temps qu’un des premiers romans d’espionnage, dont le propos, engagé à l’époque, était de mettre en garde l’Angleterre d’une guerre possible contre l’Allemagne. Entre Baltique et mer du Nord, le récit, plein d’humour, évoque avec justesse les relations des deux hommes ou la description des paysages du Schleswig-Holstein ou de la Frise, régions d’Allemagne peu connues chez nous: îles et fjords, canaux et chenaux, ou encore ce paysage caractéristique de la wattenmeer, sables, dunes, îles et pré salés, au sortir de l’été. Un livre divertissant avec lequel on passe un bon moment.