Catégorie : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Uni – Irlande)

Sybille BEDFORD: Un Héritage

Bedford, HeritageAvant d’épouser Caroline, une anglaise, le père de Francesca von Felden, la narratrice de cette histoire, a été marié à Mélanie Merz. Un mariage improbable, entre les rejetons de deux lignées que tout sépare. Mais les Merz et les von Felden sont deux familles allemandes que la création du Reich allemand, autour de la Prusse, a réunies dans un même pays au lendemain de 1870. Les Merz, issus de la grande bourgeoisie juive, occupent à Berlin une immense maison de ville dans le style wilhelminien; les von Felden, aristocrates catholiques du Duché de Bade, conservateurs et terriens, vivent du revenu de leurs propriétés dans un Sud agricole et paisible. Dans le grand chambardement du nouvel ensemble politique qui se crée, le mariage de Julius von Felden et de Mélanie Merz va précipiter la rencontre de ces deux familles. Une histoire fascinante commence…

 

Pour une large part autobiographique, le roman de Sybille Bedford, une romancière et journaliste anglaise d’origine allemande, est un récit haut en couleur de l’Allemagne au lendemain de la première unification du pays, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, une description tourbillonnante, bien qu’assez classique dans sa forme: l’histoire de trois familles, celle des Merz, celle des von Felden et celle de Caroline. Rien de mieux cependant que le roman familial pour dresser le portrait tumultueux d’une époque, surtout lorsque les membres de cette famille sont aussi typiques que ceux-ci, et suggérer le poids des événements historiques sur le destin individuel des personnages. Arthur Merz, le patriarche, aurait pu mener auprès de sa femme, Henrietta, et de ses enfants, une vie digne d’un homme de la grande bourgeoisie financière et industrielle. Liés par des liens familiaux à quelques unes de ces familles cosmopolites et cultivés qui ont contribué à soutenir les arts en Allemagne, c’est un genre de vie plus modeste que les Merz lui préfèrent. Une vie relativement modeste, si ce n’est un voyage dans une ville d’eaux pendant l’été, une existence centrée sur la famille, dans le cadre somptueux de la grande demeure qu’ils occupent dans les quartiers ouest de Berlin. Leur fils Eduard, un mondain et un joueur ruiné, vit aux crochets de sa femme, Sarah, une esthète fortunée passionnée par la peinture impressionniste. C’est elle qui, un jour, sur la Côte d’Azur, organise la rencontre de Mélanie et de Julius, un original raffiné, amateur de bonne cuisine et amoureux des beaux objets, qui voyage à travers l’Europe en compagnie de ses chimpanzés, pour fuir une Allemagne dans laquelle il ne trouve pas sa place.

 

L’histoire de Julius et de sa famille ouvre un autre récit dans le roman de Sybille Bedford: celui de ces aristocrates terriens du sud de l’Allemagne, devenus malgré eux sujets d’une Etat dominé par la Prusse dont ils ne partagent ni la religion, ni le goût tatillon pour l’administration. Provinciaux, les von Felden sont les héritiers de ces familles aristocratiques du XVIIIème siècle qui ont vécu dans leur Province au contact de multiples influences européennes: catholiques, donc tournés vers Rome, ils sont allemands de culture, mais parlent français entre eux. Leur pays a longtemps été leur région, c’est-à-dire cette aire culturelle alémanique aux frontières diffuses située entre le Bade, l’Alsace et le Nord-Ouest de la Suisse. Un après l’autre, les fils von Felden vont faire l’expérience douloureuse du nouvel ordre prussien: Gustavus doit faire le deuil de son honneur et trahir l’un de ses frères pour pouvoir épouser Clara, la fille du comte Bernin, un diplomate éminent, chef du parti catholique, et père d’un futur ministre des affaires étrangères du Reich, pressenti un temps au poste de chancelier; Johannes, brutalisé à l’école des cadets, qui vit une sorte de réplique prussienne des brimades racontées par Musil dans son roman célèbre, Les désarrois de l’élève Törless, s’enfuit de l’école militaire puis sombre dans la folie; son jeune frère meurt en essayant de le libérer des hommes venus pour le ramener chez les cadets; enfin, Julius, le père de la narratrice, se réfugie dans un mode de vie excentrique et raffiné, loin de l’Allemagne.

 

A travers les personnages de Julius, de Sarah, son amie, de Caroline, la belle anglaise raffinée, c’est aussi le portrait d’une Europe cosmopolite que nous donne Sybille Bedford, l’image d’un monde révolu, qui émerge du fond obscur de la mémoire et des confidences des personnages. Le point de vue de la narratrice – une anglaise née en Allemagne, dont on sait dès les premières pages qu’elle est partie définitivement pour l’Angleterre à l’âge de neuf ans – fait tout le charme de ce roman. Ce point de vue anglais sur une Allemagne révolue pourtant vécue de l’intérieur est parmi ce que j’ai lu de mieux sur ce pays et sur cette époque de l’Histoire.

 

 

Publié dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine


Mois anglais

Joseph CONRAD: Au coeur des ténèbres

Conrad, Au coeur des ténèbresPrès de Londres, sur la Tamise, la marée a tourné. A bord du Nellie, un voilier de croisière, ils sont cinq hommes qui attendent le reflux. L’un d’eux, Marlow, prend la parole. Un drôle de marin, ce Marlow ! Ne semble-t-il pas doué d’un don particulier à voir de la sauvagerie partout, tellement sa tête est remplie d’histoires, d’aventures ramenées de contrées obscures, d’expériences limites ? Dans l’attente de la marée qui portera le navire au large, Marlow raconte une histoire d’un autre temps – sa jeunesse, d’un autre continent – l’Afrique. Marlow servait alors comme capitaine d’un vapeur – une boite de conserve flottante! – chargé de remonter un grand fleuve s’enfonçant dans l’épaisseur mystérieuse du continent noir pour en ramener les richesses pillées aux peuples africains. Un puissant roman d’aventures commence qui est aussi une charge féroce contre le colonialisme…

 

Autant le dire tout de suite : je tiens cette nouvelle pour un chef-d’œuvre – à côté d’autres romans de Conrad d’ailleurs, Nostromoet Lord Jim notamment. Au cœur des ténèbres fait parti de ces livres chéris que je lis, que je relis. En parlant l’autre jour à Titine, qui a passé un bon moment avec L’Agent secret et signe un très joli billet, cela m’a donné de nouveau envie de m’y plonger. Ce mois anglais aura été l’occasion d’une nouvelle lecture. Et de nouveau le charme vénéneux a fonctionné. A chaque fois, c’est le même éblouissement devant la maîtrise avec laquelle Conrad conduit son récit, un récit envoûtant, sombre, presque gothique, dans les profondeurs d’un continent qui est le miroir de l’esprit d’aventure européen et de ce que le lecteur y découvre de passion dévorante, carnassière – ou de mesquinerie. Je n’aurai donc qu’un conseil : si vous ne l’avez jamais lu, foncez-y (et préférez si vous pouvez la magnifique traduction d’Odette Lamolle chez Autrement).

 

Au cœur des ténèbres en effet, c’est d’abord un bonhomme de papier étonnant, une géniale création littéraire, Marlow, le narrateur et personnage de cette histoire, qu’on retrouve dans plusieurs autres romans de Conrad : Jeunesse, Lord Jim, Fortune:

 

« Il avait les joues creuses, le teint jaune, le dos droit, un aspect ascétique, et avec ses bras pendants et ses mains ouvertes tournées vers l’extérieur, il ressemblait à une idole. ».

 

De son amour des histoires, commun à tous les marins, du moins les marins qu’on trouve dans les histoires, Marlow a tiré une qualité rare, celle de voir au-delà des apparences, de ne pas s’en laisser conter par les apparences :

 

« Les histoires que racontent les marins ont une simplicité directe, et toute leur signification peut être contenue à l’intérieur de la coquille d’une noix cassée. Mais Marlow n’était pas un marin typique […], et, pour lui, le sens d’un épisode n’était pas à l’intérieur comme un noyau mais à l’extérieur, enveloppant le récit qui le mettrait seulement en relief, comme une lumière permet de discerner un voile de brume, à la façon dont un halo léger est rendu visible par l’illumination spectrale du clair de lune. ».

 

Dans Au cœur des ténèbres, le récit de Marlow émerge justement d’une de ces illuminations spectrales : rappelez-vous, dit Marlow à ses compagnons étonnés – dont l’auteur de ce roman, celui qui rapporte l’histoire que leur conta sur ce navire l’étonnant Marlow, dans l’une de ces mises en abîme qui suffisent à donner un côté narrativement vertigineux à bien des récits de Conrad – rappelez-vous : il fut un temps où la Tamise, n’était pas ce fleuve policé, au centre de de l’Empire britannique, mais une voie d’eau s’enfonçant dans un pays barbare. Imaginez l’amiral romain d’alors, tiré des rivages lumineux de sa Méditerranée, obligé de venir jusqu’ici pour y vivre l’aventure périlleuse de s’enfoncer en ce pays sauvage. Nous sommes toujours le barbare d’un autre !

 

Au cœur des ténèbres, c’est aussi un magnifique roman d’aventures, l’un des tous meilleurs, qui montre quelle profondeur on peut tirer du genre. Sur un canevas qui est celui de la plupart des récits d’aventures coloniales, Conrad a su en effet produire une histoire qui fait parler avec brio son anticolonialisme : le long d’une voie d’eau qui s’enfonce au cœur du continent africain (ailleurs c’est une piste, une traversée en ballon, un désert à franchir, une panne d’avion, etc.), les aventures s’accumulent, rapprochant le héros de l’objet de sa quête (le plus souvent un trésor), environné d’un halo de mystère, qui le mettront en contact avec les terreurs d’un continent sauvage. Inactif, Marlow cherche à Londres un embarquement, mais l’embauche de marins est rare. Il choisit alors de donner vie à ses rêves d’enfant et décide de se faire engager pour commander un navire qui sillonne un long fleuve africain, dans l’une de ces zones laissée jadis blanche sur la carte, un de ces territoires que les européens viennent juste d’explorer. Avec l’aide de sa tante, une femme bien introduite dans les milieux marchands de l’autre côté de la Manche, il se fait engager par une compagnie, sans doute belge, et est envoyé en Afrique. C’est là qu’il entend parler d’un certain Kurtz, le directeur de la station intérieure, à des centaines de kilomètres de la côte, sur le fleuve, un homme dont on vante les qualités et la rare efficacité à se procurer des richesses, en particulier de l’ivoire, auprès des tribus autochtones, peuples farouches et menaçants – parmi eux des populations de cannibales ! La remontée du fleuve jusqu’à Kurtz est le début d’un voyage terrifiant…

 

Le génie de Conrad, dans ce roman, est d’avoir su retourner contre elle-même l’idéologie des récits d’aventures dont je parlais précédemment : au cœur de l’Afrique sauvage, Marlow trouve un homme, Kurtz, un Européen, qui pour accaparer les richesses n’hésite pas à commettre les pires exactions, qui s’est transformé en une sorte de sauvage régnant sur une population qui le vénère. Kurtz n’est pas un fou, répète Marlow, même si son âme est dérangée, il est bien l’homme exceptionnel dont on lui a parlé – l’incarnation de la vérité de la colonisation qui sous la rhétorique du développement du commerce, de la justice, de la civilisation cache la brutalité la plus primitive. Ce sauvage que trouvera l’explorateur Marlow au cœur de l’Afrique, c’est l’Européen lui-même !

 

Dans une langue volontairement floue (comme dans les meilleurs romans d’Henry James), qui peine à dire la révélation de l’horreur qu’il a sous les yeux, cette fascination de l’abomination, de sa propre abomination projetée sur les populations autochtones, qui est la clé de l’imaginaire colonial, Marlow décrit un voyage inquiétant et visuellement suggestif, dont le cinéma a su tirer parti depuis (voir Apocalypse Now, un autre chef-d’oeuvre, qui s’est beaucoup inspiré du récit de Conrad). Dans les dernières pages du roman, Marlow, revenu en Europe, rend visite à la fiancée de Kurtz, pour lui remettre un paquet de lettres que celui-ci lui a confié en mourant. Le moment de cette rencontre, le mensonge que Marlow se croit forcé de lui faire sur ses dernières paroles reste pour moi le moment le plus terrifiant de l’histoire. Dans les dernières lignes, l’image de la Tamise se superposant à celle du long fleuve africain qui a été au cœur de cette histoire, en bouclant sur lui-même un récit saturé d’effets de miroir de toutes sortes, finit de peupler de ténèbres l’illusion dans laquelle nous nous tenions de nous trouver du bon côté de la civilisation. Nul doute que dans ces ténèbres la voix de Marlow ne continue longtemps à résonner pour le lecteur.

 

 

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

du Challenge Un classique par mois

et du Challenge victorien 2013 d’Arieste.

 

Mois anglais

victorien-2013Un classique par mois

 


Jane AUSTEN: Lady Susan

http://myboox.f6m.fr/images/livres/reference/0009/06/lady-susan-les-watson-sandition-jane-austen-9782264025241.gifVeuve de feu Sir Vernon, la belle lady Susan est une fleur vénéneuse de 35 ans, qui n’en parait que 25, et qui exerce sur les hommes et leur fortune un charme certain. Dans le secret des confidences qu’elle adresse à Alicia Johnson, âme damnée comme elle, c’est une femme perdue, manipulatrice, une séductrice impénitente, qui plus est une mère indigne qui regrette que sa fille ne soit pas aussi douée qu’elle pour le vice et exerce sur elle une contrainte insupportable. Mais c’est aussi en société une femme élégante, un modèle de correction et de délicatesse, qu’il serait difficile de ne point apprécier. Lorsque, poussée par les vicissitudes de sa vie aventureuse, lady Susan vient s’installer chez son beau-frère et sa belle-soeur, Mr. et Mrs. Johnson, qu’elle déteste, va-t-elle trouver un nouveau terrain d’élection? Les Johnson seront-ils les prochaines victimes de sa funeste carrière?

 

Lady Susan est le premier roman rédigé par Jane Austen, dans une forme encore en vogue à la toute fin du XVIIIème siècle. Lorsque plusieurs années après, elle chercha à faire publier ses premiers romans, le genre du roman par lettres était passé de mode. C’est sans doute pour cela que Jane Austen garda par devers elle ce roman, qui ne fut publié qu’à titre posthume ; sans doute aussi parce qu’entre temps Austen avait trouvé sa forme, celle qui éclate dans le contrepoint satirique, lumineux des aventures sentimentales de Raison et sentiments, d’Orgueil et préjugés, ou de Northanger Abbey. C’est pourtant un roman épistolaire astucieux. Si Austen n’y atteint pas les sommets du genre, illustrés par Les Liaisons dangereuses ou La Nouvelle Héloïse, on y retrouve ce ton de confidence qui permet de mesurer les actes publics des personnages au regard de leurs déclarations privées uni à cette légèreté de mœurs caractéristique du roman par lettres.

 

Pourtant, Austen donne à cette forme un développement personnel. Le roman est organisé autour de deux correspondances : celle de lady Susan et de Mrs. Johnson, d’un côté ; celle de Mrs. Vernon et de sa mère lady Catherine de Courcy, d’autre part. Lady Sudan et son amie et confidente Alicia Johnson sont deux aventurières. Alicia Johnson a fait un beau mariage, mais son mari se méfie de lady Susan. Quant à lady Susan, veuve de Sir Vernon, dont la mort l’a laissée sans fortune, elle a tout tentée pour s’opposer au mariage de Charles Vernon, frère de feu Sir Vernon et de Catherine Vernon, née de Courcy, dont nous suivons par ailleurs la correspondance. Lorsque le roman commence, lady Susan est la maîtresse d’un jeune homme riche et élégant, Mr. Manwaring. Autoritaire et débauchée, elle cherche à marier sa fille contre son gré à un jeune homme riche, mais sans envergure : sir James Martin, dont elle pourrait bien aussi chercher à faire son mari. S’installant chez les Johnson pour fuir les tracas que la jalousie de Mrs. Manwaring menace de lui créer, elle va tout tenter pour s’attacher le cœur du jeune frère de Mrs. Johnson et tenter de capter sa fortune.

 

Limité par sa concision, et avec des ressources qui ne sont pas encore cependant celles des grands romans rédigés à la troisième personne, Lady Susan trouve cependant à illustrer l’art du point de vue qui sera celui de Jane Austen parvenue à sa maturité. Le roman par lettres donne cette possibilité. Mais il y a peut-être dans le procédé quelque chose d’un peu trop artificiel, qui fait de Lady Susan une curiosité, plus qu’un grand roman de Jane Austen. A la fin, l’auteur ne peut manquer de sacrifier à une conclusion convenue : deux dangers sont écartés (le mariage de lady Susan et du jeune Réginald de Courcy n’aura pas lieu, ni non plus le mariage forcé de Frederica Vernon et de sir James Martin), mais Lady Susan poursuit sa carrière funeste en épousant celui qu’elle réservait à sa fille. C’est une vision encore puritaine que Jane Austen saura dépasser dès Raison et sentiments et qui sera la clef de son génie littéraire : le mal n’est pas dans des êtres diaboliques, cherchant à manipuler les autres au profit de leur destin carnassier, ni dans la force obscure du désir, mais dans une série de malentendus entre les êtres et qu’il appartient au désir bien compris d’épurer.

 

 

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine


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E.M.FORSTER: Avec vue sur l’Arno

http://p7.storage.canalblog.com/73/14/186162/78662177_o.jpgA Florence, Lucy Honeychurch a fait la rencontre de George, un jeune homme attentionné et franc, mais d’un autre milieu, élevé dans le culte de la vérité par son père, le vieux Mr.Emerson, un ancien journaliste socialiste. La franchise des deux Emerson trouble profondément Lucy. Dans la proximité d’une pension pour touristes anglais, un chassé-croisé sentimental se met en place, sans qu’elle le perçoive bien – jusqu’au jour où, à la faveur d’une promenade sur les hauteurs de Florence, George ose lui donner un baiser. Chaperonnée par Charlotte, une vieille fille puritaine et désargentée, qui se pique d’un respect scrupuleux des convenances, Lucy fuit à Rome. Quand nous la retrouvons, en Angleterre, elle est fiancée à Cecil Vyse, un jeune homme distingué et raffiné, qui se pique d’art et de culture, avec lequel elle s’est liée à la faveur de son séjour romain. Mais l’arrivée prochaine du vieil Emerson, dans un villa qu’on vient de mettre en location, près de chez elle, ne va pas manquer de bouleverser le bel ordre dont se contentait la jeune fille dans sa retraite bourgeoise…

Sur un thème classique depuis au moins Jane Austen (une jeune fille de la bonne société, ou plus exactement du demi-monde, aspire à se réaliser dans l’amour, sans voir que l’amour lui tend les bras, sous les traits d’un beau jeune homme qu’elle croit haïr), thème dont le cinéma hollywoodien a depuis tiré le motif éculé de la comédie du mariage, E.M.Forster a réussi un petit bijou de littérature humoristique et en même temps un texte d’une belle clairvoyance sur le nécessité, à l’aube du XXème siècle et au sortir de la longue et pesante période victorienne, d’une mutation des vieilles barrières sociales, sur l’aspiration des jeunes filles à la liberté et la possibilité d’une égalité de l’homme et de la femme dans le mariage.

C’est un texte franchement désopilant, qui sait atteindre ces sommets d’humour dont seules Jane Austen ou Elisabeth von Arnim sont capables. La petite société britannique, croquée par Forster dans la première partie du roman, qui se délecte des charmes vénéneux d’une Italie solaire, fascinante et inquiétante, son Bedecker sous le bras, en quoi elle voit un sésame du bon goût, vaut pour elle seule la lecture. Mais le ton de Forster n’est pas qu’à la moquerie. Le pasteur Eager, pasteur des résidents permanent à Florence, campe un individu hautain, méprisant envers « les touristes Cook » comme envers les Italiens. Sous le regard clairvoyant de Forster, la naissance du tourisme de masse accompagne un bouleversement profond de la société britannique. C’est le destin de Lucy d’incarner cette mutation.

Dans une société puritaine où tout est détour, la rencontre de George et de son père fait paraître un nouvel idéal : « […] il lui avait découvert la sainteté d’un désir direct » – se libérer des barrières que le souci du qu’en dira-t-on dresse entre Lucy et son désir d’une émancipation, voilà le nouvel idéal, un idéal que son milieu ne permet pas, malgré la bienveillance familiale, à cause d’un souci trop grand des convenances. Dans sa volonté de maintenir étanche la séparation des classes, le puritanisme, héritier d’une idéologie inégalitaire qui se cache sous une éthique du bon goût, a dressé une barrière entre l’homme et la vie : « voici qu’à la fin surgissait devant le regard de Lucy le portrait achevé d’un monde sans joie ni amour, où la jeunesse se ruait à sa perte en attendant les assagissements – pauvre monde honteux de soi que ses précautions et ses garde-fous protégeaient peut-être du mal sans lui procurer aucun bien à en juger d’après l’état des personnes d’expérience. ». Dans un moment de grande lucidité, Lucy perçoit, aux côtés d’un cocher italien qui la conduit, sans qu’elle le sache, vers George, le seul homme vraiment bon de cette histoire, la possibilité d’une réconciliation avec le monde : « Aux côtés de cet homme du peuple le monde était direct et beau. Pour la première fois elle ressentit l’influence du printemps. ». Ce qui se joue donc, au travers des personnages si sympathiques de Lucy, femme aspirant à la liberté dans une société où la liberté des femmes paraît inconvenante ou ridicule, et de George, homme franc et direct, qui ne cherche pas à dissimuler son trouble, ni ses moments de faiblesse, c’est le devenir d’une société démocratique, débarrassée des vieilles barrières. L’amour est l’instrument de la vérité. On ne pouvait pas illustrer plus joliment cette sentence que ne le fait E.M.Forster dans son roman.

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

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Thomas HARDY: Les Forestiers

Les forestiersDans le petit village forestier de Little Hintock, dans le Wessex, cette région imaginaire du sud de l’Angleterre où Thomas Hardy situe l’action de la plupart de ses romans, Melbury, un marchand de bois enrichi, a tout fait pour donner à sa fille une éducation qui la rende digne de la meilleure société. Pourtant, ses relations, ses amitiés le lient aux hommes de ce village, avec lesquels il partage un mode de vie simple proche de la nature, rythmé par le retour des saisons et le travail du bois. A l’un d’entre eux, Giles Winterborne, il a promis intérieurement la main de sa fille, en échange d’une dette personnelle qu’il aurait contractée auprès du vieux Wintorne, aujourd’hui décédé. Quand Grace Melbury rentre au village, il semble que tout soit arrangé pour penser au mariage des deux jeunes gens. Mais est-ce un destin pour une jeune fille instruite d’épouser un homme comme Giles Winterborne et n’est-il point normal que ses désirs la portent vers d’autres horizons que ceux du village forestier ? La présence du beau Dr Edred Fitzpiers, installé depuis peu au village, va bientôt donner un tour nouveau à la question…

De Thomas Hardy, je ne connaissais jusqu’alors que le nom de quelques uns de ses romans, et l’adaptation de Tess d’Urberville que Roman Polanski a faite il y a un moment déjà. Mais je n’avais jamais rien lu de lui. Je ne sais pas si tous ses livres ont cette force, cette violence, cette densité d’écriture, mais pour une première lecture de cet auteur, c’est une belle et grande découverte. Quel livre noir, et pourtant frais en même temps ! Il y a place pour tout dans ce roman. D’un côté des descriptions poétiques d’une nature omniprésente, un village charmant égrenant ses cottages entre forêts et vergers. Dans un vallon, non loin de là, un château de la Renaissance donne à ce paysage sa touche pittoresque. Grace est une jeune femme délicate et élégante, qui se prend d’amitié pour la belle et fière châtelaine, Mrs Charmond, et rêve de courir le monde avec elle, de collectionner les impressions de voyage. En même temps, c’est une jeune fille de la campagne, qui sait s’amuser aussi des fêtes et traditions villageoises, notamment ce soir de la saint Jean où les jeunes filles se rendent en groupe dans la forêt afin d’y entrevoir par magie qui sera leur mari pour la vie– prétexte en fait pour les garçons du village de se poster en embuscade et d’essayer d’attraper celle qu’ils convoitent. Et puis, un peu plus loin, le roman devient soudain beaucoup plus noir. Après les joies de la jeunesse, la prison du désir mal assorti, les malheurs du mariage.

Pour ce talent à plonger de l’autre côté du décor que son roman semblait d’abord ne pas avoir d’autre ambition que de bâtir pour son lecteur, Thomas Hardy est à ranger, selon moi, parmi les tous premiers écrivains du XIXème siècle anglais, aux côtés de l’immense George Eliot (à quand un challenge George Eliot au fait?) – auteurs habiles à conter les dessous d’une société victorienne, dont ils savent peindre aussi les joies et les désirs. C’est que, du point de vue narratif, Les Forestiers est une habile mécanique. Je ne sais si le procédé plaira à tous, et j’imagine certains lecteurs surpris (déçus?) par le tour pris par les événements racontés. Car les 170 premières pages de ce roman sont un leurre : un leurre l’image du village paisible de Little Hintock, sortie des représentations des gens simples qui l’habitent, Melbury, Giles Winterborne ; un leurre le rêve d’un mariage rustique entre Giles Winterborne et Grace Malbury ; un leurre les rêves de voyages au loin de Grace en compagnie de Mrs Charmond ; un leurre encore le désir inquiétant, mystérieux qui pousse Edred et Grace l’un vers l’autre. Bien sûr, les signes du fiasco qui se prépare sont déjà là, égrainés avec art par Thomas Hardy. Fitzpiers est un médecin féru de science, de poésie et de métaphysique allemande, qui rêve de grandes choses, d’une carrière à la hauteur de ses ambitions, de son goût de l’absolu, mais ne sait sur quoi fixer son attention et papillonne. Dans ses promenades, il se donne l’image d’un héros romantique : il croit s’identifier avec la nature qui l’environne et pouvoir se contenter, comme les paysans du village, de la vie simple du foyer. Tombé amoureux de Grace, il l’imagine comme l’incarnation des choses les plus belles, les plus pures tombées dans la matière. Grace elle-même rêve, lorsqu’elle s’endort, au beau docteur qu’elle devine depuis sa fenêtre veillant jusqu’à une heure avancée de la nuit.

La traversée des apparences de l’ordre social et sentimental va réduire jusqu’au cauchemar chacune de ces rêveries. L’élégante, hautaine et capricieuse Mrs Charmond n’est qu’un actrice mariée à un aristocrate, qui a hérité de la propriété à la mort de son mari. Le goût de Fitzpiers qui hésite entre les sciences et la métaphysique cache une passion immodérée pour la sensualité, une difficulté à se fixer sentimentalement, une facilité invraisemblable à se raconter des histoires et à fuir ses responsabilités. Melbury, homme simple et bien intentionné, traite du bonheur de sa fille comme d’une vente de bois. Giles Winterborne assume jusqu’à la mort un goût du dévouement qui ne lui permettra de trouver une place dans le cœur de Grace qu’entre deux abandons de son mari. Grace Winterborne, elle-même, finit par retomber dans les bras d’Edred, promesse de désarrois et de souffrances futures. Cette faiblesse indique clairement ce que sera son destin : servir de halte paisible entre deux « aventures » de son époux.

Cependant, l’évocation d’une nature omniprésente, qui dans le roman n’est pas seulement un décor, mais traverse le récit, prend sa place dans la narration en donnant au cours des affaires humaines ce quelque chose de limité, de relatif, qui empêche donc le destin des personnages de verser dans le tragique. « Un beau jour, il y eut quelque chose de changé dans les jardins. Les légumes voyaient leurs feuilles les plus tendres diminuer sous la première gelée blanche et pendre lamentablement comme des haillons fanés. Dans les bois, les feuilles, qui jusque-là étaient descendues de leurs branches à loisir, tombèrent soudain en toute hâte et par multitudes, et toutes les teintes dorées qu’on avaient vues au-dessus de soi étaient maintenant amalgamées dans la masse informe qu’on foulait aux pieds et où des myriades chaque jour plus rousses et plus dures s’enroulaient avant de tomber en pourriture. ». Le roman abonde en passages de ce genre. Pourtant aucun rapport de cause à effet entre les faits racontés et les saisons de la nature. L’art de Thomas Hardy ne relève pas d’un symbolisme outrancier. Ce sont les traces d’une nature vécue, mais qui ne prétendent jamais pouvoir caricaturalement résumer les ressorts de la vie humaine.

Une Lecture Commune avec Virgule  et Lou  (qui a lu un recueil de nouvelles de Hardy: Métamorphoses).

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

Mois anglais

et du Challenge victorien 2013 d’Arieste.

 

victorien-2013

 

Caroline BLACKWOOD: Granny Webster

Blackwood, Granny WebsterEnvoyée habiter chez son arrière-grand-mère Webster, au lendemain de la seconde guerre mondiale, afin d’y poursuivre sa convalescence et d’y profiter de l’air de la mer, la narratrice de cette histoire ne s’attendait sans doute pas à y faire une si singulière rencontre. La maison qu’occupe Granny Webster avec une vieille servante borgne est un endroit obscur, humide, glacé comme une vieille église, à l’image de cette arrière-grand-mère richissime, sombre comme une sorcière, qui compte tout avec parcimonie, même l’air qu’elle donne à respirer à son arrière-petite fille au cours d’ennuyeuses promenades en Rolls-Royce le long du bord de mer : « On m’envoya habiter chez elle deux ans après la fin de la guerre mais dans sa maison on se serait toujours cru en temps de guerre. Ses volets et rideaux étaient souvent fermés pendant la journée comme si elle continuait à préserver une sorte de scrupuleux black-out. Je crois qu’elle craignait le soleil plus qu’elle n’avait jamais craint les raids des Allemands. Elle possédait de tristes et précieux tapis persans et il semblait qu’elle fût terrorisée à l’idée qu’un rayon de soleil égaré et sournois ne s’introduisit en catimini pour les faner. »…

 

Non, ce ne sont pas seulement la belle couverture, ni les premières phrases du roman, qui cependant donnent immédiatement à saisir une ambiance, une tension, qui font la force de ce récit. C’est un tout. Ce livre est un de mes coups de cœur de lecture de cette année. Il y a sans doute quelque chose de très personnel dans le livre de Caroline Blackwood, tiré d’un fond en grande partie autobiographique. Mais on y trouve aussi une belle mécanique narrative. Autour du personnage de granny Webster, ancêtre froide et disciplinée, qui mène une existence égoïste, l’histoire s’organise. La question qui soutient le récit est celle de toute enquête généalogique : de quoi l’arrière-grand mère Webster est-elle l’origine ? Sauf que, ironiquement, l’ancêtre ici est le seul personnage survivant d’une famille fantasque qui part à la dérive. C’est le bonheur de ce livre à la fois déjanté et pourtant si classiquement britannique, avec sa galerie de portraits électriques : la tante Lavinia, alcoolique et dépressive, qui noie dans une légèreté et une désinvolture affectées le désespoir qui la conduit jusqu’au suicide ; le père, mort pendant la guerre, en Birmanie ; la grand-mère Dunmartin, que la douce folie de croire converser avec les fées finit par plonger dans la pathologie la plus noire ; le grand-père Dunmartin, homme faible et pathétique, qui croit pouvoir sauver les apparences en affectant de mener un mode de vie que lui interdisent ses difficultés financières et l’état de santé de sa femme.

 

Difficile donc de résumer un tel livre, qui tire sa force d’une plume habile à caractériser des lieux, des personnages, des attitudes. Des lieux surtout, dont le récit offre une belle collection d’ambiances éclectiques : la demeure sombre et noire de granny Webster, près de Brighton, tourne le dos à la mer au bord de laquelle elle est construite, pour cultiver le souvenir égoïste d’un mode de vie dépassé ; la maison de Lavinia, à Mayfair, toute en miroirs et en verre, comme une serre surchauffée embaumant le lys, est habitée d’une joie factice, et du culte d’elle-même de sa propriétaire ; Dunmartin Hall, humide et froide, envahie par les mauvaises herbes, précaire construction, impossible à habiter et à entretenir, peine lamentablement à singer le mode de vie britannique, au milieu des paysages somptueux, mais sauvages et stériles de l’Irlande du Nord.

 

A l’image des cendres de l’arrière-grand-mère Webster qui, dans la dernière scène, sont rabattues par le vent devant la narratrice effarée par ce manquement post mortem au respect scrupuleux des convenances à quoi granny Webster avait sacrifié sa vie et sans doute aussi celle de sa famille, ce roman est pénétré d’une joie corrosive. Franchement, comment peut-on trouver tant de bonheur à décrire la déchéance d’une famille qui s’abîme dans ses rêves de grandeur et ses attitudes rigides ? Un roman délicieux comme un bonbon acide.

 

William Wilkie COLLINS: L’Hôtel hanté

Collins--L-hotel-hante.gifDans l’opulence d’un vieux palais vénitien clos sur lui-même, Lord Montbarry expire, à cause d’une bronchite qui a mal tourné. Personne pourtant ne lui connaissait de faiblesses. Et pourquoi ce départ soudain des domestiques : une servante rigoriste qui donne son congé et regagne Londres au plus tôt, un guide italien qui inexplicablement disparaît ? La maladie du lord a-t-elle un lien avec son mariage récent avec la Comtesse Narona, une aventurière ? A quoi le baron Rivar, frère présumé de la Comtesse, occupe-t-il son temps ? Quelles obscures expériences développe-t-il dans l’obscurité des souterrains du palais ?

Parmi les gloires littéraires de la bogosphère, Wilkie Collins occupe l’une des toutes premières places. La promesse d’histoires mystérieuses, aidée par les jolies couvertures que la collection Libretto donna un temps à la réédition de ses romans m’a longtemps donné envie de m’y plonger. Hélas, après La Dame en blanc dont j’ai gardé un souvenir mitigé, L’Hôtel hanté ne m’a guère convaincu non plus. J’essaierai encore Pierre de lune. Mais j’ai peur de ne pas accrocher complètement encore. Pourtant, le propos avait tout pour me plaire : une sombre machination fomentée dans l’obscurité d’un palais vénitien bientôt transformé en Hôtel de luxe où, sous la pression des forces de l’au-delà, la clé du mystère vient à être révélée. Il y a dans cette proximité des abîmes du dérèglement mental et des gouffres du surnaturel que met en scène de roman le motif des meilleures histoires de fantôme. D’autant que la forme relève d’une recherche qui place ce récit au niveau des plus ambitieux romans fantastiques. Mais qu’on est loin du Tour d’écrou d’Henry James, ou même des histoires de fantômes d’Edith Wharton !

Il y a en effet dans le roman de Wilkie Collins une recherche d’effets systématiques, toute une pacotille de terreur facile, faite pour effrayer à bon compte, une sorte d’intensification des procédés du roman gothique (que j’aime beaucoup en revanche) qui rend le récit – et surtout ses terreurs – peu crédibles : des apparitions, un corps dissous dans l’acide, une tête coupée conservée dans une cachette sous le plancher, à laquelle on accède au moyen d’un mécanisme caché dans la cheminée, des remords qui peuvent conduire une épouvantable créature jusqu’à la folie, à moins que ce ne soit la terreur qui frappe cet être diabolique lorsqu’elle devient sûre d’être vaincue par la jeune femme douce et angélique à qui elle vient d’arracher son futur époux, des coïncidences, des prémonitions – tout cela sur près de 300 pages : franchement, j’ai eu du mal à supporter cette recherche systématique des effets, qui fut la cause sans doute en son temps du succès de Wilkie Collins – la bonne société victorienne avait besoin peut-être d’être remuée par principe, faute d’être capable de s’émouvoir de la misère fomentée en Angleterre et des conséquences de la domination impériale britannique qui assuraient sa prospérité !

Il est vrai, mes faveurs littéraires victoriennes portent plutôt du côté d’Henry James, un Américain installé à Londres, qui refusa de jouer le jeu de cette littérature facile et préféra trouver ses modèles chez Jane Austen et chez Balzac, Stevenson qui s’éloigna à Samoa pour écrire de magnifiques romans écossais, et surtout George Eliot qui nous montre qu’on peut écrire des romans, même à l’époque victorienne, qui mettent en scène de véritables femmes – et non ces oies blanches ou ces créatures diaboliques du « roman à effets » – et développer un regard critique sur la société. Encore une déception donc, mais je m’accroche, je finirai par lire – c’est promis – Pierre de lune dont tant de lecteurs disent du bien (parmi lesquels Stevenson et Henry James eux-mêmes), avant de condamner définitivement Wilkie Collins aux oubliettes de ma bibliothèque ! (à vous donc, j’attends vos arguments, car je ne demande vous l’aurez compris qu’à être convaincu par cet auteur qui ne parvient pas à me conquérir…)

Lu dans le cadre du Challenge british mysteries de Lou et Hilde. 

British mysteries

Kenneth GRAHAME: Le Vent dans les saules

Grahame, Le vent dans les aulesOù court donc Mr Taupe en ce jour de printemps où, las du ménage, il quitte sa maison et part à la découverte du monde ? A quoi Mr Rat d’eau occupe-t-il ses journées au bord de sa rivière ? Quel folie menace de saisir le riche Mr Crapeau ? Où loge donc le mystérieux Mr Blaireau ? Les charmes de la campagne anglaise vus du point de vue de bêtes portant veste et culotte, soucieuses de leur confort, est-il moins grand que celui des hommes ? Pour qui s’avance dans le charmant domaine de ces animaux casaniers, c’est le début d’une parenthèse enchantée…

 

Le Vent dans les saules appartient à cette catégorie de livres rares qui s’imposent comme des évidences, des livres écrits par des auteurs magiciens qui ne semblent pas viser d’autre ambition que le récit, des démiurges discrets qui ont l’élégance, s’ils savent le pouvoir de faire naître un monde de la parole, de ne pas laisser paraître le côté laborieux de leur tâche. Il y a des romans qui font souffler, qui sont comme des pentes ardues ou bien des cathédrales de la pensée. J’aime aussi ces monuments. Mais il y a dans le charme discret de livres tels que le Vent dans les saules quelque chose, comme l’aurait dit un lecteur des siècles passés, qui parle directement à l’âme.

 

Le talent de Kenneth Grahame est déjà celui de La Fontaine dans ses Fables : ses histoires d’animaux trop humains sont crédibles car dans le même temps ce sont des vrais animaux. Au bord de sa rivière, Mr Rat d’eau est attentif, dans la chaleur d’une belle journée d’été, aux signes précurseurs de l’automne et au grand déménagement migrateur qui se prépare. Mr Blaireau se retire dans son bureau au cours de longues matinées, car tout le monde sait que l’hiver les animaux hibernent. Jamais je n’avais pris autant de plaisir à devenir bête.

 

Bien sûr, le charme de ces histoires vient aussi de ce que le roman n’est pas seulement une séance de rattrapage pour lecteurs ayant manqué dans leur enfance la lecture des aventures de Jojo lapin ou la visite au bois de Winnie l’Ourson. C’est une très belle histoire d’amitié et un grand récit bucolique. Des amitiés adultes : la dignité, la politesse, la correction dont font preuve Mr Rat ou Mr Taupe sont de pure tradition britannique. La moquerie que risque de s’attirer un Mr Crapeau désopilant qui se vante à tous bouts de champs et se précipite dans les plaisirs est la pire des sanctions qu’il puisse craindre. Mr Blaireau, bienveillant et attentif, mais solitaire, qui se permet quelques grossièretés, mais se montre plein de sollicitude, est digne des portraits offerts dans d’autres romans britanniques de gentilshommes campagnards, bons, mais rustiques.

 

Le charme bucolique enfin de ce roman n’est pas le moindre des plaisirs qu’il offre à son lecteur. Écrit comme au fil des saisons, il promet à celui qui s’y risque des découvertes enchantées, une nature peinte avec les nuances les plus délicates. Les signes d’un changement de saison, l’évolution des conditions météorologiques donnent de belles visions d’un paysage ressenti. Kenneth Graham fait preuve d’une excellent talent de paysagiste :

 

« Mr Rat d’eau était inquiet sans trop savoir pourquoi. L’été brillait encore de tous ses feux et, pourtant, le vert des prés avait pris des nuances dorées, les baies des sorbiers rougeoyaient et les bois se teintaient çà et là d’un roux ardent ».

 

Pour qui aime le charme des paysages de l’Angleterre, les bords de la Tamise tant de fois chantés par les poètes, Le Vent dans les saules offre le bonheur – sensuel à la manière anglaise – d’une vie campagnarde : les animaux portent robe de chambre et s’attardent autour d’une table de petit déjeuner à déguster leur porridge ou de grandes tranches de bacon grillé ; les parties de canotage, le pique-nique au bord de la rivière, une tasse de thé sirotée au coin de la cheminée ou bien un bon verre d’une bière épicée sont les plaisirs simples qui accompagnent le cours d’une vie au grand air.

 

Et je m’arrête là, car je crois qu’il ne serait pas approprié d’en dire plus, sinon à risquer d’abîmer le charme de ce récit fragile, tout en humour, en fantaisie et en délicatesse – Comment, vous n’avez pas encore pris le sentier qui conduit à la maison de Mr Rat, au manoir de Mr Crapeau, baignés par le cours de la rivière, cernés par la forêt où Mr Blaireau abrite sa solitude ? C’est le chemin d’un voyage enchanté ; c’est – comme le dit très justement Alberto Manguel dans sa préface – un réenchantement du monde.