Mois : juin 2020

Lydie Jean-Dit-Pannel. Alive.

Retour au musée de Dole, dont j’ai déjà parlé quelques fois ici. J’aime beaucoup Dole, petite sœur jurassienne de Dijon et de Besançon, qui vaut assurément le coup d’œil. Si vous n’y êtes jamais allé, profitez d’un passage éventuel en Bourgogne-Franche-Comté pour vous y arrêter. La ville, située à mi-chemin de Dijon et de Besançon (un beau camp de base peut-être pour visiter les deux belles rivales « bourguignonnes »), a tout en tout cas pour séduire: un beau patrimoine architectural étagé au dessus du Doubs qui passe en contrebas, une tout aussi intéressante librairie, du genre de ces librairies que j’aime qui ont une âme, un cœur, et bien sûr le musée des beaux-arts de Dole dont je ne dirai jamais assez tout le bien que j’en pense. Si vous savez que Dole est sans aucun doute le modèle du Verrières du roman de Stendhal, Le Rouge et le Noir, je crois que j’aurai fini d’attiser votre curiosité. Bon, fin de la séquence de promotion touristique!

Or justement, Alive, la rétrospective qu’organise en ce moment le musée de Dole autour de l’oeuvre de Lydie Jean-Dit-Pannel est l’une de ces belles expositions d’art contemporain qui devraient valoir au musée et à la ville d’être plus connus qu’ils ne le sont. J’y ai passé hier un moment passionnant.

Comment décrire ce travail, sinon par l’engagement récurrent, obsessionnel de l’artiste dans une œuvre qui vise tout à la fois à dire la beauté du monde et à dénoncer la catastrophe écologique et sociale qui le menace? Car Lydie Jean-Dit-Pannel, c’est d’abord un corps, à la belle présence charnelle, qui incarne tous ses engagements, un corps-oeuvre d’art tatoué de papillons colorés et de paroles entrelacées, et les personnages qu’elle incarne, femme-papillon, héroïnes d’Alien ou de King Kong, ou plus récemment Psyché abandonnée par l’Amour. Corps-sujet, et jamais objet, cependant, même si il s’offre au regard qui le contemple dans une série de travaux où elle le met en scène, notamment, dans des paysages hantés par la présence du danger nucléaire ou désolés par les pollutions humaines, jouant des tensions ou des ambiguïtés qui le traversent.

Dans le catalogue d’exposition, Florian Gaité expose sa demarche:

En 2003, Lydie Jean-Dit-Pannel rencontre le papillon monarque à l’insectarium de Montréal. Symbole de la vie éphémère et de la puissance esthétique de la nature, il est aussi devenu à ses yeux le martyr d’un monde sacrifié sur l’autel de la croissance et de la productivité capitalistes. Vanité parmi les vanités, menacé de disparition, l’insecte est aussi un glorieux survivant, qui doit accomplir un périple de près de 4000 km pour faire persévérer son espèce. Chaque année en effet, ce sont des millions de spécimens qui migrent à travers l’Amérique pour trouver un lieu de reproduction, une performance qui fascine Lydie Jean-Dit-Pannel au point de s’identifier à ce voyageur déterminé, qui traverse le monde pour défier la mort.

[…]

En voie d’extinction, les Monarques trouvent avec les tatouages de Lydie Jean-Dit-Pannel le moyen d’une résistance symbolique. Réalisées à chacun de ses voyages, comme un rituel et un hommage, les reproductions de Monarque femelle à l’échelle 1, quarante-sept à ce jour, recouvrent tout son corps. Sa collection dans la peau, elle inscrit le souvenir contingent de ses pérégrinations comme les existences éphémères des papillons dans la durée de sa propre vie.

Un corps donc déposé, mettant en scène, dans un geste qui continue cependant à s’affirmer comme esthétique, sa propre impuissance devant le monde comme il va et sa colère, entre désillusion donc et émerveillement. Si elle s’affirme résolument contemporaine avec des références explicites au punk, à David Bowie, à Bukowski, l’oeuvre de Lydie Jean-Dit-Pannel s’enracine ainsi dans une histoire de l’art aux renvois multiples. Je ne sais pas si l’artiste a songé à ces références. La création artistique est faite aussi de rencontres souterraines. Mais il y a dans cette esthétique de la catastrophe, c’est en tout cas comme cela que j’ai reçu son œuvre, quelque chose notamment d’une poétique des ruines, cette méditation sur les beautés du monde, dont nous prenons conscience au moment même où elles menacent de s’effacer et nous sont révélées dans leur fragilité, qui paradoxalement les rend plus belles encore, sauf qu’il s’agit ici des beautés naturelles, donc de la survie de notre monde, de notre humanité, et que cette beauté des ruines n’est plus seulement une beauté mélancolique, mais une beauté tragique.

Peut-être l’image du Christ pleurant sur les malheurs du monde, qui a hanté toute une histoire de la peinture, n’est-elle pas loin non plus du travail de Lydie Jean-Dit-Pannel, qu’elle incarne au féminin, comme l’ange Damiel l’incarnait déjà dans cette reprise post-punk du motif par le Wim Wenders des Ailes du désir, traversée des litanies de Nick Cave et du spectacle des cicatrices d’une ville magnifiée sous l’œil de la caméra qui n’en cache aucune des blessures. Mais peut-être que je m’avance trop. Je ne sais pas. Chacun reçoit une œuvre qui le touche avec ses propres images, sa propre histoire artistique que l’oeuvre marquante sait revivifier aussi, ou surprendre. Et c’est pour sûr un travail marquant de ce type que celui de Lydie Jean-Dit-Pannel que je suis vraiment très heureux d’avoir découvert hier.

Lydie Jean-Dit-Pannel – Alive. (Une rétrospective). Du 21 février au 24 mai 2020 (prolongé jusqu’au 30 août). Au musée des Beaux-arts de Dole (Jura).

Belinda CANNONE: La forme du monde

Romancière, Belinda Cannone pratique aussi la marche, en montagne, une montagne d’été. Et quand elle ne marche pas, elle danse, le tango, cette danse dont on a dit suggestivement qu’elle était une idéalisation de la marche. Prélude à de poétiques réflexions sur notre façon d’être au réel et d’habiter le monde, cette longue pratique de la marche, entre les pas de laquelle on reconnait aussi l’expérience de mille émerveillements comme les chausse-trappes de l’existence avec ses ruptures et ses recommencements, a fini par nourrir cet essai sensible, aux subtils accents philosophiques.

J’avais entendu il y a quelque temps l’auteure dans une émission à la radio, et je n’avais pas été très convaincu par son propos. Preuve qu’il faut parfois s’en tenir avec les écrivains à ce qu’ils savent faire, c’est-à-dire des livres, cet essai dont le beau titre et la couverture suggestive ont fini par titiller mon désir de lectures voyageuses. Un voyage par les cols et les cimes, bien sûr, mais aussi parce que, on ne le dira jamais assez, la marche est un puissant allié à la méditation du monde, une déambulation dont les mérites contrastés d’une philosophie du sens et d’une philosophie du désir, le sentiment océanique de la vie, la littérature de mer et de montagne sont quelques unes des principales stations. Il y a aussi bien sûr ce très beau titre qui donne quelques pages formidables dont j’ai publié un extrait dans mon billet précédent. L’essai est complété par quelques lectures montagnardes, de Jean Giono (Regain), de Marlen Haushofer (Le Mur invisible), de Simone de Beauvoir (La Force de l’âge).

La forme du monde

Je poursuis la lecture de l’essai de Belinda Cannone, commencée hier soir, texte sensible et suggestif sur les impressions de la marche, notamment en montagne. Au détour d’un chapitre, ces deux belles pages, qui donnent leur titre à l’ouvrage. L’auteure se trouve alors dans le Valais, en Suisse, montant d’Arolla vers le Pas de Chevres…

Au fil de l’ascension, une belle montagne, sur l’autre versant de toute la vallée, se révéla progressivement dans toute sa masse et m’apparut comme un cône gigantesque: je puis dire qu’elle «prit forme» tandis je m’élevais, son dessin d’ensemble ne me devenant perceptible que quand j’eus atteint une certaine altitude. Ce n’est pas qu’elle était si belle, d’ailleurs. Mais voici l’intérêt de prendre de la hauteur : la forme du monde, cachée pour le passant des fonds de vallée, nous apparaît miraculeusement à mesure que nous montons. À la réflexion, elle devait être assez somptueuse, cette montagne, car je me rappelle m’être émue d’un petit banc, vraiment tout seul sur un épaulement, posé devant la majesté de la chaîne comme au bord de l’infini.

Bien sûr, il n’y a pas une forme mais des formes diverses qui, ailleurs qu’en montagne, sont presque toujours invisibles – souterraines. Mais voici ce que j’essaie d’exprimer par ces mots de «forme du monde» : habituellement, nous marchons sur le monde et, qu’il soit plat ou vallonné, nous le percevons (si nous prenons le temps d’y songer) comme une surface amorphe qui soutient nos pieds. Tandis qu’au cours de l’ascension, ses figures se révèlent, extraordinairement variées, et nous prenons conscience que le monde a une forme. Il est du reste très difficile de décrire ces multiples figures: immenses formes coniques, arcs de sommets formant de vastes cuvettes ou vasques, pointes, dents carrées ou en crochet, plissements, éboulis de pierres, épaulements, combes, petits plateaux, glaciers cascadant ou retenus sur des sommets plats, alpages en délicats vallonnements, escarpements, boursouflures, nappes – fastueuse variété qu’offre la montagne et que je ne peux d’ailleurs mémoriser, même quand je suis devant le tableau : que je ferme les yeux une seconde et le spectacle m’étonne à nouveau. Mais ce que j’apprends alors : ce monde, que je perçois ordinairement comme un faisceau de routes soutenant notre avancée, supportant aussi des forêts, des champs, des oiseaux et toutes sortes de merveilles, certes, mais semblant n’être qu’un support, ce monde surgit soudain et, dans sa surrection, montre la prodigieuse diversité des formes, des matériaux et des architectures dont il est susceptible, la prolixité de ses rythmes, la fantaisie de ses agencements… Et, si je m’autorisais un peu d’anthropomorphisme, je dirais: quelle majesté m’apparaît alors, quelle grandeur!

Belinda CANNONE, La forme du monde, Flammarion, 2019

Dans le désert de Wadi Rum

la beauté extrême est douloureuse, je ne sais pourquoi. Par impossibilité de la retenir ? Comme expérience accélérée de la fugacité de l’existence ? Je suis vivante, au sein de ce monde désirable, et je passerai, comme s’achèvera tout à l’heure ma rencontre avec cette splendeur. Peut-être aussi parce que chez moi, la force d’une émotion exige toujours d’être convertie – il faudrait dans un deuxième temps, en « faire quelque chose » (comment taire ?). Or, on ne peut pas passer son temps à fixer ses émerveillements. Et cet irrépressible besoin de les partager ne s’explique-t-il pas en partie ainsi : « Regarde ! Regarde ! », dit-on à qui nous accompagne avec l’espoir secret et informulé de lui faire porter avec nous le fardeau de la beauté.

Belinda CANNONE, La forme du monde, Flammarion, 2019