Mois : septembre 2019

Onde serpentine

Debout sur le pont de pierre, je me suis penché au-dessus de l’eau noire qui se faufilait à travers les pierres. D’habitude, c’est un joli cours d’eau, peu profond, trois pouces à peine au-dessus de la cheville, qu’on ne se lasse pas de regarder, avec ses herbes qui ondulent mollement, mais aujourd’hui le fond même est trouble. Du fond de l’eau jaillit la boue, d’entre les nuages la pluie frappe, les spirales d’eau se chevauchent et fendent le lit de la rivière en son milieu. Mon oncle qui depuis un moment observe attentivement le remous murmure: « La pêche
sera bonne ! »
Nous avons traversé le pont et pris tout de suite à gauche. Les méandres se faufilaient en zigzag jusque dans le riz en herbe. Nous avons longé pendant environ deux cents mètres le cours tortueux de l’eau, sans savoir jusqu’où il se prolongeait. Et nous nous sommes retrouvés tous les deux, perdus au milieu d’une vaste rizière, comme abandonnés. Le regard distingue rien autre que la pluie. Mon oncle soulève légèrement le bord de son chapeau et
lève la tête vers le ciel. Le ciel est austère, fermé comme le couvercle d’une jarre de thé.

SÔSEKI, Petits contes de printemps, « Le serpent », Éditions Picquier, traduction d’Elisabeth Suetsugu.

Roubaix, une lumière (Arnaud Desplechin)

« Roubaix, une nuit de Noël. Le commissaire Daoud sillonne la ville qui l’a vu grandir. La routine : des voitures brûlées et des altercations. Au commissariat, vient d’arriver Louis Coterelle, fraîchement diplômé. Daoud et Louis vont faire face au meurtre d’une vieille dame. Deux jeunes femmes sont interrogées, Claude et Marie. Des voisines démunies, toxicomanes, alcooliques et amantes.« 

Dire que j’ai failli passer à côté de ce film qui concentre pourtant tout ce que j’aime au cinéma! Un grand film social, le portrait d’une ville, une interrogation presque religieuse sur le mystère du charnel, du visible et la quête presque impossible de la vérité d’autrui, et un mélange si subtil des différentes façons possibles de tenir une caméra et de faire s’animer des personnages dedans et hors du cadre.

Dans le film d’Arnaud Desplechin il y a plusieurs films en effet, mais qui tous tiennent ou tournent autour de ce centre unique, la représentation d’une ville, la vie d’un commissariat de police, Roubaix. Roubaix, une lumière est donc d’abord comme son titre l’indique justement un très beau film sur la lumière, cette lumière particulière des villes du Nord, presque électrique, quelque chose d’une peinture hollandaise, mais des pauvres, ou des photographies d’Harry Gruyaert, des intérieurs, des vues de la ville, dont le passé industriel colore la cité, jusque dans son délabrement, de tons quasiment fantastiques. Le talent de Desplechin est de jouer subtilement du contrepoint de cette vision esthétisante, stylisée avec des images quasiment télévisuelles, ou la technique documentaire de la caméra portée. On pourrait voir d’ailleurs le film de Desplechin comme cela: un magnifique film d’images jouant de tous les registres de l’image filmique. Ce qui est poser magistralement la question de la vérité au cinéma. C’est d’ailleurs très sensible dans la mise en scène de Desplechin, cet usage notamment qu’il fait du zoom chaque fois que l’image tire du côté des effets de réalité, comme pour mieux souligner que ce que le spectateur voit est une représentation, une oeuvre de cinéma, une fiction.

Cette question est centrale bien sûr dans un film policier tel que Roubaix, une lumière qui nourrit en plus une visée documentaire. Le film est tiré d’un fait divers qui s’est passé à Roubaix en 2002. À l’époque un documentaire avait été tourné dans les lieux, dans le commissariat même au moment de l’aveu des deux meurtrières. De ce documentaire, “Roubaix, commissariat central”, Desplechin a tiré un film de fiction. Vérité ou fiction? Où chercher le réel au cinéma? La fiction n’est-elle pas plus vraie que le vrai dans la mesure où elle donne en plus au spectateur la possibilité de s’identifier aux personnages, comme le rappelle l’adresse initiale du film?

Comprendre l’autre en s’identifiant à lui, de son point de vue, de l’intérieur, telle est justement la méthode du commissaire Daoud, « enfant » de Roubaix venu du bled à 7 ans, qui campe une sorte de figure angélique et pleine de compassion, planant au-dessus de la ville comme l’ange Damiel, des Ailes du désir, autre grand film de ville et de lumière, à l’écoute des “ âmes mortes” de ses contemporains. Un être de fiction donc, capable de percevoir la vérité de façon quasiment surnaturelle. Au centre du film il y a ce mystère de la rencontre avec l’autre, avec la vérité de l’autre, qui relève toujours un peu du sacré. Le motif religieux traverse d’ailleurs le film de Desplechin. Et si le film s’enracine dans le documentaire et l’enquête sociale, il se nourrit aussi à la source des conventions du roman policier (un flic solitaire et mystérieux aux méthodes peu conventionnelles traitant comme il peut ses blessures – ce neveu en prison dont nous ne sauront rien de plus, trainant sa mélancolie, quand il n’est pas en service, à quelque activité dont nous ne sauront pas non plus la raison – l’amour des courses de chevaux, mais qui sert ici à une belle réflexion autour de la question de la filiation, autre motif du film qui décidément, l’air de rien, arrive à en brasser beaucoup!).

Il y a plusieurs moments dans le film de Desplechin, remarquablement construit de ce point de vue là: une première partie presque documentaire qui donne à toucher la misère sociale à travers la vie d’un commissariat, dans l’esprit du police procedural, sous-genre du roman policier, dont le chef-d’oeuvre est sans doute 87e district d’Ed McBain (mais quoi de plus conventionnel, cependant, que ce genre, qui donne à travers ce qu’il faut bien appeler des codes narratifs l’illusion de la réalité policière?); une deuxième partie, magistrale, qui tourne autour de l’interrogatoire et de l’aveu des deux jeunes femmes (mélange de douceur et de violence, presque shakespearien, jusque dans les brusques changement de tons, ou de registres, dont usent des policiers se répartissant les rôles, pour aider à faire accoucher les deux femmes d’une vérité qu’elles ont en commun – scène théâtralisée, donc, mais de la vie réelle cette fois, policière, qui pose de nouveau la question de la vérité au cinéma, face à ces deux jeunes femmes, justement, qui ont tant de mal à accoucher d’une vérité, qu’elles dissimulent derrière des demi-fictions que les policiers n’auront de cesse de faire tomber). Quand on est misérable, ou qu’on se sent misérable, on s’invente des histoires. Telle est la belle leçon de ce film. Et l’aveu n’est pas seulement question de procédure policière, mais de possibilité pour chacun à se réconcilier avec sa vérité. Il y a une vertu apaisante, soulageante de la vérité, dont la quête, quasiment mystique, semble être la véritable religion du commissaire Daoud. Non pour faire avouer l’autre d’une intimité qu’il ne voudrait pas avouer, ni le confronter à sa propre misère, ou le contraindre à une confession qui serait une sorte de viol de l’âme (cette question du viol traverse d’ailleurs aussi le film), mais comme la seule condition pour faire renaître l’humain derrière les craintes et les fictions que nous nous forgeons – je pense à cette scène sublime, au moment de la reconstitution du crime, où les versions des deux jeunes femmes finissent par s’accorder, du moins sur le déroulement du crime, sinon sur ses intentions, dans un geste, mimant la mort qu’on donne, qui est un geste d’amour: leurs deux mains se rejoignent et s’étreignent sous l’oreiller.

Bon! Je pourrais continuer je crois à en parler pendant des pages et des pages! J’ai encore en tête plein d’autres choses à en dire. Et notamment sur cette façon si belle, si compassionnelle, que Desplechin a trouvé de parler, de montrer la misère sociale, en évitant le piège qui est celui du cinéma: le face à face, le spectacle. Jamais dans ce film nous ne regardons la misère comme un spectacle. Desplechin, caméra à l’épaule, réussit ce pas de côté magistral, dont son personnage de commissaire est l’incarnation, du côté de la fiction. C’est pour cela que je tiens le film de Desplechin pour un des grands film de l’année. C’est un réalisateur que j’aime beaucoup d’ailleurs, mais qui me semble là être parvenu à une maturité artistique bien supérieure à tous ses précédents films. A voir donc, absolument. Et à revoir sans doute.

Les Hirondelles de Kaboul (Zabou BREITMAN et Éléa GOBBÉ-MÉVELLEC)

« Été 1998, Kaboul en ruines est occupée par les talibans. Mohsen et Zunaira sont jeunes, ils s’aiment profondément. En dépit de la violence et de la misère quotidienne, ils veulent croire en l’avenir. Un geste insensé de Mohsen va faire basculer leurs vies.« 

Toujours à ma difficulté de tenir ici le rythme de mes lectures, et maintenant de mes films, je sors de ce très beau film d’animation, qui m’a beaucoup touché. Et je me suis dit que ce serait dommage de remettre une fois de plus à plus tard, et de courir le risque de ne pas en parler.

Je n’avais pas lu le roman de Yasmina Khadra, dont le film est tiré. Je n’en savais donc rien d’autre que vaguement le sujet. Et cela explique en partie mon sentiment sans doute.

Très émouvant justement par son sujet (l’enfermement des femmes dans l’enfer taliban et la possibilité pour tous de rester humain dans un tel système), ainsi que par le récit et les personnages mis en scène, ce film d’animation est également très touchant -et c’est sans aucun doute la grande réussite de cette adaptation- par le choix esthétique qu’il fait: celui d’une illustration à l’aquarelle qui pose pour ainsi dire ses touches délicates sur une réalité politique effroyable et vient sauver un peu de douceur, de couleur dans ce monde. Les tâches d’aquarelle, que l’équipe d’illustrateurs manie ici avec beaucoup d’à propos, se déploient ainsi en une série de tons délicats, rapprochés subtilement, qui se côtoient, se mêlent parfois, ou se chevauchent, renonçant à couvrir ici ou là la totalité de l’écran, ouvrant des vides, laissant des blancs – contrepoint subtil et ironique aux fondamentalistes aux idées bornées qui voudraient tracer des frontières étanches et tout délimiter du trait de ce qui est permis et de ce qui est interdit. Une expérience esthétique donc, qui est une belle expérience politique, preuve de ce que le cinéma fait de mieux, sans doute, lorsqu’il sait trouver dans la combinaison de ses artifices, déployés en un spectacle fascinant devant nos yeux de spectateurs émerveillés, le moyen d’un discours sur le monde, l’humanité, l’état des sociétés. Bref un grand discours engagé, une forme à la fois poétique et réaliste.