Le Caire, années 60. Au hasard de ses déambulations le narrateur découvre un jour le Karnak café, tenu par une ancienne danseuse, Qurunfula, qui fut des années auparavant une star de la danse orientale. Devenu un fidèle du lieu, il ne tarde pas à nouer des contacts avec la petite communauté des habitués…

Ceux qui passent par ici régulièrement se seront aperçu sans doute que j’ai bien du mal ces temps-ci à tenir mon blog à jour. Ce n’est pas que je manque de belles lectures à raconter. Mais la vie d’un blog de lecture a ses hauts et ses bas, je crois. Il y a toujours un effort bien sûr à fournir, à la source de l’écriture de ces billets réguliers. Parfois la tension est vertueuse, et permet d’éclairer, d’approfondir la lecture. D’autres fois, les impressions de lectures ne trouvent pas le moyen de sortir de l’intimité de la lecture. Et l’envie de lire, de commencer vite un autre livre l’emporte sur le désir de raconter ou d’analyser. C’est l’état où je me trouve depuis quelques temps.

Si bien que depuis deux ou trois jours je tourne les phrases dans ma tête sans parvenir à trouver comment parler de ce Karnak café. Pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre? Peut-être parce que mon billet précédent, rédigé juste avant ma panne printanière, traitait justement d’un livre sur les cafés. Sans doute aussi parce que je frequente moi-même assidûment ces lieux, que j’ai mes habitudes dans quatre ou cinq d’entre-eux, que j’aime aborder successivement, comme on navigue d’île en île, que j’y travaille habituellement, que j’y lit, que j’y dessine aussi souvent, beaucoup. Je ne pouvais pas manquer donc de parler de ce petit roman de Naguib Mahfouz, que j’ai dévoré justement un matin de la semaine dernière, confortablement installé dans une banquette, au milieu des effluves d’espresso fraîchement coulés et des tintements de cuillères.

Je ne pense pas cependant que ce soit le livre par lequel découvrir cet auteur. Naguib Mahfouz est un écrivain qui a su manier en effet des formes très diverses, selon le moment et surtout les besoins de son écriture. Roman politique, Karnak café n’a pas l’ambition formelle ni l’ampleur d’autres romans de l’auteur. Et il est sans doute plus judicieux, si on veut avoir une idée des sommets que son art peut atteindre, de commencer par un autre de ses livres.

Pourtant, quel roman efficace, en peu de pages cependant, mais d’une densité humaine étonnante! Derriere le premier plan de la vie de café et de ses habitués, c’est toute la toile de fond de l’histoire moderne de l’Égypte que déploie ici Mahfouz, depuis la révolution nasserienne avec ses ambitions d’un renouveau social et culturel jusqu’à la déroute de la guerre des six jours. Publié au lendemain de la guerre du Kippour, l’autre défaite humiliante pour l’Egypte, Karnak Café est d’abord un roman engagé dans le débat qui ne manqua pas de se lever en Egypte sur les raisons de la défaite.

Comment en est-on arrivé là ? Cette question martelée au lendemain de tout échec, aussi bien individuel que collectif, est sans doute la question la plus déchirante que l’on puisse poser à l’Histoire, lorsque celle-ci nous confronte au tragique de l’existence. Hilmi, l’amant de Qurunfula, Ismaïl et Zaynab, qui s’aiment d’un amour tendre et innocent, sont trois étudiants. Suspectés tour à tour d’être des frères musulmans et des communistes, ils font l’expérience de la prison, vivent l’épreuve de la torture, de l’humiliation, sur un malentendu, des soupçons infondés, marquant chaque fois de leur absence la vie de café. A travers le destin malheureux de ces rejetons de la révolution victimes d’un Etat qui s’enlise dans le désir de tout contrôler jusqu’à torturer, violer, tuer ses propres enfants innocents, Mahfouz raconte la faillite d’une communauté politique, sous le regard faussement détaché d’un narrateur qui participe lui-même trop à l’histoire pour ne pas en être, comme l’auteur, l’une des figures.

Arbitraire, paranoïa, humiliation, tout participe à la violence d’un régime qui rêvait de faire entrer l’Égypte dans la modernité et qui ruina lui-même l’espoir qu’il avait su faire lever:

« Jusqu’à ce jour fatal, on avait l’impression d’être les plus forts et que nos pouvoirs étaient sans limite. A notre libération, cet idéal en avait pris un coup. On a perdu une bonne part de notre courage et de notre confiance en nous et en l’histoire. On a découvert l’existence d’une puissance terrifiante, opérant en toute indépendance de la loi et des valeurs humaines.« 

Le récit d’une lente descente aux enfers de la politique!

« Que nous est-il arrivé? J’ai l’impression que nous sommes un peuple à la dérive. Les aléas de la vie et l’impact de la défaite nous ont fait perdre tout sens des valeurs.« 

10 Comments on Naguib MAHFOUZ: Karnak Café

  1. C’est avec « Passage des miracles » que j’ai découvert Naguib Mahfouz et j’ai aimé sa façon de restituer la vie quotidienne d’un quartier du Caire. Il semble ici parler plus ouvertement du contexte politique, dont il a souffert lui-même.
    (Pour qui aime fréquenter les cafés, je recommande « M Train » de Patti Smith, qui en parle si bien.)

    • Mahfouz a su manier des styles et des genres très différents, selon l’objet de son propos, un peu comme cet autre grand artiste égyptien, Youssef Chahine, au cinéma.

  2. Il est vrai qu’il y a des temps pour le blog, et des silences aussi. J’aime beaucoup ta phrase  » les impressions de lectures ne trouvent pas le moyen de sortir de l’intimité de la lecture « . Merci pour ce billet qui me rappelle que je n’ai pas encore lu Naguib Mahfouz dont Le passage des miracles m’attend. Il devra être encore patient, je viens de céder à l’appel d’un autre auteur égyptien, Alaa El Aswany.

    • « Passage des miracles » dans sa veine naturaliste et « Les fils de la medina », une fable politico-religieuse en forme de conte oriental.

  3. Je comprends, oh combien, votre difficulté parfois à vous mettre à rédiger un article. Mais plus que la rédaction même parfois, j’ai parfois envie de lire, sans me soucier de noter, juste pour le plaisir de lire. Je ne pense pas avoir lu ce livre, alors que j’en ai lu beaucoup de cet auteur il y a déjà longtemps. J’y reviendrais avec grand plaisir.

    • Habituellement je ne prends pas de notes quand je lis pour mon plaisir, mais je pense que ce doit être plus facile après de rédiger les billets. Mais j’aime aussi le sentiment de me plonger dans ma lecture, sans rebords ni bouée.

  4. A l’époque où je l’ai lu j’en disais :
    « Roman historique et politique qui d’un côté reste un témoignage fort et puissant sur une époque mais qui, à être lu aujourd’hui, oblige à un effort de mémoire (ou de recherches) pour se remettre les faits en tête. Pourtant, si l’on se détache du contexte historique et factuel précis relaté ici, les faits et les gestes des personnages restent reproductibles à l’infini et peuvent s’appliquer encore et toujours à l’Egypte ou à ses voisins plus ou moins lointains… »

    • La rencontre du factuel et de l’universel à travers les interactions d’une petite communauté d’hommes, c’est tout l’art de ce grand écrivain en effet.

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