Mois : octobre 2018

Edward MARSTON: Les joyeux démons (Bracewell, 2)

Ce qui, sur le papier, devait être une rejouissante comédie ne tarde pas à tourner étrangement: en pleine représentation des Joyeux démons, les Hommes de Westfield , une des troupes les plus célèbres à Londres en cette fin du XVIème siècle, sont soudainement confrontés sur scène à une créature sortie tout droit de l’enfer. Bientôt, ce sont d’autres interventions mystérieuses qui viennent troubler le cours normal des représentations. Nicholas Bracewell et les siens ne seraient-ils pas aller trop loin en croyant pouvoir rire de tout, même des puissances démoniaques? Dans une Angleterre où se renforce chaque jour le pouvoir des puritains, il va leur falloir jouer serré pour remonter jusqu’à l’origine mystérieuse de la malédiction qui les frappe.

Ce deuxième volume des Enquêtes de Nicholas Bracewell est dans la ligne du premier. Une intrigue ici un peu plus serrée, plus complexe, moins formelle qui joue habilement des coups de théâtre sur scène comme dans la vie. Une reconstitution habile du théâtre à Londres à la grande époque du drame elisabéthain. Voilà les principaux ingrédients d’une recette qui marche bien. La critique puritaine du théâtre, la condition des malades mentaux dans les asiles d’aliénés de l’époque, le goût pour l’alchimie et l’astrologie, ainsi qu’une obscure affaire de spoliation donnent au récit le contexte d’enquête historique qui fait l’intérêt aussi de la série. Bref, on passe un bon moment. Et c’est cela qui compte ! Du coup, je me suis plongé, à peine celui-ci fini, dans le 3ème volume. A suivre donc encore…

Edward MARSTON: La tête de la reine (Bracewell, 1)

Nicholas Bracewell a servi naguère dans la marine, mais s’est depuis reconverti dans le théâtre. Au lendemain de la victoire de Francis Drake sur l’Invincible Armada, il officie comme régisseur de la troupe des « hommes de Westfield », une compagnie qui a l’habitude de se produire à Londres, dans une auberge du nom de A la tête de la reine. Un soir, il voit son ami, le comédien Will Fowler, tué dans un duel par une sombre brute, un grand roux qui disparaît sans laisser de traces. Bientôt une prostituée est assassinée elle aussi. Bracewell se jure de retrouver le meurtier. Tout en réglant les représentations de la pièce qui doit honorer la victoire anglaise sur la marine espagnole, le régisseur enquête…

Je poursuis avec ce premier volume des enquêtes de Nicholas Bracewell la plongée dans le théâtre élisabéthain entamée avec la lecture des comédies de Shakespeare. C’est une série un peu ancienne déjà, mais que j’avais découvert avec plaisir il y a une vingtaine d’années, au moment de la mode des polars historiques. Mais je ne me souviens plus quels volumes j’avais lus alors. Comme dans beaucoup de ces romans, l’intrigue est d’ailleurs bien moins intéressante que la reconstitution d’un milieu, d’une époque : ici, une troupe de comédiens londoniens, dans l’Angleterre élisabethaine. Les événements historiques se mêlent aux reconstitutions d’époque: les tensions entre protestants et catholiques encore vivaces plusieurs années après la décapitation de Marie Stuart, la victoire anglaise sur la prétendue Invincible Armada, l’atmosphère des tavernes londoniennes avec son lot de buveurs, de prostituées, mais aussi de comédiens, les contraintes de l’organisation des spectacles, à une époque où les compagnies doivent, pour se produire, trouver refuge dans la cour des tavernes ou être invitées à une représentation officielle dans le « hall » de quelque demeure aristocratique, toutes les ficelles d’un art qui se plait à mêler la poésie la plus raffinée et les procédés spectaculaires destinés à surprendre le public. Je ne sais si les « hommes de Mensfield » sont destinés dans l’un des volumes suivants à croiser la route des Lord Chamberlain’s Men (la troupe de Shakespeare), mais on retrouve déjà dans ce premier volume toute l’ambiance d’une troupe comparable à celle de l’auteur de Hamlet. Une façon plaisante, je le répète donc, de compléter la lecture des comédies de cet auteur dans laquelle je me suis lancé récemment.

À côté de cela, l’intrigue fait peut-être un peu pâle figure, mais c’est la loi du genre, avec son côté « Club des cinq » pour grand: un comédien tué dans une rixe qui tourne mal, une prostituée égorgée, un apprenti qui menace d’être assommé par une poutre qui tombe pendant la nuit, une série d’objets subtilisés aux membres de la troupe, Nicolas Bracewell lui-même assommé et dépouillé d’un précieux manuscrit et pour finir une histoire de décapitation qui sur scène manque de tourner mal – tels sont les principaux ingrédients d’une intrigue qui pour être simple n’a rien de déshonorant cependant et porte bien la reconstitution plaisante qui est l’objet principal du récit. C’est assez bien réussi en tout cas pour que je me lance dans le deuxième volume. Histoire à suivre…

William SHAKESPEARE: La comédie des erreurs

Antipholus d’Éphèse et son frère jumeau, Antipholus de Syracuse, ont été séparés enfants en même temps que deux autres enfants, Dromio d’Éphèse et Dromio de Syracuse, leurs esclaves. Leur père, Égéon, marchand de Syracuse, au terme d’un périple qui l’a conduit tout autour de la Méditerranée, finit par débarquer à Éphèse où la présence des marchands de Syracuse est hors la loi. Il est arrêté, sa fortune confisquée, à charge pour lui de payer une lourde amende ou de se voir exécuté. Attendri par son histoire, le duc d’Éphèse accepte de remettre l’exécution de 24 heures. C’est compter sans la présence à Éphèse d’Antipholus ainsi que de son frère de Syracuse qui vient de débarquer lui aussi dans la ville, accompagné de son valet. Les quiproquos, les calembours et un jeu désopilant avec l’identité de chacun vont bientôt faire dégénérer la tragédie annoncée en la plus réjouissante des comédies.

Un père en quête d’un fils dont il a perdu la trace, une mère qui ne sait ce que sont devenus ses deux fils, deux paires de jumeaux que rien ne distingue, pas même le prénom, mais qui ne savent rien de l’existence de leur double – la quête et les troubles d’identité sont au coeur de cette Comédie des erreurs, la toute première comédie de Shakespeare. C’est un thème qu’on retrouvera souvent dans son oeuvre.

Motif récurrent lui aussi, le comique des jeux de mots et calembours s’épanouit en liberté dans la pièce, dont certaines scènes ne tiennent que par un agencement de mots loufoques et d’expressions prises les unes pour les autres. Car La Comédie des erreurs est aussi une formidable comédie du langage, qui demande sans aucun doute à être vue jouée, tant le verbe chez Shakespeare est toujours un verbe incarné.

A la faveur des confusions entre les personnes et des quiproquos, la pièce laisse entrevoir cependant un trouble, qui s’enracine plus profondement sans doute. Chacun des deux Antipholus et des deux Dromio métamorphosé en l’autre se trouve placé dans des situations qui nous font rire, mais révèlent aussi l’expérience troublante de faire l’expérience de l’autre.

Au coeur de ces expériences, la versatilité amoureuse: le trouble qui prend Adriana, soeur de la femme d’Antipholus d’Éphèse, séduite par Antipholus de Syracuse qu’elle confond avec son frère, les quiproquos enchaînés à partir de l’histoire d’un bijou offert par Antipholus d’Éphèse à une courtisane, ou bien encore le récit désopilant de Dromio de Syracuse pris pour son frère (puisqu’il s’agit bien de prendre ici en effet!) par la fille de cuisine sont des scènes à double fond, qui pourraient bien lancer quelques clins d’oeil aussi, mais sans s’y attarder, du côté du tragique. Antipholus d’Éphèse est un bourgeois installé à qui tout le monde accorde du crédit, si ce n’est peut-être sa femme, guère étonnée de ce que les quiproquos entre les deux frères révèlent de la parole d’un mari, en amour du moins, légèrement démonétisée.

Sous le rire, l’effacement des certitudes, les glissements de sens laissent pointer la possibilité d’un monde où l’on chercherait en vain un port, un point fixe, un refuge. Contre quoi la résolution finale, heureuse bien entendue, ne peut rien, dans sa forme artificielle, comme s’il s’agissait de souligner encore que tout au théâtre (et peut-être en ce monde aussi) n’est qu’apparences et jeux de miroirs.