Japon, 1912. Setsuko Tsuda a 8 ans quand elle quitte son village avec ses parents pour rejoindre la grande ville côtière. Son père est un ancien samouraï qui noie dans l’alcool la disparition des samouraï au début de l’ère Meiji. Sa mère, ancienne servante de ce guerrier déchu, rumine sa frustration face à un homme qui n’a pas pu lui offrir la vie qu’il semblait lui promettre. Au début, la vie de la famille retrouve une certaine prospérité, jusqu’à ce que le père perde sa jambe dans un accident de tramway. Vendue à une maison de geisha réputée, la fillette va pouvoir aider sa famille et se voir ouvrir la possibilité d’une vie meilleure. Car dans le Japon traditionnel finissant, être vendue à une okija de premier rang est encore considéré comme un privilège : entre servitude et liberté, la fillette au visage disgracieux et à l’allure sauvage va devenir avec les années l’une des grandes virtuoses du shamisen, la guitare à trois cordes. Mais dans un Japon en profonde mutation sociale, y-t-il encore une place pour le monde si particulier des geisha où le raffinement artistique le plus poussé côtoie la prostitution ?

J’avais envie de dessin en noir et blanc ces derniers temps et mon libraire, jamais à cours de ressources quand je lui demande des conseils, m’a mis dans les mains ces deux beaux volumes que j’ai dévoré (dévorés ? Non, dégustés). Les deux auteurs, Christian Perrissin (au scénario) et Christian Durieux (au dessin), sont l’un français, l’autre belge. Ils signent cette belle plongée graphique dans l’univers culturel et artistique d’un Japon entre deux âges. « Chaque case est comme un tableau », m’a dit mon libraire. Et c’est en effet une évocation très poétique qui porte cette histoire d’une vie de geisha dans un Japon dont les codes se transforment sous le jeu d’une modernisation rapide. Nourri à la fois du cinéma, de l’estampe (dont on s’amuse parfois à reconnaître quelques modèles célèbres), de la photographie (qui fait entrer le Japon moderne des ports et des quartiers à l’occidentale entre deux dessins de cerisiers en fleurs ou de villes traditionnelles couvertes de neige), du souvenir de dessins à la plume (j’ai beaucoup apprécié certains profils d’arbres ou ces taches d’encre figurant la présence sombre des feuillages) ou plus généralement encore de toute une fantasmagorie poétique et imaginaire qui constitue le fond graphique d’un pays qui est un univers en soi, le dessin porte avec efficacité cette histoire. Il est à lui seul une aventure, peut-être la plus intéressante de ce récit, même si la plongée presque naturaliste dans l’univers des geisha est l’autre aspect passionnant de l’histoire.

 

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