Il y a plusieurs façons pour un père et un fils de se retrouver. Mais la moins attachante n’est sans doute pas celle choisie par Jay Mendelsohn. A quatre-vingts ans passés, le vieillard décide d’assister au séminaire sur l’Odyssée que son fils anime à l’Université. Pourtant l’affaire n’est pas gagnée entre ce père et ce fils qui s’estiment et s’ignorent à la fois. Voici les deux hommes embarqués pour une aventure qui va les conduire, au fil d’une année, sur les traces d’Ulysse. Commence un bel exercice de reconnaissance, comme l’Odyssée en présente tant à son tour, dont le texte d’Homère est à la fois l’objet et l’occasion…

Je le dit tout de suite: j’ai aimé, beaucoup aimé ce dernier livre de Daniel Medelsohn, auteur il y a une décennie déjà du remarqué Les Disparus (prix Médicis 2007), que je n’avais pas lu alors; c’est un de mes coups de cœur de la rentrée… et mon premier Mendelsohn.

Cette histoire d’Odyssée pourrait surprendre d’abord. Elle m’aurait moi même un peu surpris si je n’étais pas plongé par ailleurs ces temps-ci dans le texte d’Homère. C’est pour cette raison d’abord que je me suis laissé tenter de le lire. La découverte est allée au-delà de mes attentes -c’est ce qui signe d’après moi les bons livres-, et cela pour diverses raisons, qui sont ses différents sujets. On trouve en effet dans le livre de Mendelsohn, trois histoires, tissées subtilement l’une à l’autre: une belle lecture de l’Odyssée, le portrait d’une relation entre un père et son fils, l’histoire d’un enseignant dans sa classe. Par de subtils jeux de renvois, chacun de ces récits ouvre sur l’autre et explore différents registres: l’essai, la comédie, la confession, etc. Chacun à sa manière est un voyage, explorant la dimension aventureuse de l’existence.

La lecture du texte d’Homère, d’une grande justesse, suffirait à me faire conseiller la lecture du livre. C’est peut-être la meilleure introduction à l’Odyssée. Mendelsohn sait la rendre vivante grâce à l’élément de dramatisation qu’introduisent dans le récit les séances régulières de séminaire. L’auteur en restitue les tâtonnements guidés par la lecture du texte et les soucis de la transmission, les doutes du professeur, les interventions des étudiants. Bref, un vrai périple.

Mais c’est surtout la présence de Jay Mendelsohn, qui venant introduire un élément inattendu, détournant le cours de sa routine, finit de transformer le périple en aventure. Car Jay n’aime pas Ulysse, cette mauviette, ce chef qui ne sait pas tenir ses hommes, ce guerrier pleurnichard, qui n’arriverait à rien sans le coup de pouce d’Athéna! Au-delà du motif de comédie (qui n’a jamais eu parfois, dans certaines situations, un peu honte de son père?), les réflexions de Jay, présentées avec beaucoup d’humour par l’auteur, renouent avec les intentions premières de l’épopée. Car si Jay n’aime pas Ulysse, c’est à cause de sa vie, de sa propre vie: lui qui a su se hisser hors de son milieu à force de détermination, devenir mathématicien, chargé de recherches confidentielles, plus tard professeur d’Université. Entre Jay et Ulysse, c’est pour ainsi dire un bataille d’héroïsme, deux conceptions de la vie héroïque.

Porté à défendre Ulysse, parce qu’il est un professeur reconnu donnant un cours sur l’Odyssée, Daniel Mendelsohn n’aurait-il pas oublié lui-même qu’il est aussi une sorte de Télémaque, enquêtant sur son propre père, dont comme tous les Télémaque il ignore l’essentiel? C’est la partie la plus émouvante du texte. Entre les événements racontés et la rédaction du livre, Jay est mort. Ne reste de lui que les récits que Daniel Mendelsohn en fait, que d’autres lui en font. C’est à saisir cet homme, que s’attache ici l’auteur, cet homme différent, plus complexe sans doute que l’image que le fils a gardée et dont les reconnaissances multiples d’Ulysse continuent d’offrir le modèle, reconnaissances en trompe l’oeil qui à la fois préparent et retardent la reconnaissance finale, du fils par le père. A travers le regard des étudiants, ce que Daniel devine de leurs relations sur un quai de gare, dans une wagon de train, les participants à une croisière en Méditerranée qu’il finit par faire avec son père sur les traces d’Ulysse, les témoignages d’un frère, d’un oncle, d’une mère, c’est une autre figure, kaléidoscopique, qui s’élabore patiemment, enrichissant les souvenirs de l’auteur de nouvelles perspectives, dans ce mélange d’identité et d’ignorance qui est l’un des motifs principaux de l’épopée d’Homère:

quelle est la différence entre ce que nous sommes et ce que les autres savent de nous? Cette tension entre anonymat et identité sera un élément clé de l’intrigue de l’Odyssée.

Livre très touchant d’un fils sur son père, subtil exercice de deuil, Une odyssée est aussi un vibrant hommage à toutes les autres hérédités, celles qu’on s’est choisies: hérédité de professeurs qui ont enrichi votre vision du monde, généalogies universitaires, grands textes littéraires. Elle montre que la lecture assidue, précise de 12000 vers d’Homère n’est pas seulement l’exercice scolaire qu’on pourrait imaginer, ou l’une de ces activités « inutiles » qu’un monde grisé de technique et d’exactitude mathématique imagine, mais la condition d’un travail d’exploration de soi, un véritable miroir ouvert sur la conscience, qui nous parle d’identité, de relation entre les générations, d’amour entre un homme et une femme vieillissants. Un vibrant hommage à ce qu’on appelait encore il y a peu les Humanités!

6 comments on “Daniel MENDELSOHN: Une Odyssée”

    • C’est une super lecture. Je ne connais pas les autres livres de l’auteur. Mais celui-ci m’a donné envie d’en lire plus. J’irai faire moi aussi un tour à la médiathèque 😉

  1. Je viens de faire un long très long passage chez toi
    Tout d’abord sur le Mendelsohn je partage ton avis, je viens de faire un billet récemment et c’est un livre auquel j’ai pris grand plaisir

    Je m’autorise une critique de ce blog !!! tu ne publies pas assez souvent !!
    bon je plaisante car j’ai souvent la tentation de lever le pied mais finalement je renonce à mon renoncement …
    Du coup je viens de parcourir tout ton blog, je dis bien tout, et bien sûr j’y ai trouvé des pépites qui m’avaient échappé et je me retrouve avec une PAL au bord de l’asphyxie mais ça je crois que tu connais

    Au plaisir de te lire le plus souvent possible

    • Oui, je peine à tenir le rythme ces temps-ci. Mais promis, je vais m’efforcer d’être plus présent. Merci en tout cas pour ta visite. C’est ce genre de commentaires qui donne envie de prendre un moment pour ajouter quelques billets.

    • Oui, vraiment passionnant, c’est à la fois une lecture passionnante de l’Odyssée et le récit d’un fils sur son père. Le fait que Mendelsohn parvienne à raccrocher ces deux histoires tient du talent de l’écrivain. Tous ceux à qui j’en ai parlé pour l’instant ont adoré.

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