Mois : novembre 2016

Jean-Christophe BAILLY: Une nuit à la bibliothèque

bailly-une-nuit-a-la-bibliothequeDans la bibliothèque de Parme, la nuit, les livres s’éveillent et parlent. Ils se parlent d’eux-mêmes, des vivants, de la ville, du désir de monde qu’ils portent en eux. Conviés à partager ce moment, les spectateurs sont là, observant ce moment d’intimité quand les livres se chuchotent entre eux ce dont nous nous doutions bien qu’ils se parlent. Il en va du désir, de la lecture, et de la proximité de la fiction et du réel…

J’ai découvert Jean-Christophe Bailly il y a peu, grâce au numéro que la revue Europe lui a consacré récemment. Comme j’avais très envie de le lire, j’ai bondi à la Bibliothèque et j’ai trouvé cette Nuit à la bibliothèque. Si les livres, la nuit, s’animent dans ma Bibliothèque comme dans la pièce de Jean-Christophe Bailly, j’aimerais bien savoir ce que ce livre leur dit – descente vertigineuse ! Un livre est comme un monde ; le monde est-il autre chose qu’un grand Livre ? A partir de ces deux métaphores, dont je ne suis pas sûr que dans l’esprit de l’auteur il s’agisse simplement de métaphores, Jean-Christophe Bailly a conçu une sorte de divertimento raffiné, destiné à l’origine à être représenté dans les lieux même de l’action, à la Biblioteca Palatina de Parme. C’est une bonne entrée dans l’œuvre subtile de l’écrivain, dont j’aurai bientôt à reparler. J’ai passé avec ses livres un merveilleux mois de septembre…

Jack LONDON: L’appel de la forêt

london-lappel-de-la-foretAlors qu’il coule des jours heureux auprès du juge Miller, Buck, chien croisé d’un terre-neuve et d’une chienne colley, est un jour enlevé à son maître par l’aide-jardinier et vendu à un trafiquant de chiens. Direction le Klondike, les étendue glacées. Buck va désormais servir comme chien de traineau. Dans l’effervescence de la Ruée vers l’Or, l’animal est attelé et lancé sur les pistes glacées…

L’appel de la forêt, L’appel sauvage, ou encore L’Appel du monde sauvage comme vient de le rebaptiser la récente traduction de la Bibliothèque de la PléiadeThe Call of the Wild – est avec Croc-Blanc, Loup-Brun, Ce spot et Construire un feu l’une des cinq histoires que London a consacré à des chiens. C’est aussi la plus célèbre, celle qu’on lit au sortir de l’enfance, appuyée d’adaptations télévisées ou cinématographiques.

J’ai été bien surpris moi-même de reprendre ce livre. Comme toujours quand je relis, j’y ai retrouvé quelque chose de très différent de l’impression que j’en avais gardé. Plus brutal, plus rapide que ce que je croyais m’en rappeler, L’appel sauvage est une fable, plus qu’un roman, plus rugueux, plus artificiel aussi que dans mon souvenir.

Sous ce récit, bien sûr, une thèse, celle de la plupart des récits justement qui prennent sur le monde un point de vue animal : la proximité des hommes et des bêtes, renforcée ici par l’expérience de vie commune à quoi les rigueurs du Grand Nord condamnent hommes et chiens. Ainsi toute la chiennerie humaine forme le cadre de l’aventure de Buck, et des relations entre chiens qui ne manquent pas de leur côté de faire penser aux relations entre les hommes dont ces chiens sont si proches. C’est une écriture elle-même assez chienne qui sert le récit, courte, rapide, courant à l’essentiel, capable de sympathie ou d’affection, mais débarrassée des raffinements de la culture de salon – quelque chose d’un art brut donc, qui sonne comme un retour à l’essentiel.

Subtil à sa manière cependant, l’art de Jack London se nourrit du point de vue original donné sur l’Histoire : la grande aventure du Klondike vue à travers le regard d’un chien prend des allures d’épopée (la tentative pour relier le plus rapidement possible les villes de mineurs le long de la route de la Ruée vers l’or et permettre au courrier toujours plus abondant de parvenir sans retard à ses destinataires), de comédie humaine (le destin tragi-comique de trois imbéciles imbus d’eux même, ne comprenant rien aux rigueurs de la vie polaire, étrangers à cette touche de respect qui dans le Grand Nord pointe sous la brutalité des paroles, et qui finissent par s’abîmer dans un lac), de tragédie antique (le destin de John Thornton, nature franche et généreuse, parti chercher la fortune dans les confins, mort sous les flèches des indiens).

C’est qu’il y a décidément quelque chose de fort romanesque dans ce Grand Nord. Le long des plaines enneigées, des rivières gelées, des forêts, des montagnes, la présence brutale des indiens, des loups ramènent au récit d’une nature originelle, organisée ou dirigée selon d’autres principes que ceux de la nature civilisée. Il y a sans doute quelque chose de rousseauiste dans ce motif d’une nature première pointant sous le masque d’une nature seconde, d’un primitif innocent, bien que meurtrier, paraissant sous la figure de la sauvagerie dans laquelle redescendent si facilement hommes et bêtes lorsqu’ils sont réduits à certaines extrémités. Car le destin de Buck n’est pas tout simplement celui d’un retour au sauvage. En s’éloignant des hommes pour s’établir parmi les loups, Buck a fui aussi cette sauvagerie dont il a plusieurs fois au cours du récit éprouvé les violences: vol, bestialité, attaque de chiens sauvages, et trouvé une communauté. Fuyant l’Histoire, Buck finalement rejoint la légende, le conte :

Alors, quand viennent les longues nuits d’hiver et que les loups sortent du bois pour chasser le gibier dans les vallées basses, on le voit courir en tête de la horde, sous la pâle clarté de la lune, ou à la lueur resplendissante de l’aurore boréale. De taille gigantesque, il domine ses compagnons, et sa gorge sonore donne le ton au chant de la meute, à ce chant qui date des premiers jours du monde.

Julia VOZNESENSKAYA: Le Décaméron des femmes

le-decameron-des-femmesElles sont dix. Dix femmes en quarantaine dans une maternité de Leningrad. Dix femmes qui viennent d’accoucher et qui, pour passer le temps, décident de consacrer les dix soirées qu’elles ont devant elles à se raconter. Dix fois dix histoires, sur le modèle du Décaméron de Boccace. Au centre du roman, leurs histoires, récits de relations d’hommes et de femmes : histoires de premier amour, désirs, violences, frustrations, confessions, joies, peurs, espoirs et angoisses. Dix portraits de femmes. Dans les lointains, l’URSS, la tragédie de l’Histoire, les souvenirs encore vifs de la guerre, les rêves trompeurs d’émancipation.

C’est au hasard d’une promenade en bibliothèque, dans le désœuvrement d’un week-end qui commençait, que j’ai trouvé ce livre. J’aime ces moments de liberté. Et plutôt que de fréquenter les librairies, j’aime alors me perdre entre les rayonnages d’une bibliothèque, feuilleter les livres que je retrouve là de semaine en semaine, ceux qu’on n’emprunte plus, ou plus guère. J’aime glisser parmi ces textes dont beaucoup ne font plus l’actualité, souvent injustement, et n’ont pas non plus acquis le statut tant convoité de classiques – une forme d’injustice encore. Parfois, je vais plus loin. J’emprunte un de ces livres. La rencontre n’est pas toujours réussie. J’y ai trouvé de grands moments de lecture aussi cependant. Car j’aime me plonger dans ces livres qui me ramènent à une autre époque de ma vie de lecteur, qui me rappellent d’autres enthousiasmes, qui me font souvenir d’un temps où ce qu’on juge important ou désirable de lire se distribuait autrement.

Le Décaméron des femmes nous ramène au temps de l’Union soviétique et de la littérature des dissidents. Publié en Allemagne, en 1985, peu après que Julia Voznesenskaya ait quitté l’URSS, c’est le roman d’une féministe, qui a du faire grincer les dents de bien des caciques du Parti, et trouva son public en Occident. C’est le roman d’une époque donc, mais dont le temps qui passe, et avec lui l’Histoire, a peu à peu sédimenté la matière. C’est ce que j’aime aussi avec ces lectures entreprises par hasard, hors de toute actualité. Le propos du livre, bien sûr, tient en une idée :  au royaume des travailleurs, la travailleuse n’est pas reine ! C’est le propre des récits de combat.  Poursuivant, à la manière romanesque, l’engagement initié par Olympe de Gouges, Voznesenskaya fait le portrait d’une Révolution inachevée, qui a exclue de son projet émancipateur les femmes, soit la moitié de l’humanité.

Peut-être la matière en est-elle plus sombre cependant, car la question n’est plus ici celle de droits qu’il suffirait de conquérir afin de permettre aux femmes  de jouir des bienfaits de la Révolution à égalité avec les hommes. Sous le niveau de la domination économique, à laquelle l’organisation collectiviste des moyens de production prétend avoir réglé son compte, se découvre un autre niveau de domination, dont sont d’abord victimes les femmes, primaire, premier, sauvage, une violence du désir, de la satisfaction des pulsions, qui est aussi la violence de la guerre, des blessures de l’Histoire. La Révolution n’a pas pacifié les rapports humains. Elle en a simplement fait varier les manifestations. Les moments les plus poignants du recueil, les plus difficiles aussi tiennent à cette thématique. Les récits de viols, de morts se mêlent à des récits de guerre, de prisons, de camps, explorant, sous l’apparence officielle de la république des travailleurs, la perpétuation secrète du fascisme.

Il y a plus cependant dans ce livre qu’une idée, un engagement, une critique. A travers ces dix femmes, de tous les milieux, Voznesenskaya offre un portrait attachant de la condition féminine. A travers Olga, ouvrière au chantier de l’Amirauté, Larissa, professeur de biologie, Zina-la-Zonarde, Natacha, l’ingénieur, Valentina, la fonctionnaire du soviet de la ville, Albina, l’hôtesse de l’air, Galina, la dissidente, Nélia, professeur de musique, Emma, metteur en scène, Irina, la secrétaire, un portrait polyphonique de la condition féminine se construit, par petites touches, avec ses pudeurs, ses moments de doute, ses frustrations, ses traumatismes, ses espoirs, ses joies.