Pujade-Renaud, Dans l'ombre de la lumièreDe saint Augustin, on connaît bien sûr l’auteur des Confessions et de La Cité de Dieu, ainsi que le portrait, un des sommets de l’art, que Carpaccio a peint, à Venise, dans la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni. On se rappelle le nom du Père de l’Eglise, converti au christianisme après la longue errance des années de jeunesse, contemporain de la chute de l’Empire romain. Mais que sait-on des années qui ont précédé cette conversion, sinon ce qu’Augustin lui-même en raconte dans les confessions qu’il adresse à son dieu? Que sait-on surtout de la compagne avec laquelle il passa dix années, qui lui donna un fils, avant que celle-ci ne soit brutalement congédiée? « Entre-temps se multipliaient mes péchés« , écrit Augustin. « L’on m’avait arraché du flanc, comme un obstacle au mariage, l’habituelle compagne de ma couche. Mon cœur, où elle était fixée, en fut déchiré d’une blessure traînante de sang. Quant à elle, elle repartit pour l’Afrique, en laissant auprès de moi le fruit de sa chair, mon fils, et elle te fit le vœu de ne plus connaître d’homme. Mais moi, infortuné, je n’imitai pas cette femme toute simple. » (Confessions, VI, XV, 25). Imaginons que cette femme ait pu écrire, qu’on ait pu en conserver le nom, qu’à travers les siècles son témoignage nous soit parvenu, comme des contre-confessions. C’est ici que commence le très beau roman de Claude Pujade-Renaud: Dans l’ombre de la lumière, ou le côté obscur de la sainteté.

J’ai découvert le roman en parcourant la bibliographie de l’auteure, dont je venais de lire un autre très beau livre, consacré à Port-Royal, Le Désert de la Grâce (pas encore chroniqué!). J’avais apprécié le talent avec lequel elle se tient dans la coulisse de l’histoire politique et religieuse – histoire toute masculine, dominée par le désir d’éradiquer jusqu’au souvenir des éléments contestataires, un petit groupe de femmes, réunies dans un lieu écarté, mais d’où avait jailli une voix, une ambition, capable de faire vaciller les empires. Je retenais aussi le souvenir de cette autre voix, celle de saint Augustin, découverte et redécouverte dans mes lectures des Confessions, que je tiens pour l’un des plus grands textes de l’histoire littéraire et de la philosophie. Je me rappelle aussi mon étonnement, lorsque j’avais lu ce texte: cette culpabilité incessante, dont la litanie finissait par recouvrir tout le propos, à propos de choses si petites, si anodines, dont je me demandais s’il valait bien la peine d’y débusquer là les prémisses du péché. Je savais qu’Augustin, avant de se convertir au christianisme, avait longtemps épousé la cause d’une autre religion: le manichéisme. Et je ne cessais de me demander s’il n’y avait pas dans cette facilité à nommer le mal une gaminerie (un vol de poires) ou les épanchements du cœur amoureux une survivance de ces idées manichéennes. Augustin, qui réorienta avec tant de vigueur le premier christianisme, n’était-il pas une sorte de manichéen défroqué? l’enfant d’une époque désorientée par les bouleversements politiques et l’annonce programmée de la chute de Rome?

Avec beaucoup de subtilité, Claude Pujade-Renaud a choisi d’explorer cette voie. Et elle le fait de la manière la plus convaincante qui soit: en donnant la parole à la femme répudiée par Augustin, cette épouse (plutôt cette concubine) dont Augustin ne nous dit rien, ou presque rien, même s’il ne tait pas, sous le frémissement de paroles pleines de pudeur, la souffrance dans laquelle le plongea sans doute cette séparation. Dans les silences, ou les demi-silences du texte des Confessions, Claude Pujade-Renaud a ainsi conçu son roman, interprétant les vides, débusquant derrière les tours impersonnels la présence trop pesante d’une mère (sainte Monique), dont l’auteure nous livre un portrait sans concession (ah ces hommes méditerranéens prisonniers du lien maternel!)

Le moins intéressant n’est pas que ce soit un roman. Car cela rejoint le propos féminin (féministe?) de l’auteure. Que reste-t-il aux femmes en effet dont l’histoire officielle (car les Confessions, quelle que soit la sincérité d’Augustin, sont devenues une sorte d’histoire officielle du premier christianisme), oui que reste-t-il à ces femmes dont l’histoire mâche, estompe, gomme la présence? L’invention, la recréation, c’est-à-dire le roman! En imaginant le point de vue de cette femme, qu’elle choisit de doter d’un nom, Elissa, Claude Pujade-Renaud donne tout à coup vie à l’envers du décor: cette femme, remplie d’amour pour cet homme qui s’est éloigné d’elle, pleine de ressentiment pour celui qu’elle continue à aimer, et dont elle continue à partager l’ancienne foi, cette amoureuse pleine d’une fidélité comme en connaissent les héroïnes de Racine (cette fidélité qui s’affirme en haine), ivre d’une sensualité qu’elle retrouve dans la voix sombre, profonde de l’évêque d’Hippone dont elle suit de loin les apparitions publiques, jalouse de cette Grâce à laquelle elle ne comprend rien. Le reste est difficilement résumable. Mais je vous promets, si vous tournez la première page, de beaux, de très beaux moments de lecture.

6 Comments on Claude PUJADE-RENAUD: Dans l’ombre de la lumière

  1. J’aime énormément cette auteure, j’avais beaucoup aimé le désert et la grâce et le monde janséniste et j’ai beaucoup aimé celui là, on y retrouve tout son talent
    on passe du réel à l’imaginaire avec intérêt et l’on a envie de lire Augustin

    • Oui, j’avais saint Augustin en tête en le lisant et je me suis replongé dedans dès que j’ai fini de lire le roman. Cette auteure à un talent rare pour se couler entre les lignes des textes ou de l’histoire, en faire parler les blancs, les silences. Je pense que je vais m’intéresser à ses autres romans.

  2. Je l’ai dans ma PAL depuis un moment ! Pour ma part, c’est ma découverte de son roman sur Sylvia Plath, très juste et convaincant également, qui m’a donné envie de poursuivre la découverte de cette auteure.

    • Oui, c’est la justesse du propos, la précision avec laquelle Pujade-Renaud glisse sa narration entre les faits, les écrits qu’elle exploite qui m’a séduit chez cette auteure. J’ai lu avant ‘Le Désert de la grâce’ que je pensais chroniquer ce week-end (si je remets la mains sur le livre disparu sous les piles envahissantes 🙂 ). Je note le titre sur Sylvia Plath.

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