Buck (Pearl), L'ExiléeLe monde ou la Mission? La contemplation exaltée des beautés de ce monde ou la poursuite du grand Œuvre divin, enseignée à une communauté de puritains par leur foi rigoriste? Tel est le dilemme qui s’est posé à Carie, une jeune américaine éprise en même temps de joie et d’Idéal. A peine mariée au pasteur Stone, elle rejoint la Chine avec son époux où pendant plusieurs décennies ils vont travailler à évangéliser les populations locales. Mais si Stone se consacre d’emblée à sa mission, sans écouter d’autre motivation que celle, religieuse, qui l’a conduit ici, très vite Carie se montre sensible au charme particulier de ces régions de Chine, à l’humanité qui y vit, qui y souffre. Bientôt, un premier enfant naît, très vite suivi d’un deuxième. Dans le décor d’une Chine sensible, que le pasteur Stone s’évertue à ne pas voir, les destins des deux époux s’éloignent…

Pearl Buck fait partie de ces auteurs, dont j’ai souvent entendu parler sans rien en savoir ou presque. Et je crois que j’en serais resté là si l’autre jour, à table, son nom n’était soudainement tombé, à l’occasion d’une conversation amicale où chacun évoquait ses grandes lectures de jeunesse, après ceux de Zola, Balzac, Jane Austen… Le lendemain, chez un des bouquinistes que je fréquente hebdomadairement, ou presque, je suis tombé sur cet Exilée, dont j’ai aimé la belle couverture, un peu passée, d’une autre époque, avec cette odeur caractéristique des vieux Livre de Poche que je lisais chez mes parents. Je ne saurais dire s’il s’agit d’un grand livre, et si Pearl Buck mérite d’être tirée de l’oubli, ou du quasi oubli, dont le prix Nobel n’a pas suffi à la préserver. Mais c’était le livre qu’il me fallait, à ce moment là. Et j’ai passé quelques belles soirées à suivre l’histoire de cette mère courage, partagée entre une foi fervente, mais inquiète, et un goût exalté pour les joies et les beautés du monde, au milieu des magnifiques paysages d’une Chine que l’Occident commençait alors à peine à découvrir.

Car L’Exilée offre d’abord un très beau portrait de femme. Dès le début du livre, une femme se souvient, d’une autre femme, sa mère.  Cette narratrice, Consolation, est le double de l’auteur et Carie, l’héroïne, sa propre mère. Mais jamais, dans le récit, nous ne sortirons de cette relation singulière: une femme se souvenant d’une autre femme, sans que le rapport biographique ne soit même explicité entre les deux.

Parmi les images qui traversent ma mémoire, j’en choisis une qui la représente le mieux. Je prends celle-ci: elle se trouve au milieu du jardin américain qu’elle a planté au cœur sombre d’une cité chinoise, sur le bord du fleuve Yangtsé. »

Je dirai que c’est cette phrase, la première phrase du roman, qui m’a fait acheter le livre, sans doute parce que j’aime beaucoup les portraits, les portraits de femme en particulier, et qu’il y était aussi question d’un jardin. Carie est une femme instruite et sensible, éduquée dans le cadre rigoriste d’une communauté de puritains hollandais venus s’établir en Amérique. Dès son plus jeune âge, sa sensibilité à la beauté et aux souffrances des autres hommes, qui s’exprime notamment dans le récit par des évocations subtiles  de la région montagneuse de Virginie, font de Carie un être un peu à part, au milieu d’une communauté élevée dans le goût de l’effort, du travail bien fait, qu’anime une suspicion poussée à l’égard de tout ce qui pourrait détourner ces croyants de la contemplation divine, notamment les joies de ce monde. Idéaliste, elle se rêve missionnaire et finit par épouser le pasteur Stone, une sorte de saint, qui ne songe qu’à Dieu et à son ministère (mais trouvera le loisir d’avoir sept enfants avec elle!).

Pearl Buck a composé ce récit en s’inspirant de la vie de ses propres parents, des missionnaires américains partis en Chine où il passèrent tout le restant de leur vie. C’est un des aspects intéressants du roman: ce portrait pudique de parents dont l’auteur ne comprend pas toujours les motivations, le constat retenu de l’échec de leur mariage, la folie de sainteté du père, qu’on devine aisément égoïste sous sa ferveur évangélique, l’engagement sans compter de la mère pour les miséreux, pour ses propres enfants, contre les injustices.

Sur cette trame familiale, Pearl Buck a composé un récit dans lequel j’ai trouvé en fait deux romans.

Il y a d’abord un roman religieux, ou plutôt ce que j’appellerais un roman de la foi, genre aujourd’hui passé de mode. Pourtant, la confrontation de Carie et de son mari, le pasteur Stone, offre une belle occasion à l’auteur de s’interroger sur le sens de la vie, la place qu’y prennent les joies de l’existence, la signification d’une sainteté à laquelle certains comme Carie peuvent aspirer en croyant ne jamais la trouver, tandis que d’autres, à l’image du pasteur Stone, font profession d’enseigner la foi et négligent ou méprisent ceux à qui ils l’enseignent. Il n’est pas indifférent que cette confrontation soit en même temps celle d’un mari et de sa femme: à Stone qui méprise le monde parce que sa vie est intégralement tournée vers Dieu, Carie oppose le motif d’une femme ivre de joie et de beauté, qui aborde la Chine non en conquérante, mais comme une personnage sensible qui en perçoit tout de suite les souffrances et la profonde humanité, une femme humaine, donc, du monde, sans être mondaine, volontiers révoltée contre son Dieu, mais pas jusqu’à se détourner de lui, une mère attachée passionnément à ses enfants, au contraire de son mari, indifférent, ou qui s’accommode, au principe que ce serait la volonté de Dieu, de la mort de plusieurs d’entre eux, vaincus par les rigueurs de la vie itinérante et les nombreuses épidémies.

L’autre roman, bien sûr, est celui de la Chine, une pays que Carie découvre avec ses yeux capables de voir, et qui éclate dans de très belles descriptions des paysages des régions bordant le fleuve Yangtsé, des vieilles villes historiques, du spectacle des beautés sublimes côtoyant la misère la plus noire. On ne peut pas lire ces lignes sans être pris par un véritable intérêt pour la Chine. Google aidant, j’ai découvert des lieux que j’ignorais (j’ai découvert surtout que je ne savais pas grand chose de la Chine, une fois sorti des grandes cités contemporaines), et j’avoue que j’ai été à deux doigts à certains moments d’étudier plus sérieusement la possibilité d’un voyage par là bas, sur les trace du beau personnage de ce roman. Qui sait, cela sera peut-être un jour plus qu’une rêverie entre deux pages de lecture. Je repenserai alors à L’Exilée, et à la belle rencontre que j’y ai faite.

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