James (Henry), Le Regard aux aguetsA vingt-six ans, Roger Lawrence, un bostonien, droit, un brin rigide, issu de la société fortunée de Nouvelle-Angleterre,  aspire aux joies du mariage. Il rêve d’un foyer confortable, d’une épouse tendre et aimante, d’un havre de sécurité.  Éconduit plusieurs fois par les femmes du monde qu’il fréquente, Roger tourne son dévolu vers une fillette de douze ans, une enfant démunie dont il a hérité de la garde. Il l’adopte et décide de l’éduquer avec le but secret d’en faire plus tard sa femme…

Pygmalion en Amérique, tel pourrait être le sous-titre de ce premier roman d’Henry James, rédigé par un auteur relativement inexpérimenté de 28 ans, quoiqu’il ait déjà produit alors quelques habiles récits en s’essayant à l’art de la nouvelle. Un roman étrange, un brin artificiel, qui n’est pas dénué cependant d’une certaine saveur de satire sociale et campe – déjà – un premier et beau portrait de femme, ballottée par les rigueurs de son origine sociale et les désirs des hommes qui croient pouvoir tisser en secret le motif de sa destinée. Sur ce canevas scabreux, à la limite incestueux (Roger élève Nora comme sa propre fille et découvre avec elle les joies de la paternité!), Henry James, qui renia ensuite ce livre qu’il jugeait froid et inabouti, compose cependant les thèmes qui seront ceux de son œuvre future: la satire de la naïveté américaine; la proximité de la droiture et d’une certaine perversité morale; l’enfance, la féminité, la sensibilité aux arts vécus comme un point de vue mêlé d’inconscience et de lucidité sur les perversions des hommes; la revendication du droit individuel au bonheur; le romanesque défini non comme une qualité du récit, mais comme la suite de l’imagination des personnages et de leur méprise sur eux mêmes et sur leur entourage.

C’est un premier roman, bien sûr, moins abouti que d’autres œuvres postérieures de jeunesse, ces deux sommets de la comédie du mariage que sont Confiance et Les Européens ou bien le très balzacien Washington Square. Mais c’est le premier roman d’un très grand écrivain, attentif à sculpter finement des personnages romanesques, au moyen de quelques phrases ciselées qui valent à elles seules que l’on se plonge dans ce roman.

Roger est un puritain naïf qui ne se rend même pas compte de la perversité de son projet de séduction. Sa représentation du mariage reste prisonnière d’une vision toute faite qui finalement concède peu à la liberté des sentiments:

Il voyait dans l’avenir, brillant comme à travers la brume, une scène intime, un petit salon éclairé de lampes par une nuit d’hiver, une placide épouse et mère, rayonnante d’un bonheur domestique, une enfant aux cheveux d’or et au milieu de tout cela, lui-même, ivre de possession et de gratitude.

Don Quichotte du mariage, tout entier à ses rêves domestiques, il néglige la manipulation qu’il fait subir à la jeune Nora, s’abritant derrière l’idée qu’il ne s’imposera pas à elle, mais attendra que chez sa pupille la reconnaissance se transforme en transport amoureux.

Roger n’avait nulle envie de rappeler à sa jeune compagne ce qu’elle lui devait, car la clef de voûte de son plan était que leur relation s’épanouît le plus naturellement du monde. Mais il guettait patiemment, comme un botaniste au cours de ses randonnées attend les premières violettes des bois, la timide fleur champêtre de l’affection spontanée.

Face à lui Nora est un de ces beaux personnages d’enfant puis de femme qui annonce les héroïnes de Ce que savait Maisie ou d’Un portrait de femme. Bénéficiant de la générosité de Roger, dont elle tarde à percer le secret, elle se vit comme une princesse dans un conte de fée. Ignorante de la relation qui la lie à son tuteur, elle ne tarde pas à développer sous son regard des qualités qui font d’elle un personnage plus sensible, plus moral et plus intelligent que le pygmalion qui projette sur elle son fantasme d’une vie rangée à l’abri des séductions du monde. Pourtant, rien de définitif sous la plume de James: Roger reste un personnage plus ridicule que pervers, tiraillé dans une « guerre perpétuelle entre son dessein égoïste et son généreux caractère ».

Des péripéties, nombreuses, finissent par déplacer définitivement le roman cependant du côté de la comédie sociale, en s’appuyant sur une galerie de personnages fantasques: Fenton, un profiteur, qui rappelle tardivement un lien de cousinage avec Nora, tâchant de gagner la dot de la jeune fille en faisant une irruption brutale et rocambolesque dans le cours bien réglé de la vie campagnarde où la jeune fille et son tuteur ont élu domicile; Hubert Lawrence, un cousin de Roger, qui trouve dans son ministère de pasteur et dans les beaux sermons qu’il prononce en chaire un terrain d’élection à son talent de séduction des femmes de la bonne société; Mrs Keith, qui chaperonne Nora lors du voyage de la jeune fille en Europe, et tente, à Rome, de la convertir au catholicisme.

Mais le véritable triomphe du romanesque, c’est dans la fin de ce récit (je ne le dévoile pas!) que vous le trouverez: victoire de l’imagination et de l’amour sur la duplicité des sentiments. Le cœur a ses énigmes et les voies du bonheur ne sont parfois pas si éloignées que cela du romanesque le plus échevelé.

Challenge XIXe siècle

4 Comments on Henry JAMES: Le Regard aux aguets

  1. ça à l’air passionnant ce roman! J’aime beaucoup Henry James. As-tu lu sa novella, le tour d’écrou? Un chef-d’oeuvre que j’ai récemment chroniqué. A l’occasion j’achèterais sans-doute ce premier roman pour l’ajouter à ma collection.

    • Oui, je l’ai lu plusieurs fois, mais avant ce blog, donc je n’ai pas écrit de billet dessus. J’aime beaucoup les textes courts de James. J’avais d’ailleurs entrepris il y a déjà quelque temps de lire (ou relire) l’intégralité de ses nouvelles. Il faudrait que je m’y remette.

  2. À chaque fois que je lis un billet de toi sur Henry James, je culpabilise. Lui qui m’accompagne depuis si longtemps, qui fait partie de mes écrivains préfères, je le délaisse lamentablement depuis quelques années. Je n’ai pas lu son premier roman ni ses premiers textes dont tu parlais dans notre billet. Il va vraiment falloir que je retrouve mon cher Henry.

    • Je risque de te faire culpabiliser plus fort encore alors 🙂 Lors de ma bouderie bloguesque de presqu’un an, j’ai lu plusieurs James, en particulier des nouvelles, que je chroniquerai petit à petit. 🙂 Je serais heureux en tout cas que tu retrouves notre cher Henry pour pouvoir lire tes billets là-dessus.

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