Ceux qui ont suivi les précédents épisodes du Voyage au centre de ma PAL savent par quelles aventures déjà m’a conduit l’investigation dans les fonds inexplorés de ma bibliothèque, quels dangers j’ai côtoyés, quelles rencontres inimaginables j’ai faites, quelles amitiés indéfectibles j’ai nouées, parfois au péril du bon sens, pendant de longues heures se prolongeant bien longtemps jusqu’au cœur de la nuit. Pour les autres, je rappellerai que ma Pal (ma Pile de Livres à Lire) n’est plus ce petit tas de livres, policé, qu’on trouve dans bien des demeures où la lecture a acquis le droit de bourgeoisie, cette étagère sympathique dans laquelle on vient chercher le compagnon des prochains jours de lecture. La plupart des lecteurs – ceux pour qui la lecture n’est pas seulement un passe-temps agréable valorisé culturellement, mais une nécessité, une ambition de tous les instants –  la plupart des lecteur donc sait bien  qu’il y a toujours quelque chose à redouter du côté de ce domaine réservé, où nous accumulons, plus que de raison, des promesses de bonheur à venir, au retour de courses insensées dans les rayonnages des Temples de perdition pour le porte-monnaie que sont les librairies. Bref chacun a tâté de cette maladie chronique qu’est l’expansion infinie de sa PAL…

Or il se trouve que ma PAL n’est plus seulement donc cette sympathique étagère menaçant de déborder de toutes parts, et qu’il suffit régulièrement de recadrer, par quelque plan de rigueur efficace, mais une sorte d’être en soi, un espace peuplé de plusieurs centaines, voire d’un millier d’ouvrages, avec ses circonscriptions, ses districts, ses régions, mais tout cela organisé selon une logique propre à lui qui m’ont fait découvrir, lors de mes précédents voyages, des territoires dont je ne soupçonnais pas l’existence jusque là. Pourtant, ma dernière incursion m’avait fait éprouver des terreurs inqualifiables, dans les landes entourant le manoir hanté du Challenge Halloween. Et j’avais donc décidé, depuis plusieurs mois, d’adopter une attitude plus réservée à l’égard de ce domaine de tentations intenses, mais dangereux, en réservant, sur une petite étagère au pied de mon lit, une nouvel espace, à une nouvelle PAL, constituée exclusivement des ouvrages achetés au cours de ces 6 derniers mois. C’est là que j’ai puisé la plupart de mes dernières lectures. Pourtant, au milieu d’un livre de Jules Verne, j’allais faire une découverte étonnante, qui remettrait définitivement en cause les résolutions courageuses de ces derniers mois.

Jules Verne, frontispice de <i>Cinq Semaines en ballon</i>

au milieu d’un livre de Jules Verne

 

J’ouvris Cinq semaines en ballon dans la dernière semaine du mois d’avril, le premier des plus de soixante volumes des Voyages extraordinaires de Jules Verne collectionné sur ma liseuse, et donc fier une fois de plus d’échapper à la tentation de ma PAL – celle qui a tout envahi – et à qui, à l’abri dans mon lit, je laissais l’avantage de prendre possession du reste de mon appartement. J’avais déjà parcouru une bonne cinquantaine de pages. Ma lecture se poursuivait avec la même aisance que celle de mes trois nouveaux compagnons dans leur ballon au centre de l’Afrique. Et puis, au détour d’une page, l’écran de ma liseuse s’est figé:

.ite ! S@mmes bl@qués. A.@ns bes@in d’ !ide. Ne p@urr@ns h@n@rer de n@tre présence l ! fête qui se prép !re. F !ites .ite ! Signé : le .ill !ge !ngl !is.

Le message n’ était pas très clair. Mais habitué aux énigmes, dont on sait qu’elle sont un des moteurs des romans de Jules Verne, je profitais de ma compétence récemment acquise pour recomposer sans effort le message : c’était un message du village anglais – l’un des lieux les plus doux de ma PAL, une oasis au milieu de déserts d’angoisse et d’aventures. Mes amis me réclamaient. Une fête qui se prépare et mes amis bloqués ! Je ne pouvais pas les laisser sans assistance. Comment étaient-ils cependant entrés dans mon livre de Jules Verne ? Je ne sais. Quelle connivence entre des régions de ma bibliothèque que je croyais totalement séparées la présence de ce message révélait-elle ? Je n’avais pas le temps d’y penser.

english-village.jpg

le village anglais

Je ne pris pas d’ailleurs vraiment de temps pour y penser. N’écoutant que la fidélité aux amitiés récemment contractées (ainsi que mon désir péniblement refoulé pendant ces six longs derniers mois), je sortis d’un bond de mon lit, et me précipitant hors de la chambre sur la première étagère qui se présentât je pénétrais témérairement dans ma PAL, par l’une des entrées dissimulées connue de moi seul. J’écartais deux rangées de poche, je résolus trois énigmes (ranger les dix premiers volumes de la Bibliothèque de la Pléiade dans l’ordre de publication ; identifier tous les volumes de ETA Hoffmann parus chez Phébus ; reconnaître dans les volumes dépareillés de Anne Perry les histoire de Monk et celles du couple Pitt). Une pile de NRF à pousser, et ce fut une brise chargée d’odeur de pages, le grand frisson caractéristique, l’environnement de musc, de bois précieux. Et, autour de moi, les histoires qui foisonnaient par centaines. J’étais revenu au cœur mystérieux de ma PAL.

Je ne vous accablerai pas du récit fastidieux des étapes, souvent périlleuses, de mon voyage. Sachez seulement qu’il me fallu plus de quatre semaines pour aborder enfin cette île heureuse, le village anglais, où je parais aujourd’hui. Quelle nouvelle m’attend en ce lieu ? Quelle menace accable mes amis ? Retrouverai-je le village heureux où je passais l’an dernier l’un des plus beaux mois de ma vie ? Les jeunes filles vêtues à la mode de Jane Austen ? Les suffragettes arborant sur leurs t-shirt des portraits de Virginia Woolf ? Les vénérables victoriens à la longue barbe ? Et des dizaines de muffins, scones, cheese-cakes pour accompagner la douceur d’un nuage de lait dans une tasse de thé et un bon roman de Graham Greene ? Je viens de franchir le petit pont tant aimé. J’entrevois les premières maisons du village. Et cette foule là ? Pour qui donc ? Et là-haut, cette banderole, est-ce pour moi :

Bienvenue au village anglais en ce mois de juin 2014
pour fêter
Le mois anglais, saison 3 de Lou, Titine et Cryssilda

moisx anglais.jpg

10 Comments on Voyage au centre de ma PAL (6): le village anglais – le retour

  1. Cher Cléanthe, ce joli voyage dans ta PAL m’a donné envie de plonger aussi dans le mois anglais. En débroussaillant le haut de ma PAL, j’ai vu aussi émerger un petit continent anglais…

  2. Très beau (et poétique) voyage au centre de ta PAL, comme d’habitude. Mais j’en ressors toute frustrée parce que tu ne nous as pas vraiment livré de titres (même si je sais ce que c’est que de
    faire un programme et de ne pas s’y tenir^^).
    Hâte de voir le premier arrêt que tu nous réserves.

  3. @Shelbylee: en fait quelques uns de mes arrêts à venir sont esquissés dans le dernier paragraphe: Virgia Woolf, Graham Greene, Jane Austen; et puis, il y a tous ceux que je vais découvrir en
    route…

  4. Beau billet d’introduction au challenge le mois anglais qui ne me donne qu’une envie replonger dans ma PAL tout aussi fournie que la tienne, elle recèle de trésors. La preuve aujourd’hui je viens
    de mettre la main sur une oeuvre obscure pas trop mauvaise de Norah Loft, à mi-chemin entre Rebecca et Jane Eyre. Petite mièvrerie bien sympathique qui m’aide à remettre le pieds à l’étrier en
    douceur. J’espère pouvoir te lire plus souvent dès que j’aurais pris possession de mon nouvel ordi. A bientôt et bonnes lectures british!

  5. @Missycornish: je ne connais pas cette Norah Loft. Il faut que j’en glisse un mot aux habitants de mon petit village. Mais méfiance, les livres sont jaloux les uns des autres.

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