Mois : juin 2014

Virginia WOOLF: Lundi ou Mardi

Un couple de fantômes qui se retrouvent dans la maison où ils se sont aimés ; un groupe de jeunes femmes parties enquêter dans le monde pour savoir si les œuvres produites par les hommes sont à la hauteur de l’adage qui veut que les femmes mettent des enfants au monde et les hommes des œuvres de l’esprit ; une tranche de jour ;  la rencontre d’une femme dans un compartiment de train, et le roman qui s’échafaude dans l’esprit de la narratrice ; un concert ; une combinaison de deux couleurs, bleu et vert, éclatant et se racontant sur la page ; la déambulation des couples qui vont et viennent dans les allées de Kew Gardens ; le motif d’une tâche sur le mur – en huit récits, dans Lundi ou Mardi, Virginia Woolf invente la nouvelle moderne. Des récits courts, faisant signe du côté du poème en prose, où se bâtit pour l’auteure une nouvelle façon de raconter, et pour le lecteur une façon nouvelle de lire, de s’entendre raconter des histoires, ou plus simplement encore le jaillissement de la vie…

Lundi ou Mardi est un petit volume de huit nouvelles, paru en avril 1921, décoré de gravures sur bois de Vanessa Bell, la sœur de Virginia Woolf. Un livre-artiste et un livre d’artiste conçu par Virginia Woolf sur les presses de la maison d’édition qu’elle dirige avec son mari Leonard Woolf. Huit textes divers dans leur manière: « Une maison hantée » – « Une société » – « Lundi ou Mardi » – « Un roman à écrire » – « Le Quatuor à cordes » – « Bleu et vert » – « Kew Gardens » – « La Marque sur le mur ». C’est que Lundi ou Mardi a d’abord été une sorte de laboratoire littéraire. Après deux premiers romans de facture relativement classique, La Traversée des apparences et  Nuit et jour, Virginia Woolf qui, au moins depuis son article sur  Le Roman moderne (1919), réfléchit à la nécessité d’inventer une nouvelle forme, travaille à des récits courts, des nouvelles, réunis justement dans ce recueil de Lundi ou Mardi. Beaucoup y voient la préparation des grands romans à venir, en particulier des deux suivants, La Chambre de Jacob et Mrs Dalloway, que Virginia Woolf a pensés elle-même comme une extension du procédé découvert dans certain de ces récits. C’est l’impression première qui ressort de la lecture de ce recueil : des œuvres modernes (modernistes), même expérimentales, qui demandent souvent d’être lues deux (ou trois) fois si on veut en prendre toute la mesure.

Difficile cependant de raconter plus de ce recueil, tellement à partir de là l’effet de la lecture se confond justement avec le moment de cette lecture. Je crois qu’à partir de Lundi ou Mardi, Virginia Woolf invente une forme singulière, qui met au défi le commentateur. Dans Le Quatuor à cordes par exemple, nous nous trouvons d’emblée devant un grand mouvement de foule (« Voilà, nous y sommes, et il suffit d’un coup d’œil sur la salle… »), un désordre de personnages et de paroles ou d’interpellations, menaçant dès le départ la possibilité représentative de la fiction (« et si, alors que je veux relater tous les faits, ce sont chapeaux, boas de fourrure, queues-de-pie et épingles de cravate en perle qui font surface – y a-t-il la moindre chance ? ») ; puis la voix de la narratrice se situe : c’est une femme, assise dans cette salle (« moi qui suis comme elles assise passivement sur une chaise dorée… »), une intériorité vécue (« assise… à retourner la terre sur un souvenir enfoui »), un des dizaines d’éclats de cette intériorité individuelle, qui se découvre, dans l’exercice d’une attente commune, comparable à tous les autres (« car, si je ne m’abuse, on voit bien à certains indices que nous sommes tous plongés dans le souvenir ») – jusqu’à ce que le quatuor paraisse (« quatre silhouettes noires portant des instruments, et qui s’installent devant des carrés blancs sous les flots de lumière torrentiels »). Place à la musique ! Puis, le concert fini, chacun reprend ses discussions, chacun se lève, la foule sort, se disperse.

On trouvera encore de très belles choses dans Kew Gardens ou dans Un roman à écrire qui sont sans doute mes préférés. Mais vous l’aurez compris : ces textes ne se présentent pas ; ils ne se racontent pas. Ils se lisent ! Une lecture que je ne peux que vivement conseiller aux amoureux de Virgina Woolf (et aux autres), pour ce premier billet de mon mois anglais.

Publié dans le cadre du mois anglais, saison 3 de Lou, Titine et Cryssilda

et du Challenge Virginia Woolf de Lou

 

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Challenge Virginia Woolf

Voyage au centre de ma PAL (6): le village anglais – le retour

Ceux qui ont suivi les précédents épisodes du Voyage au centre de ma PAL savent par quelles aventures déjà m’a conduit l’investigation dans les fonds inexplorés de ma bibliothèque, quels dangers j’ai côtoyés, quelles rencontres inimaginables j’ai faites, quelles amitiés indéfectibles j’ai nouées, parfois au péril du bon sens, pendant de longues heures se prolongeant bien longtemps jusqu’au cœur de la nuit. Pour les autres, je rappellerai que ma Pal (ma Pile de Livres à Lire) n’est plus ce petit tas de livres, policé, qu’on trouve dans bien des demeures où la lecture a acquis le droit de bourgeoisie, cette étagère sympathique dans laquelle on vient chercher le compagnon des prochains jours de lecture. La plupart des lecteurs – ceux pour qui la lecture n’est pas seulement un passe-temps agréable valorisé culturellement, mais une nécessité, une ambition de tous les instants –  la plupart des lecteur donc sait bien  qu’il y a toujours quelque chose à redouter du côté de ce domaine réservé, où nous accumulons, plus que de raison, des promesses de bonheur à venir, au retour de courses insensées dans les rayonnages des Temples de perdition pour le porte-monnaie que sont les librairies. Bref chacun a tâté de cette maladie chronique qu’est l’expansion infinie de sa PAL…

Or il se trouve que ma PAL n’est plus seulement donc cette sympathique étagère menaçant de déborder de toutes parts, et qu’il suffit régulièrement de recadrer, par quelque plan de rigueur efficace, mais une sorte d’être en soi, un espace peuplé de plusieurs centaines, voire d’un millier d’ouvrages, avec ses circonscriptions, ses districts, ses régions, mais tout cela organisé selon une logique propre à lui qui m’ont fait découvrir, lors de mes précédents voyages, des territoires dont je ne soupçonnais pas l’existence jusque là. Pourtant, ma dernière incursion m’avait fait éprouver des terreurs inqualifiables, dans les landes entourant le manoir hanté du Challenge Halloween. Et j’avais donc décidé, depuis plusieurs mois, d’adopter une attitude plus réservée à l’égard de ce domaine de tentations intenses, mais dangereux, en réservant, sur une petite étagère au pied de mon lit, une nouvel espace, à une nouvelle PAL, constituée exclusivement des ouvrages achetés au cours de ces 6 derniers mois. C’est là que j’ai puisé la plupart de mes dernières lectures. Pourtant, au milieu d’un livre de Jules Verne, j’allais faire une découverte étonnante, qui remettrait définitivement en cause les résolutions courageuses de ces derniers mois.

Jules Verne, frontispice de <i>Cinq Semaines en ballon</i>

au milieu d’un livre de Jules Verne

 

J’ouvris Cinq semaines en ballon dans la dernière semaine du mois d’avril, le premier des plus de soixante volumes des Voyages extraordinaires de Jules Verne collectionné sur ma liseuse, et donc fier une fois de plus d’échapper à la tentation de ma PAL – celle qui a tout envahi – et à qui, à l’abri dans mon lit, je laissais l’avantage de prendre possession du reste de mon appartement. J’avais déjà parcouru une bonne cinquantaine de pages. Ma lecture se poursuivait avec la même aisance que celle de mes trois nouveaux compagnons dans leur ballon au centre de l’Afrique. Et puis, au détour d’une page, l’écran de ma liseuse s’est figé:

.ite ! S@mmes bl@qués. A.@ns bes@in d’ !ide. Ne p@urr@ns h@n@rer de n@tre présence l ! fête qui se prép !re. F !ites .ite ! Signé : le .ill !ge !ngl !is.

Le message n’ était pas très clair. Mais habitué aux énigmes, dont on sait qu’elle sont un des moteurs des romans de Jules Verne, je profitais de ma compétence récemment acquise pour recomposer sans effort le message : c’était un message du village anglais – l’un des lieux les plus doux de ma PAL, une oasis au milieu de déserts d’angoisse et d’aventures. Mes amis me réclamaient. Une fête qui se prépare et mes amis bloqués ! Je ne pouvais pas les laisser sans assistance. Comment étaient-ils cependant entrés dans mon livre de Jules Verne ? Je ne sais. Quelle connivence entre des régions de ma bibliothèque que je croyais totalement séparées la présence de ce message révélait-elle ? Je n’avais pas le temps d’y penser.

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le village anglais

Je ne pris pas d’ailleurs vraiment de temps pour y penser. N’écoutant que la fidélité aux amitiés récemment contractées (ainsi que mon désir péniblement refoulé pendant ces six longs derniers mois), je sortis d’un bond de mon lit, et me précipitant hors de la chambre sur la première étagère qui se présentât je pénétrais témérairement dans ma PAL, par l’une des entrées dissimulées connue de moi seul. J’écartais deux rangées de poche, je résolus trois énigmes (ranger les dix premiers volumes de la Bibliothèque de la Pléiade dans l’ordre de publication ; identifier tous les volumes de ETA Hoffmann parus chez Phébus ; reconnaître dans les volumes dépareillés de Anne Perry les histoire de Monk et celles du couple Pitt). Une pile de NRF à pousser, et ce fut une brise chargée d’odeur de pages, le grand frisson caractéristique, l’environnement de musc, de bois précieux. Et, autour de moi, les histoires qui foisonnaient par centaines. J’étais revenu au cœur mystérieux de ma PAL.

Je ne vous accablerai pas du récit fastidieux des étapes, souvent périlleuses, de mon voyage. Sachez seulement qu’il me fallu plus de quatre semaines pour aborder enfin cette île heureuse, le village anglais, où je parais aujourd’hui. Quelle nouvelle m’attend en ce lieu ? Quelle menace accable mes amis ? Retrouverai-je le village heureux où je passais l’an dernier l’un des plus beaux mois de ma vie ? Les jeunes filles vêtues à la mode de Jane Austen ? Les suffragettes arborant sur leurs t-shirt des portraits de Virginia Woolf ? Les vénérables victoriens à la longue barbe ? Et des dizaines de muffins, scones, cheese-cakes pour accompagner la douceur d’un nuage de lait dans une tasse de thé et un bon roman de Graham Greene ? Je viens de franchir le petit pont tant aimé. J’entrevois les premières maisons du village. Et cette foule là ? Pour qui donc ? Et là-haut, cette banderole, est-ce pour moi :

Bienvenue au village anglais en ce mois de juin 2014
pour fêter
Le mois anglais, saison 3 de Lou, Titine et Cryssilda

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