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Une véranda, donnant sur un jardin, une route, et au delà une autre maison où vient de s’installer un certain Lindqvist, principal créancier de la famille. Le père, en effet, est en prison car il a détourné l’argent qui était destiné à de jeunes orphelins. Éléonora, la fille de la famille, a été internée. Au cours de trois journées, qui pourraient être trois journées de deuil, d’enfoncement dans le malheur, la famille tourne et se retourne entre sentiment d’abandon par le père, culpabilité, jalousie, trahison, impression d’une faute dont la responsabilité retombe sur toute la famille. Mais se pourrait-il cependant que ces trois jours de deuil soient plutôt les trois jours d’une renaissance? Au fond, tout dépend de quel point de vue on les considère. Or il se trouve que ces trois jours ne sont pas n’importe lesquels. Mais ceux qui annoncent, qui inaugurent Pâques…

 

J’ai poursuivi mon exploration de l’oeuvre du grand dramaturge suédois avec cette pièce, postérieure à Mademoiselle Julie, relue avec tant de plaisir à l’occasion du Marathon de lecture suédois, car je ne connaissais rien d’autre au fond de cette oeuvre. Et la transition est pour le moins étonnante, de ce chef d’oeuvre du naturalisme qu’est le précédent drame, à celui-ci, symboliste. De Mademoiselle Julie à Pâques, au fond, c’est toute la carrière dramaturgique de Strindberg qui est parcourue d’un bond. Le rapport des personnages en particulier a changé et certaines types de figures, telles que celles d’Éléonora ou de Lindqvist, y font leur apparition. Le rôle dominant de la scène cependant est toujours là, et même ce jeu très particulier avec l’espace scénique qui transforme, une fois de plus, les rapports entre les individus, les rapports sociaux, psychologiques ou moraux, en relations spatiales. Ici, c’est une véranda, dont on ne sortira pas tout au long des trois actes. Un espace que nous voyons évoluer avec les jours – et le climat: un jeudi saint, baigné de soleil, qui semble annoncer la sortie de l’hiver, le renouveau tant attendu; puis le vendredi saint, le soir, alors que la neige, une neige fondue, s’est remise à tomber; une samedi saint, brumeux, temps entre deux saisons. Une véranda donc, mais une véranda que nous voyons comme depuis l’intérieur de la maison, grand espace vitré, qui donne sur le jardin, la route, la maison de Lindqvist. Une espace clos donc, fermé, mais vitré, c’est-à-dire dans une certaine mesure ouvert, donc faussement sécurisant, et, grâce au jeu des rideaux que l’on ouvre ou ferme à loisir, un théâtre d’ombre, notamment lorsqu’au deuxième acte on voit s’y dessiner la silhouette de Lindqvist, qui menace de venir jusque dans la maison réclamer l’argent qui lui a été escroqué par le père de famille.

Or l’image même du théâtre d’ombre nous pousse à réfléchir: de quoi l’ombre est-elle l’ombre? Lindqvist, qui projette sa silhouette menaçante sur les tentures qui ferment la véranda, est-il la créature que l’on croit? N’est-il pas plutôt l’une de ces figures d’ogre avec lesquelles on effraie les enfants? Et si le créancier pressé de recouvrer ses fonds, quitte à faire sombrer toute une famille dans la déchéance, se révélait un être plein de générosité, lié au père de famille par un autre lien que celui que son fils, Elis Heyst, et sa femme, Mrs Heyst, imaginent? Dans un drame qui joue ainsi habilement du double motif du conte populaire et de l’histoire sainte, Strindberg a trouvé ce point d’équilibre fragile qui fait la réussite du symbolisme, si difficile à atteindre, ce qui explique sans doute que ce genre ait produit tant d’oeuvres qui peuvent nous sembler mièvres aujourd’hui, ou au symbolisme trop appuyé (mais j’aurai l’occasion d’en reparler, si je trouve le temps du moins de chroniquer l’intéressant catalogue d’une non moins intéressante exposition sur le symbolisme visitée à Lugano, lors d’un séjour en Suisse italienne, en novembre dernier).

Le coup de théâtre final réalisé par Lindqvist, d’une manière toute dramaturgique, qui consiste à révéler qu’il n’est pas l’ogre que projetait le théâtre familial, en renversant les rapports sociaux et familiaux, révèle aussi sous un autre jour les différents personnages: Elis, professeur de lycée, hanté par le « crime » de son père; Kristina, sa fiancée; Mme Heyst, sa mère; et jusqu’au jeune Benjamin, que la famille doit héberger comme contre-partie à la malversation du père dont il est une des victimes. Au dessus de tous ces personnages, la figure d’Éléonora, qui réapparaît dans la famille, sortie de la maison d’internement où on l’a enfermée, une jonquille à la main, jeune fille à la fois folle et possédée par un don extraordinaire, une longueur de vue qui la fait sortir de la norme, donne à la pièce une réelle profondeur poétique et morale (c’est tout un pour les symbolistes), indiquant qu’il y a une place pour la beauté dans ce monde, qu’il est possible de rêver en une rédemption des hommes.

 

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4 Comments on August STRINDBERG: Pâques

  1. @Marie et Anne: c’est une pièce très différente de « Mademoiselle Julie », dans la veine symboliste, une partie de l’oeuvre de Strindberg moins connue sans doute.

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