Buchner--Theatre-complet.jpgA la fin de 1793, la Révolution française est à un tournant. Les avancées politiques marquent un temps. Les difficultés économiques à l’intérieur, la guerre au dehors mettent en question l’avenir même de l’action révolutionnaire. Une coalition précaire se forme entre Robespierre et Danton. Mais, dès le début de 1794, une fois les hébertistes écartés, c’est la survie même du parti des Indulgents, représenté par Danton, qui est en question. Peut-on mettre un terme à la Terreur?  » Je demande qu’on épargne le sang des hommes « , lance Danton en décembre 1793. Jouet d’une Histoire dont il croit pouvoir rester le maître, parce qu’il est l’un de ceux qui par leur énergie ont fait les événements, Danton s’entête, assez lucide cependant pour savoir reconnaître la figure du Destin qui s’avance au devant de lui. De la mort de ce colosse, balayé par l’esprit des temps, Georg Buchner a fait un drame, l’un des tous premiers du théâtre moderne, et sans doute l’un des plus grands.

Il y a, dans la vie de ce carnet de lecture qu’est cette page numérique de ma bibliothèque, des moments de rattrapage des lectures passées, tellement je peine parfois à chroniquer les livres que je lis à mesure que je les lis. J’ai passé les mois de septembre et octobre, en compagnie de Virginia Woolf, et n’ai presque pas trouvé encore le temps d’en parler (au grand désespoir sans doute de Lou et de son challenge Virginia Woolf, qui attend depuis plusieurs mois les chroniques promises). La deuxième partie de novembre a été l’occasion de me plonger dans les histoires du 87ème district d’Ed Mc Bain (ici, puis ici et encore ici), dont je n’ai pas fini de parler. Mais le début de novembre a surtout été l’occasion de me plonger dans les trois belles pièces de Georg Büchner, que je souhaitais depuis longtemps lire (ou relire).

D’emblée, La Mort de Danton (écrite à 22 ans!) apparaît comme un chef d’oeuvre. Un drame, historique, politique, révolutionnaire, où les questions du destin (l’homme face à l’Histoire) et de la représentation politique (comment donner du pouvoir une représentation littéraire, lui dont la représentation justement est l’un des instruments privilégié?) occupent le premier plan. De la politique justement, Büchner propose au moins deux représentations traditionnelles: la politique, ce sont des forces en action; mais c’est aussi ce qui s’incarne dans des personnalités. De ces deux dimensions, matérielle et passionnelle, de la vie politique, Büchner fait un drame, ou plutôt une tragédie, qui rejoint la définition, elle aussi traditionnelle, du drame comme représentation des conflits en actions.

Cela pourrait sembler très théorique. Mais il n’y a qu’à lire le formidable drame de Büchner pour se convaincre qu’il n’en est rien. Car tout ce que l’écrivain montre de la Révolution française s’investit dans des discours, des figures, des personnages, dupes d’une Histoire dont ils croient être les acteurs privilégiés (ce qu’ils sont aussi!), comme Robespierre, ou bien poussant comme Danton jusqu’à la mort, leur propre mort, leur compréhension des événements historiques. En cette période révolutionnaire, l’hubris est partout. Elle annonce la fin prochaine des hommes et pour finir de la Révolution elle-même.

Au travers de cette représentation d’un moment du drame révolutionnaire (la prise du pouvoir par Robespierre contre les hébertistes d’abord puis contre les « modérés » représentés par Danton), Büchner pose ainsi un certain nombre de question essentielles à la compréhension de l’Histoire. Le temps est-il quelque chose dont on dispose, qu’il faut savoir saisir? C’est le temps de l’action opportune, le kairos. Ou bien, comme réplique Danton à Camille Desmoulins (II, 2): « C’est le temps qui nous perd »? Le temps vécu est toujours du temps perdu, ou du moins un temps dont nous sommes les jouets, parce

« Ce n’est pas nous qui avons fait la Révolution, c’est la Révolution qui nous a fait. ».

Sur les événements historiques, Büchner ne cesse de jeter un regard cru, qui s’affirme dans un langage volontiers ordurier, venu du corps, des instincts « bas », et rejoint à l’occasion la réflexion pascalienne sur le divertissement: la Révolution a donné des passions aux hommes, qui leur donne l’illusion que leur vie est remplie. Ce que raconte donc La Mort de Danton, c’est aussi la quête impossible du plaisir, d’une satisfaction définitive qui nous laisse en repos. Dans une saillie caractéristique du personnage, Danton lance à un moment:

« On est bien gai par ici. Je flaire quelque chose dans l’atmosphère. C’est comme si le soleil couvait la débauche. On aimerait bondir, s’arracher les culottes du corps et s’accoupler par le cul comme les chiens dans la rue. »

Grossier, Danton parle en réalité comme le peuple qu’il représente. Ce qui n’empêche pas ce peuple de se retourner contre lui, contre son appel à la modération politique, dans ce jeu révolutionnaire dont la clé est dans les passions plus que dans la raison, et dans l’ivresse qu’il promet à ceux qui s’y abandonnent. Tribun jusque sur l’échafaud, Danton sauve son personnage – et l’on aperçoit là la sympathie évidente de l’auteur – tandis que Robespierre, par qui le mal advient, s’enferme dans une rhétorique traversée de religiosité, en passe de transformer la Révolution en une messe noire, qui se nourrit du sacrifice de ses enfants.

Mais la faute en revient-elle seulement à Robespierre? Sans doute pas. Il plane sur ce drame historique une ultime leçon, la plus désabusée sans doute, quelles que soit la truculence et la démesure des paroles échangées au cours de l’action: une contradiction mine la politique, toute politique, et pas seulement la politique révolutionnaire – car la politique, art de la parole et du conflit incarné d’abord dans des luttes de discours, s’abîme devant le fait qu’il n’y a peut-être pas de communication possible entre les hommes. La rencontre de Danton et de Robespierre, qui fait l’une des scènes les plus réussies de la pièce, c’est solitude contre solitude. Ou, comme le dit Lucile Desmoulins à la fin d’une scène:

« Que cette chambre est vide!« .

Chacun des acteurs de ce drame reste donc pour finir prisonnier de sa logique personnelle, coincé dans sa carcasse:

« Nous savons si peu de choses l’un de l’autre. Nous nous tendons les mains, mais c’est peine perdue. Nous ne faisons que frotter l’un à l’autre notre cuir grossier. Nous sommes très solitaires. »

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4 Comments on Georg BÜCHNER: La Mort de Danton

  1. C’ets une découverte! Je ne connaissais absolument pas l’auteur…et vu l’enthousiasme du billet, je n’hésiterai pas si je tombe sur un de ses ouvrages.

  2. Avatar Cléanthe dit :

    @Sabine: Büchner a peu écrit ; il est mort très jeune. Il a laissé trois pièces et une longue nouvelle, que je chroniquerai au cours des prochaines semaines.

  3. Avatar Cléanthe dit :

    @Denis: je suis ravi de te l’avoir fait découvrir, car c’est vraiment un grand auteur, mais hélas mort très jeune.

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