http://www.le-site-des-livres.com/wp-content/uploads/2012/06/le-jardin-perdu-jorn-de-precy.jpgJadis, la nature était habitée par les dieux. Mais depuis que les dieux nous ont quitté, où se sont-ils réfugiés ? Nous avons perdu notre rapport premier au monde. La ville s’est affranchie peu à peu de son territoire. Sous le nom d’ « espaces verts », nous cultivons un rapport artificiel à la nature, fait de succédanés d’émotions. Alors, que reste-t-il ? Des jardins peut-être. C’est le message que par delà les ans nous envoie Jorn de Précy, « auteur » d’un jardin renommé, aujourd’hui disparu, en Angleterre, et dont l’essai, publié en 1912, nous est restitué ici par la belle traduction de Marco Martella. Pourtant, à la lecture de ce livre, un doute se construit. Ce jardin n’est-il pas trop beau pour être vrai ? Et qui est donc ce Jorn de Précy dont ne garde mémoire aucun dictionnaire de l’art paysager ? Alors, le jardin donc, une forme de résistance ? Oui, à moins qu’il ne s’agisse, comme toujours, que de la vieille rencontre de la nature et de la littérature…

Un auteur inconnu, Jorn de Précy, un anglais, né en Islande, au patronyme bien français. Un jardin disparu, une sorte de jardin sauvage, faisant signe vers la jungle, au nom improbable de Greystone (comme en écho de Greystoke, nom ‘civilisé’ du ‘sauvage’ Tarzan?). Un essai confidentiel, que n’auraient lu depuis 1912 que quelques happy few, et qui resurgit à point aujourd’hui comme une anticipation des préoccupations écologiques contemporaines. Un traducteur qui, comme dans la tradition des écrits du XVIIIème siècle, se présente comme le passeur éclairé d’un texte dont il se pourrait qu’il soit lui-même l’auteur. Sur la métaphore voltairienne de la tâche finale qui revient à Candide, revenu de tout, de cultiver son jardin, Marco Martella signe donc avec ce petit livre une brillante espièglerie littéraire et un livre sensible.

Tout livre a sa légende. Je suis moi-même tombé dessus, par hasard -mais s’agit-il vraiment d’un hasard ? – en revenant de la belle exposition Vallotton au Grand Palais, qui m’avait sans doute plutôt bien disposé le regard, à pied, comme toujours quand je suis seul. Je suis entré, comme à peu près une fois par an, dans la petite librairie du jardin des Tuileries. Et le livre était là. Pour qui aime les jardins, la nature, pour qui ne pense pas sans nostalgie à d’anciennes promenades au milieu des jardins du Boboli, un jour d’hiver où ils étaient désertés des touristes, et à certaines rencontres qu’il y fit avec le génie des lieux, pour qui pense justement que les lieux ont une âme, que la nature est habitée par les dieux et qu’il y a dans le culte de soi à l’abri d’un endroit écarté de la société des hommes, une forme de résistance poétique, peut-être un peu ridicule, mais bien plus digne que d’autres formes de rébellion, ce livre sera un enchantement. Que dire de plus ? Ceux à qui ce livre est destiné, sans doute, se seront déjà reconnus. Mais je ne renonce pas à convaincre les autres, en tout cas ceux qui fréquentent mon petit salon littéraire, et qui pensent comme moi que rien n’a plus de prix que l’amour des fleurs et de la belle écriture…

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