Mankell--Meurtriers-sans-visage.jpgDans le sud de la Suède, en Scanie, un couple de vieux paysans est retrouvé dans sa ferme après une nuit d’horreur: le mari est déjà mort des tortures qu’il a eu à subir; sa femme meurt bientôt, à l’hôpital, après avoir prononcé un dernier mot: « étranger », qui pourrait être un indice précieux pour l’enquête à venir. N’est-ce pas là cependant une piste trop facile? Qui a pu agir avec une telle brutalité? Qu’espérait-il trouver auprès de deux vieux fermiers sans histoires? De l’argent? Mais pourquoi cette violence gratuite? Chargé de diriger l’enquête, le commissaire Wallander, de la police d’Ystad, va devoir découvrir les mobiles d’une affaire décidément bien difficile à expliquer, cependant qu’à travers la petite région bien tranquille du sud de la Suède la menace gronde et qu’un vent de xénophobie submerge la ville…

Présente-t-on le commissaire Wallander? Un brin paumé, désabusé, mélancolique, Wallander est le type même du policier de roman, pris en tenaille entre ses problèmes personnels et la brutalité d’un monde qu’il ne comprend plus, dont les violences soudaines l’effrayent. Débordé dans sa paisible existence provinciale entre son divorce, auquel il a du mal à se faire, son poids, qu’il ne parvient plus à gérer, sa fille, qui s’éloigne de lui, son père, qui ne le comprend pas, mais exige de son fils des visites quasi-quotidiennes, la crise de la quarantaine, et puis l’affaire criminelle, qui ne peut pas rester simple, son équipe bientôt submergée par les menaces d’un inquiétant maître chanteur raciste et une flambée de xénophobie parmi la population. Le paradis scandinave? Sans doute, avec le commissaire Wallander, les suédois ont découvert, au tournant des années 1990, l’envers d’un modèle social et politique, une sorte de gueule de bois, après des décennies à vanter le compromis social, la paix civile, le paradis de tolérance, d’égalité et de démocratie. La social-démocratie suédoise n’était-elle qu’un couvercle sous lequel continuait à bouillir une violence à laquelle on avait cessé d’être attentif? L’utopie politique n’aurait-elle pas oublié de voir les hommes tels qu’ils sont, rattrapés par un monde en mutation violente? Le plaisir qu’on prend à lire Henning Mankell tient à cette plongée sous l’édredon duveteux d’un pays qui découvre le brutalité des hommes, de l’histoire – un pays bien paisible quand même, où les policiers sont obligés de payer leurs amendes, même lorsqu’ils sont en service; où le droit des citoyens régit chacun des moments de la vie civile; où la protection des minorités et le droit d’asile sont érigés en dogme d’État.

J’ai lu ce premier Mankell, cet été, non loin de la Baltique – non pas en Suède, mais plus au sud, près de Hamburg, dans une maison traditionnelle de pêcheurs, datant du XVIIIème siècle, avec ses petites fenêtres en bois sous un toit de chaume, ses murs blanchis à la chaux, une nature exubérante fleurissant dans le jardin, et la lumière blanche, intense des étés du nord. Et là, dans cette Allemagne presque scandinave, j’ai perçu quelque chose d’une communauté de ton ou de culture. Entre les paquebots gigantesques qui descendait l’Elbe vers la mer, presque sur le pas de ma porte, et les côtes de la Scanie suédoise. Quelque chose peut-être aussi qui tient à l’air qu’on y respire, à la lumière qui y brille, ou à une conception de l’espace social et politique, qui a des répercussion sur l’être même des gens qu’on y rencontre, sur leur façon d’être les uns avec les autres, à la terrasse des cafés, dans les rues, sur les places, ou bien quand ils se croisent.

Tout de ce quelque chose très diffus, qu’on appelle peut-être une société, se retrouve dans le roman de Mankell: la vie d’un commissariat de province, le rapport de la police avec la presse, le travail des policiers entre eux et même les débordements d’un Wallander au bout du rouleau qui s’intéresse d’un peu trop près à la jeune juge d’instruction qui vient de débarquer à Ystad ou qui a tendance à chercher dans l’alcool un refuge pour apaiser le sentiment panique qui le déborde. Un beau roman policier donc, avec son lot de rebondissements, et cette écriture sèche, presque blanche, qui vise à décortiquer les âmes et les ambiguïtés d’une société (mais toute société démocratique est bâtie sur de telles ambiguïtés) qui a fait de la générosité et du respect d’autrui les principes du vivre ensemble, mais à l’abri d’une situation géographique un brin provinciale et d’un certain repli sur soi.

4 Comments on Henning MANKELL: Meurtriers sans visage (Wallander, 1)

  1. Comme toi, j’ai lu ce premier volume cet été. Par contre, je n’ai pas pu résister à la version anglaise car je suis une fan absolue de Kenneth Branagh, mais ca m’a quand même énervée que les
    épisodes ne reprennent pas l’ordre chronologique des romans. Je compte tout de même les lire un jour !

  2. As-tu vu la série TV. Je crois que je n’ai lu qu’un Mankell mais je n’ai pas encore découvert Wallander à travers une de ses enquêtes. Ce que j’aime bien dans ces polars, c’est qu’on a une
    description de la société très présente. J’aime beaucoup l’ambiance de ces polars nordiques même s’ils sont souvent très sombres.

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