Woolf--L-art-du-roman.jpgCe sont dix essais: « Le roman moderne »; « Le point de vue russe »; « Ce qui frappe un contemporain »; « Mr Bennett et Mrs Brown »; « Le pont étroit de l’art »; « Les femmes et le roman »; « Les étapes du roman »; « Comment lire un livre? »; « Lettre à un jeune poète »; « La tour penchée » – dix essais, sur la forme du roman, sur les nécessités de l’écriture, sur la naissance d’un point de vue féminin en littérature, et d’abord sur la lecture. Ces textes, réunis en 1979 pour les besoins de l’édition française, offrent une bonne introduction à l’activité critique de la romancière Virginia Woolf. Ils montrent surtout comment chez l’écrivain l’écriture s’est toujours nourrie d’un formidable retour analytique et critique sur ses propres pratiques de lecture et sur ce mystère fascinant de la lecture…

 

Dans les essais de Virginia Woolf, une idée revient sans cesse: le roman est un genre relativement récent; c’est une forme souple mobile habile a épouser tous les changements de la vie. Cela veut dire que nous ne savons pas ce que sera l’avenir du roman et qu’il est apte à embrasser une foule d’émotions, de sensations et de visions:  » la poésie […] est trop loin de nous aujourd’hui pour faire pour nous ce qu’elle fit pour nos pères. La prose est peut-être l’instrument le mieux adapté à la complexité et à la difficulté de la vie moderne. »

 

Ainsi les essais de Virginia Woolf sont d’abord ceux d’un écrivain qui réfléchit à ce que pourrait être cette forme nouvelle, guidée par une compréhension plutôt subtile des besoins nouveaux des lecteurs. Mais c’est aussi et surtout, pour cette même raison, un recueil magnifique des impressions et analyses de celle qui a d’abord été une extraordinaire lectrice. Ses pages sur Dickens, sur Jane Austen, sur George Eliot, sur les romanciers russes, etc. manifestent une rare qualité d’émotion. Nourrie sans doute de ces lectures, la romancière n’est jamais très loin dans ces essais sur la lecture. Ainsi, au détour d’une analyse, cette description du roman satirique anglais: « C’est comme lorsqu’on sort au jardin un parfait matin de septembre, quand toutes les ombres sont nettes, toutes les couleurs brillantes après une nuit d’orage et de tonnerre. La nature s’est soumise à l’homme. ». Ou encore, à propos de Dostoïevski: « les vieilles cloisons se fondent les unes dans les autres. Les hommes sont en même temps des scélérats et des saints; leurs actes à la fois beaux et méprisables. Nous aimons et haïssons en même temps. Plus rien de cette nette division entre bien et mal à laquelle nous sommes habitués. »

 

De tous ces essais le plus célèbre est sans doute avec raison Mr Bennett et Mrs Brown, dans lequel on a pu voir un manifeste de la modernité revendiquée par la romancière dans ses différents essais romanesques. Vers 1910, écrit en effet Virginia Woolf, « le personnage humain a changé »; il doit en résulter une nouvelle manière d’écrire. Dressant un plaidoyer sans concessions contre les écrivains de la génération précédente, accusés de recycler les vieilles recettes victoriennes au profit d’un projet romanesque dont cependant le ton et les idées sont nouveaux (Wells, Bennett, etc.), Virginia Woolf appelle de ses voeux une nouvelle manière d’écrire: comment s’intéresser au personnage humain en lui même? La vieille Mrs Brown rencontrée dans un train, comment la décrire maintenant. S’en suit un magnifique essai sur les conventions de l’écriture et les outils du romancier pour saisir la vérité de la vie.

 

Bref, on trouve dans ce recueil quelques très belles pages qui – et c’est sans doute pour cela que la lecture se fait d’une traite – donnent furieusement envie de se plonger dans l’oeuvre complète de Virginia Woolf ou dans tous les romans qu’elle évoque. Si, comme moi, vous goûtez par dessus tout le plaisir exquis qu’il y a à se regarder en train de lire et trouvez dans les livres sur la lecture un de ces enchantements au second degré qui décuplent le plaisir de lire, il faut foncer vous procurer cet Art du roman. Plus qu’un miroir d’ailleurs, c’est un commentaire de nos lectures. Il y a dans certains de ces passages le génie d’un Proust, de parvenir à décortiquer devant nos yeux une émotion qui nous est vitale, mais que nous ne savions pas avoir, ou alors pas à ce niveau.

 

Avec un petit clin d’oeil au Challenge Virginia Woolf de Lou


Challenge Virginia Woolf

8 Comments on Virginia WOOLF: L’Art du roman

  1. J’ai été aussi enchantée que toi par cette lecture. J’adore les essais de Virginia Woolf, ils sont toujours drôles et brillants.

  2. Avatar Cléanthe dit :

    @Lilly: c’est drôle, brillant et très sensible.

  3. Je me rappelle l’avoir lu il y a déjà pas mal de temps. Alors je l’ai acheté et j’espère que je voudrais du temps pour le lire car j’aime beaucoup la plume de Woolf en tant qu’essayiste

  4. Avatar Cléanthe dit :

    @Maggie: ses essais sont très convaincants en effet.

  5. « LE » livre qui m’a donné le plaisir de lire ensuite ses romans!

  6. Avatar Cléanthe dit :

    @Keisha: c’est ce que je suis en train de faire aussi

  7. J’avais beaucoup apprécié cette lecture pour les mêmes raisons que toi. C’est fin, intelligent (brillant même) et passionné. Je suis contente de voir que tu associes Proust à Virginia car ils
    savent merveilleusement bien décrire les sentiments, les émotions, les sensations. Dans la même veine, les éditions Points viennent de sortir un recueil de textes de Virginia sur ses lectures
    intitulé « Lectures intimes ». Elle y parle de Jane Austen, Thomas Hardy, George Eliot,etc…

  8. Avatar Cléanthe dit :

    @Titine: j’ai vu ce « Lectures intimes » en librairie, mais je ne savais pas s’il faisait doublon avec « L’art du roman ». Merci; je vais sans doute y jeter un coup d’oeil donc.

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