Rousseau, Pléiade 2Pour jouer un tour à Valère, jeune fat imbu de lui-même, Lucinde, sa sœur, et Angélique, sa fiancée, griment un de ses portraits en fille. Au lieu de se reconnaître et de rire du tour qu’on lui joue, le jeune coquet tombe aussitôt sous le charme de sa propre image, et décide de se mettre en chasse de la nouvelle élue de son cœur, au risque de mettre en péril son mariage avec Angélique, annoncé pour le jour même…

 

Un jeune homme – Valère – amoureux de son portrait, parce qu’il ne sait pas se reconnaître sous l’image de la jeune fille qu’on lui présente ; une jeune fille – Lucinde – amoureuse d’un jeune homme – Cléonte – qu’elle prend pour un autre que Léandre, avec qui on songe à la marier. Autour de cette double intrigue, Rousseau brosse une comédie enlevée, qui est plus qu’une curiosité dans l’œuvre du philosophe, si j’en crois en tout cas la belle réussite de l’interprétation donnée ce mois-ci au off d’Avignon, dans la mise en scène de Jean-Luc Revol. Que l’auteur du discours sur les sciences et les arts, que le pourfendeur du théâtre ait pu écrire une pièce dans le goût des comédies de Marivaux ne manque pas en effet de surprendre. Mais, dans la bibliographie de Rousseau, cette œuvre éclaire aussi d’un jour nouveau sa critique virulente de la comédie. Rousseau connaissait suffisamment le théâtre (il est l’auteur, en plus de cette pièce, d’un opéra, Le Devin de village, qui connut un petit succès à la Cour) pour que ne soit pas prise à la légère sa réflexion sur la représentation – y compris de soi même, qui fait l’objet de cette pièce

 

On en veut souvent à Rousseau en effet d’avoir dit, sans rire, que le progrès des sciences et des arts ne contribuait en rien au progrès de la moralité. Ses contemporains éclairés y virent un jeu d’esprit et se trouvèrent donc fort surpris en découvrant que Rousseau ne plaisantait pas. J’ai pour ma part toujours trouvé plus subtile qu’il ne paraît sa lecture du Misanthrope (comme celle d’ailleurs des Fables de La Fontaine). Molière – Rousseau a raison – ne manque pas de cruauté. Le problème du rire, c’est qu’il semble valoir comme une approbation : on est toujours du côté de celui qui fait rire. Le comique ne saurait donc servir à perfectionner les hommes. Quelle leçon morale dispense-t-il, sinon de faire rire des ridicules des hommes ? Mais celui qui est ridicule agit-il toujours faussement ? Et comment garantir que le rire est bien orienté ?

 

Le comique justement naît dans Narcisse d’un rire qui a mal tourné : pour se moquer de Valère, un peu trop amoureux de son image, sa sœur et sa fiancé lui soumettent un portrait de lui en fille. Mais le procédé est trop subtil pour Valère, incapable d’humour, en particulier à propos de lui-même, qui prend le portrait pour ce qu’il n’est pas. Sa sœur Lucinde, habile à lui jouer des tours, ne voit pas qu’elle est jouée elle-même, pour son bien, par son amie Angélique et par Léandre, le frère d’Angélique, qui cherche à se faire aimer d’elle sous le nom d’un autre, avant de révéler devant elle sa véritable identité.

 

Les connaisseurs de Rousseau ne manqueront pas bien sûr de reconnaître dans ces motifs entrelacés d’une pièce écrite à l’âge de vingt ans à peine l’une des questions fondamentales de l’anthropologie rousseauiste. Les pages célèbres du Second Discours (sur la différence de l’amour-propre et de l’amour de soi), de La Nouvelle Héloïse (sur l’homme du monde, tout entier dans son masque), ou du Contrat social (sur la critique de toute forme de représentation), étonnamment, naissent de cette pièce composée par un tout jeune homme, dans l’admiration des modèles de Molière et de Marivaux.

 

A Avignon, cette année, cette pièce est l’occasion d’une belle démonstration de théâtre : un Valère imbu de lui-même ; une Lucinde, trop vite montée en graine, et un peu sèche, même dans la confession de son droit à aimer ; un Lisimon, père de Valère et de Lucinde, transformé ici en une mère autoritaire, qui semble sortie des Fausses Confidences ; une Angélique jouée dans son désir de jouer un tour à son amoureux ; un Léandre discret, mais efficace ; une Marton espiègle ; enfin et surtout un magnifique Frontin, qui joue avec brio des registres de la grimace et de la pantomime pour faire se remplir la salle d’éclats de rire, suffisent à convaincre du potentiel comique de cette pièce.

 

Festival OFF d’Avignon

Théâtre du Balcon du 6 au 28 juillet 2013 à 15h40

 

Centre de Création et de Production MCNN  
Théâtre Comédie de Ferney-Voltaire
Avec : Richard Bartolini, Olivier Broda, Marie-Julie De Coligny, Louise Jolly, Cédric Joulie, Anne-Laure Pons, Valérie Thoumire

Metteur en scène : Jean-Luc Revol
Assistante : Valérie Thoumire
Scénographe : Sophie Jacob
Costumes : Eymeric François
Chorégraphie : Armelle Ferron
Création Lumière : Bertrand Couderc
Technique : Célio Ménard

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