Sand, Un hiver a MajorqueA l’automne 1838, George Sand décide de partir pour Majorque avec sa famille (ses deux enfants; et son compagnon – Frédéric Chopin). Jouissant d’un climat méditerranéen, d’une situation protégée au large de Barcelone, d’une histoire mêlant les influences culturelles, l’île demande à être « découverte ». Conseillée par des connaissances qui lui vantent la douceur de son climat, son cadre magnifique et la gentillesse de ses habitants, la première touriste des Baléares s’embarque avec tout son petit monde afin de mener loin de Paris (et de Nohant) une vie de Bohème…

 

De cet Hiver à Majorque, je savais que c’était le récit d’un fiasco, l’histoire d’une rencontre manquée, le journal d’un hiver difficile. Mais, je ne sais pourquoi, j’attendais un récit centré sur la relation de George Sand et de Frédéric Chopin. Au lieu de cela, c’est une recension de voyage, comme on en trouve à la même époque sous la plume de presque chacun des grands auteurs romantiques, un recueil d’impressions subjectives, mêlant récits de vie et descriptions de paysages. Il est vrai que dans ce livre Chopin occupe un rôle à part – l’ombre du grand compositeur plane sur ce voyage, même s’il n’est jamais nommé par son nom. Sa maladie – une mauvaise grippe qui dure, selon George Sand, en réalité les premières manifestations de la tuberculose – provoque l’hostilité de la population majorquine qui craint la contagion. La famille est obligée de déménager et s’installe dans une Chartreuse, dans une vallée à l’écart de la ville, à Valdemosa, un endroit glacé au milieu d’une nature magnifique surplombant la mer, qui n’offre pas le confort attendu. Les crises de Chopin empirent. La mesquinerie des domestiques qui les volent, les prix exorbitant qu’on leur demande pour des produits de première nécessité, et le piano Pleyel de Chopin qu’on tarde à leur livrer – tout cela vient rompre le charme rêvé de la vie dans une île au milieu de la Méditerranée.

 

L’intérêt de ce livre ne doit pas être cherché dans le récit d’une vie d’artistes: George Sand ne dit rien du travail de Chopin, qu’elle décrit seulement souffrant et alité, nécessitant une présence permanente à ses côtés – rien par exemple donc des 24 Préludes que Chopin composa à Valdemosa! Elle ne dit rien non plus de sa création littéraire. Un petit bout de fiction – une histoire majorquine – inséré dans la recension de voyage dit ce que devait être l’inspiration littéraire de George Sand à l’époque. Mais nous ne nous trouvons pas devant une confession littéraire, ni des mémoires.

 

Le récit de cet Hiver à Majorque est en fait partagé entre deux inspirations: la vérité de dire son fait, sa vérité d’une société dont l’auteure n’a pas apprécié les mesquineries, le manque d’ouverture et de culture, le sous-développement économique, les superstitions, en un mot l’insularité; et une belle description des paysages et de l’architecture majorquines. Il est frappant comme George Sand, qui semble avoir vraiment souffert des mesquineries de l’île, peut se montrer, dans le même temps, attentive aux merveilles qu’elle offre, à certains paysages époustouflants. A l’en croire Majorque serait un cauchemar mêlé de sublime.

 

Est-il sûr cependant que George Sand ait bien vu Majorque? Si son récit se montre vraiment intéressant, c’est justement par tout ce qu’il ignore: la nature, les paysages sont plus faciles à lire que les hommes. Descendue de Paris en croyant trouver en Méditerranée une sorte d’Eden naturel et culturel, George Sand a les préjugés d’une femme, même grand écrivain, du nord de l’Europe et qui se trouve surprise parce que l’île où elle croit pouvoir venir mener sa vie de Bohème, d’amour et de création artistique se révèle habitée par des hommes aux passions dures, franches, que les hivers y sont plus froids qu’elle ne croyait. On devine derrière le récit de George Sand, dans le blanc de ses récriminations contre un peuple sous-développé selon elle, parce qu’il qui ne correspond pas à son idée rousseauiste du primitif innocent (un « peuple de singes » écrit-elle dans un moment d’énervement!), on devine donc toutes les rugosités de la vie Méditerranéenne, des personnages à la Giono. En Méditerranée, la vie est rude. Les passions, même les plus mesquines, se manifestent franchement. C’est ce qu’on oublie aisément sous le soleil qui y brille de mars à octobre. Mais en novembre, en décembre, en janvier, en février, les hivers, humides et ventés, des hivers glacés, parce qu’on n’y donne pas la même place au chauffage que dans les pays septentrionaux, rappelle que ces contrées sont bien aussi la terre de la tragédie. Croyant aborder des contrées paradisiaques, George Sand et sa famille ont échoué dans le pays d’Eschyle!

 

 

 

Publié dans le cadre du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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du Challenge George Sand organisé par George

 

Challenge George Sand

 

4 Comments on George SAND: Un hiver à Majorque

  1. C’est certain que je le lirai un jour! George et son blog m’a entraînée dans le challenge illimité de George Sand et je n’ai pas l’intention de m’arrêter en chemin. C’est vrai qu’elle était à la
    fois amante et mère; il faut dire qu’elle attirait ce type d’homme qui cherche après leur maman!

  2. Très juste : elle a abordé le pays avec des idées toutes faites, en l’idéalisant. la déception a été rude. La maladie de Chopin n’a rien arrangé. Je n’ai pas lu le livre de Sand lui-même mais ce
    qu’en dit son biographe Joseph Barry. Dans ton billet, on sent tout de même ta frustration par rapport à tes attentes en particulier sur Chopin, sur la création musicale de l’un et littéraire de
    l’autre.

  3. @CaudiaLucia: oui, j’aurais aimé sentir davantage la présence de Chopin comme créateur, comme artiste que comme malade. Il y a quelque chose de résolument maternel chez George
    Sand qui parfois m’agace. Mais cet « Hiver » vaut vraiment la lecture, surtout si tu t’intéresses aux récits de voyages. Il y a sur la beauté des paysages de Majorque des pages vraiment inspirées.

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