Les forestiersDans le petit village forestier de Little Hintock, dans le Wessex, cette région imaginaire du sud de l’Angleterre où Thomas Hardy situe l’action de la plupart de ses romans, Melbury, un marchand de bois enrichi, a tout fait pour donner à sa fille une éducation qui la rende digne de la meilleure société. Pourtant, ses relations, ses amitiés le lient aux hommes de ce village, avec lesquels il partage un mode de vie simple proche de la nature, rythmé par le retour des saisons et le travail du bois. A l’un d’entre eux, Giles Winterborne, il a promis intérieurement la main de sa fille, en échange d’une dette personnelle qu’il aurait contractée auprès du vieux Wintorne, aujourd’hui décédé. Quand Grace Melbury rentre au village, il semble que tout soit arrangé pour penser au mariage des deux jeunes gens. Mais est-ce un destin pour une jeune fille instruite d’épouser un homme comme Giles Winterborne et n’est-il point normal que ses désirs la portent vers d’autres horizons que ceux du village forestier ? La présence du beau Dr Edred Fitzpiers, installé depuis peu au village, va bientôt donner un tour nouveau à la question…

De Thomas Hardy, je ne connaissais jusqu’alors que le nom de quelques uns de ses romans, et l’adaptation de Tess d’Urberville que Roman Polanski a faite il y a un moment déjà. Mais je n’avais jamais rien lu de lui. Je ne sais pas si tous ses livres ont cette force, cette violence, cette densité d’écriture, mais pour une première lecture de cet auteur, c’est une belle et grande découverte. Quel livre noir, et pourtant frais en même temps ! Il y a place pour tout dans ce roman. D’un côté des descriptions poétiques d’une nature omniprésente, un village charmant égrenant ses cottages entre forêts et vergers. Dans un vallon, non loin de là, un château de la Renaissance donne à ce paysage sa touche pittoresque. Grace est une jeune femme délicate et élégante, qui se prend d’amitié pour la belle et fière châtelaine, Mrs Charmond, et rêve de courir le monde avec elle, de collectionner les impressions de voyage. En même temps, c’est une jeune fille de la campagne, qui sait s’amuser aussi des fêtes et traditions villageoises, notamment ce soir de la saint Jean où les jeunes filles se rendent en groupe dans la forêt afin d’y entrevoir par magie qui sera leur mari pour la vie– prétexte en fait pour les garçons du village de se poster en embuscade et d’essayer d’attraper celle qu’ils convoitent. Et puis, un peu plus loin, le roman devient soudain beaucoup plus noir. Après les joies de la jeunesse, la prison du désir mal assorti, les malheurs du mariage.

Pour ce talent à plonger de l’autre côté du décor que son roman semblait d’abord ne pas avoir d’autre ambition que de bâtir pour son lecteur, Thomas Hardy est à ranger, selon moi, parmi les tous premiers écrivains du XIXème siècle anglais, aux côtés de l’immense George Eliot (à quand un challenge George Eliot au fait?) – auteurs habiles à conter les dessous d’une société victorienne, dont ils savent peindre aussi les joies et les désirs. C’est que, du point de vue narratif, Les Forestiers est une habile mécanique. Je ne sais si le procédé plaira à tous, et j’imagine certains lecteurs surpris (déçus?) par le tour pris par les événements racontés. Car les 170 premières pages de ce roman sont un leurre : un leurre l’image du village paisible de Little Hintock, sortie des représentations des gens simples qui l’habitent, Melbury, Giles Winterborne ; un leurre le rêve d’un mariage rustique entre Giles Winterborne et Grace Malbury ; un leurre les rêves de voyages au loin de Grace en compagnie de Mrs Charmond ; un leurre encore le désir inquiétant, mystérieux qui pousse Edred et Grace l’un vers l’autre. Bien sûr, les signes du fiasco qui se prépare sont déjà là, égrainés avec art par Thomas Hardy. Fitzpiers est un médecin féru de science, de poésie et de métaphysique allemande, qui rêve de grandes choses, d’une carrière à la hauteur de ses ambitions, de son goût de l’absolu, mais ne sait sur quoi fixer son attention et papillonne. Dans ses promenades, il se donne l’image d’un héros romantique : il croit s’identifier avec la nature qui l’environne et pouvoir se contenter, comme les paysans du village, de la vie simple du foyer. Tombé amoureux de Grace, il l’imagine comme l’incarnation des choses les plus belles, les plus pures tombées dans la matière. Grace elle-même rêve, lorsqu’elle s’endort, au beau docteur qu’elle devine depuis sa fenêtre veillant jusqu’à une heure avancée de la nuit.

La traversée des apparences de l’ordre social et sentimental va réduire jusqu’au cauchemar chacune de ces rêveries. L’élégante, hautaine et capricieuse Mrs Charmond n’est qu’un actrice mariée à un aristocrate, qui a hérité de la propriété à la mort de son mari. Le goût de Fitzpiers qui hésite entre les sciences et la métaphysique cache une passion immodérée pour la sensualité, une difficulté à se fixer sentimentalement, une facilité invraisemblable à se raconter des histoires et à fuir ses responsabilités. Melbury, homme simple et bien intentionné, traite du bonheur de sa fille comme d’une vente de bois. Giles Winterborne assume jusqu’à la mort un goût du dévouement qui ne lui permettra de trouver une place dans le cœur de Grace qu’entre deux abandons de son mari. Grace Winterborne, elle-même, finit par retomber dans les bras d’Edred, promesse de désarrois et de souffrances futures. Cette faiblesse indique clairement ce que sera son destin : servir de halte paisible entre deux « aventures » de son époux.

Cependant, l’évocation d’une nature omniprésente, qui dans le roman n’est pas seulement un décor, mais traverse le récit, prend sa place dans la narration en donnant au cours des affaires humaines ce quelque chose de limité, de relatif, qui empêche donc le destin des personnages de verser dans le tragique. « Un beau jour, il y eut quelque chose de changé dans les jardins. Les légumes voyaient leurs feuilles les plus tendres diminuer sous la première gelée blanche et pendre lamentablement comme des haillons fanés. Dans les bois, les feuilles, qui jusque-là étaient descendues de leurs branches à loisir, tombèrent soudain en toute hâte et par multitudes, et toutes les teintes dorées qu’on avaient vues au-dessus de soi étaient maintenant amalgamées dans la masse informe qu’on foulait aux pieds et où des myriades chaque jour plus rousses et plus dures s’enroulaient avant de tomber en pourriture. ». Le roman abonde en passages de ce genre. Pourtant aucun rapport de cause à effet entre les faits racontés et les saisons de la nature. L’art de Thomas Hardy ne relève pas d’un symbolisme outrancier. Ce sont les traces d’une nature vécue, mais qui ne prétendent jamais pouvoir caricaturalement résumer les ressorts de la vie humaine.

Une Lecture Commune avec Virgule  et Lou  (qui a lu un recueil de nouvelles de Hardy: Métamorphoses).

Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

Mois anglais

et du Challenge victorien 2013 d’Arieste.

 

victorien-2013

 

17 Comments on Thomas HARDY: Les Forestiers

  1. Superbe billet ! « Je ne sais pas si tous ses livres ont cette force, cette violence, cette densité d’écriture » : la réponse est OUI. Aussi pessimiste soit-il, Hardy se lit avec un grand plaisir,
    tellement il est évocateur. Celui-ci, je ne l’ai pas encore lu (traduction récente ?), il doit m’en rester trois ou quatre. Je te conseille The Return of the Native, dans la même veine.

  2. @Urgonthe: il faut que je trouve le temps de me jeter sur tous ses livres. J’en ai déjà une belle pile, qui me font de l’oeil tous les soirs :o)

  3. Chapeau! Très beau billet qui me fait très envie. J’ai chez moi le livre en anglais. La couverture m’intriguait mais lorsque mes parents l’avaient acheté j’étais incapable de lire en anglais et je
    ne savais pas qu’il avait été traduit en français. Encore un roman sur lequel je devrais me pencher. Merci Cléanthe pour ses bonnes idées. Au passage, tu as une très belle plume. J’ai bien te lire.

  4. @Missycornish: merci pour le compliment. Je suis heureux que mes billets te plaisent. Encore plus
    heureux de te faire découvrir ce roman de Thomas Hardy qui est parmi ce que j’ai lu de mieux cette année.

  5. Je suis peut-être un peu moins enthousiaste que toi, car c’est un roman que j’ai trouvé un peu pesant, par la manière dont le sort s’acharne sur les personnages. J’ai aussi regretté que plus de
    place ne soit pas accordée à Marty South, personnage plus simple et positif dans la constance de ses sentiments. Mais ce ne sont que de petits bémols et c’est tout de même une belle découverte.

  6. @Virgule: il est vrai que le sort n’est pas tendre avec les personnages. Mais il est le produit des actions des hommes: une loi plus libérale sur le divorce, des droits moins
    grands accordés aux chatelains qui font aux artisans enrichis rêver d’une autre condition, tout cela aurait permis que l’histoire ne dégénère pas dans cet enchaînement de plus en plus déprimant,
    et en reste au romantisme riant des premières pages. Quant à Marty South, je crois qu’elle est l’éternelle vaincue de l’histoire, celle que son dévouement condamne à l’effacement permanent, et ce
    jusque dans les pages de ce roman, qui, pour le souligner négativement, ne lui laisse même pas la place que sa présence marquante au début du récit aurait pu faire croire qu’elle aurait.

  7. @Karine: il semble que tous les romans de Thomas Hardy soient dans le même registre, mais cela vaut vraiment le coup d’essayer. Si tu aimes les romans classiques anglais, tu
    devrais te régaler, quelle que soit la noirceur du propos; mais il n’y a pas que cela.

    • Non, pas très gai, mais c’est si beau quand même. Comme je disais tout à l’heure en passant par ton billet, je n’ai pas encore lu « Jude ». J’ai l’impression que Thomas Hardy en rajoute encore dans le tragique.

  8. ça confirme mon avis de lire ce roman. Ma tante dit que c’est la meilleure oeuvre de Thomas Hardy. On verra. En tout cas tu as titillé ma curiosité, je veux connaître Grace. Pourquoi n’organises-tu pas le challenge George Eliot? J’y participerai volontiers.

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