Mann E., Quand les lumùières s'éteignentImaginez une petite ville pittoresque au sud de l’Allemagne, la vieille place du marché aux maisons colorées, des ruelles pittoresques pleines de boutiques, la vie bouillonnante de l’université. Comment rêver tableau plus idyllique ? Sauf que nous sommes en 1936, que sur la vieille place du marché les façades sont festonnées de drapeaux à croix gammées et que dans la ville sévit le nouvel ordre nazi. En dix nouvelles, Erika Mann nous fait entrer dans la vie quotidienne des citoyens de cette Allemagne-là, soumis à un ordre tyrannique et imbécile, tous gens de bons sens, mais qui, pour s’être abandonnés d’abord avec enthousiasme aux promesses du nouveau régime ou pour avoir cru sauver leur petit monde personnel de la tourmente politique, ont attendu trop tard de réagir et se retrouvent piégés dans un système totalitaire qui les détruit…

 

Fille du grand Thomas Mann (Les Buddenbrooks, La Montagne magique, Doctor Faustus…), sœur de Klaus Mann (Le Tournant), nièce donc aussi d’Heinrich Mann (l’auteur du Professeur Unrat, plus connu par son adaptation au cinéma : L’Ange bleu), Erika Mann est issue d’une de ces familles extraordinaires que parfois le monde des arts a produit. Dans les années 20, elle est de ces jeunes gens qui profitent de la liberté nouvelle donnée par la république de Weimar et la folle exubérance des nuits des « années folles » : pilote de course, journaliste, comédienne (elle joue dans le film lesbien : Jeunes filles en uniforme), Erika Mann, comme beaucoup de ceux de sa génération, se soucie peu de politique. C’est la montée du nazisme qui la pousse à s’engager. Au début de 1933, elle tient à Münich un cabaret réputé où dans ses numéros elle se moque de la bêtise des nazis au moment où ceux-ci accèdent au pouvoir. Condamnée à s’exiler, avec sa famille (notamment son père Thomas Mann, qu’elle convint qu’il n’y a plus de sécurité même pour un écrivain de sa renommée en Allemagne), elle mène d’abord en Suisse, puis aux Etats-Unis une vie d’écrivain et de journaliste engagée dans la lutte antifasciste : elle est reporter au moment de la guerre civile en Espagne ou dans le Londres bombardé du début de la guerre.

 

En 1939, pour convaincre les lecteurs anglo-saxons du danger que représente le nazisme et les informer de la réalité du régime, Erika Mann a l’idée de ce Quand les lumières s’éteignent : dix nouvelles entrelaçées, faisant le portrait d’une ville de Bavière, sous la domination nazie. Pour son livre, l’auteure s’est nourrie de documents, dont elle donne les références en annexe. Mais ce sont de véritables nouvelles, mettant en scène des destins personnels, pris dans le filet du totalitarisme – preuve que la fiction est souvent l’un des meilleurs recours pour lutter contre les pièges de l’idéologie et de la déraison politique.

 

De ces récits, les deux ressorts sont le réalisme des histoires et le registre émotionnel convoqué par l’auteure. Les personnages d’Erika Mann sont tous gens de bon sens, confrontés à un régime qui marque le triomphe de la bêtise. Ce ne sont pas des individus extraordinaires, ni des figures sataniques, mais des hommes poussés par des passions communes. Eberhardt, l’écrivain du terroir, s’est mis au service du nazisme, jusqu’au jour où une chronique rédigée dans le style qui convient au nouveau régime, mais contraire aux orientations politiques du moment, parce qu’il n’a pas été informé d’un changement de ligne par le directeur de son journal qui cherche à se débarrasser de lui, devient un criminel contraint à s’exiler. Le professeur Scherbach, parce qu’il est l’un des plus grands chirurgiens de son époque et qu’il est un homme qui ne se soucie que de médecine et de culture, a cru pouvoir ignorer le nazisme ; il est déjà trop tard quand il découvre que c’est sa conception même de la vie, de la culture, de la médecine qui est finalement mise à mal par les nazis. Sous un tel régime, la résistance est limitée, mais offre à l’occasion de saisissants portraits, ainsi celui du professeur Habermann qui fait semblant d’enseigner les principes du droit conforme au nazisme, mais en souligne ironiquement les absurdités juridiques dans des cours qui suscitent l’enthousiasme de ses étudiants, mais où chaque jour il joue sa carrière et même sa vie. Pour survivre, Hannes Schweizer, qui tient une boutique de thés et cafés autrefois réputée, mais déclarée contraire aux nouvelles orientations du régime, est obligé chaque nuit de falsifier ses comptes afin de déclarer plus qu’il ne gagne et payer plus d’impôts qu’il ne doit, dans l’espoir qu’on laisse vivre ainsi encore quelques temps son commerce. Erika Mann montre avec beaucoup de précision comment la politique des petits pas a permis par étape au nazisme de jeter sa toile totalitaire sur toute une nation qui n’était ni plus héroïque, ni plus médiocre que les autres, mais pas moins non plus. Habile à relever les mots, les expressions de la nouvelle langue qui se répand alors en Allemagne (ses nouvelles se nourrissent de références empruntées à la presse nazie de l’époque et s’inspirent presque toutes de cas réels), elle est aussi un des témoignages important sur la réalité intellectuelle du totalitarisme, à conserver précieusement dans sa bibliothèque aux côtés de LTI, l’essai du linguiste Victor Klemperer sur la langue du Troisième Reich et les romans de Milan Kundera.

 

A l’intention de la narration réaliste s’ajoute aussi le talent avec lequel Erika Mann manie tous les registres de l’émotion. Tout n’est pas noir dans ses récits. La fin heureuse du recueil laisse des raisons d’espérer en un dépassement de l’horreur politique. Pourtant, c’est plus souvent l’indignation, l’amertume, le dégoût qui saisit le lecteur. J’ai lu l’avant-dernière de ses nouvelles, « Sur ordre du médecin », au bord des larmes. Pour cela aussi le livre d’Erika Mann mérite une place de choix dans une bibliothèque.

 

Bref, ce livre très convaincant, qui n’est pas seulement un document, mais surtout un merveilleux exemple des ressources de la fiction en temps de tempête, une subtile riposte du roman contre la bêtise politique est encore l’un de mes coups de cœur de cette année de lecture qui décidément abonde en livres importants.

 

 

Publié dans le cadre du challenge Un classique par mois

Un classique par mois


11 Comments on Erika MANN: Quand les lumières s’éteignent

  1. @Denis: j’aime beaucoup cette famille Mann moi aussi. J’avais d’ailleurs pensé à un challenge ou quelque chose comme cela autour des Mann.On verra…

  2. Je découvre ton billet avec un peu de retard, et je note sans plus tarder la référence de ce livre, qui semble avoir tout pour me plaire. Je suis très intéressée par tout ce qui concerne les
    régimes totalitaires en général, et le nazisme en particulier. Merci pour la découverte !

  3. Je me promène sur ton blog ce soir (avant que La Grande Librairie commence ! 🙂 ), j’aime beaucoup ton univers. Je suis particulièrement ravie de découvrir quelques auteurs allemands que je note tout de suite ! Ce livre d’Erika Mann m’intéresserait.

    PS : peut-on s’abonner à ton blog ? Je n’ai rien trouvé sur le site.

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