Ravey--Enlevement-avec-rancon.jpgMax et Jerry sont deux frères qui ne se sont pas revus depuis de nombreuses années. Des années lourdes de frustration, de déclarations qui n’ont pas été faites, des années de séparation : Max exerce le métier de comptable dans une petite entreprise du Jura. Dans quelles conditions ? La résolution qu’il prend au début du roman est-elle la suite de ces années passées à côté d’un patron peu délicat, dans le secret sans doute de ses petits arrangements ? Jerry est parti en Afghanistan. Pour y faire quoi ? Qu’est-ce qu’un homme parti là-bas pourrait y faire ? Mais, pour leurs projets, l’un et l’autre ont besoin d’argent. Le patron de l’entreprise dans laquelle travaille Max a de l’argent. Il a une fille aussi. Il suffirait que Jerry débarque de nouveau en Europe, qu’il passe la frontière Suisse en fraude, avec l’aide de Max, que les deux frères soient là où il faut, au moment où il faut, et que la fille devienne pour les deux frères la plus commune des marchandises…

125 pages, d’une écriture serrée, dépouillée, presque blanche. Blanche comme les paysages du Jura couverts de neige, comme les blancs du discours, de la communication biaisée entre ces deux frères qui ont besoin l’un de l’autre, mais n’ont rien à se dire que la haine rentrée ou une volonté de domination malsaine. Une écriture en blanc et noir, car ce récit est aussi une histoire policière, un récit noir dans la meilleure veine du genre, avec ses détours imprévus, ses manipulations révélées sans qu’on s’y attende. Mais ce n’est pas que cela. On se demande comment Yves Ravey peut faire tenir tant de choses dans un nombre si limité de lignes : la relation entre les deux frères, la brutalité des rapports de travail, les immigrés en situation illégale exploités par un employeur peu recommandable, les mauvaises relations de la fille et du père, la mère placée dans une institution, portée comme un poids mort, qui depuis longtemps déjà ne reconnaît plus son fils, les soubresauts de la politique mondiale, avec son lot de brutalité elle aussi, l’Afghanistan, le fondamentalisme religieux, le terrorisme, les réseaux dormants… La réussite du roman tient sans doute à ce que Yves Ravey semble choisir de ne suivre complètement aucun de ces fils. Au lieu de cela, les gestes des hommes, les faits bruts : la descente en ski des deux frères passant la frontière, l’enlèvement, leurs rapports ambigus, le récit d’un repas où ils se restaurent d’œufs et de bacon. Le monde est là, jaillissant dans les blancs du discours, ou les gestes inexplicables. Qu’est-ce que cette complicité soudaine de Jerry et de la jeune femme ? Pourquoi laisse-t-il son bacon au bord de son assiette ? Pourquoi ces sacs de sport que Max prend le temps d’acheter, au retour de la banque ? Il pèse sur le récit une angoisse sourde, qui est plus cependant que celle des récits noirs ou policiers. Quelque chose de la scène de la chasse au loup ou de celle où Langlois voit le sang d’une oie sur la neige, dans Un roi sans divertissement de Jean Giono, même si le style des deux écrivains est très différent. Mais la recherche, je crois, en est assez proche. Bref, c’est un récit épatant. Et Yves Ravey est un écrivain – un des tout meilleurs il me semble – qui mérite d’être découvert au plus tôt.

5 Comments on Yves RAVEY: Enlèvement avec rançon

  1. J’en ai lu un récemment, découvert par hasard mais je ne suis pas franchement aussi emballée que toi. Je ne sais pas trop encore comment je vais en parler (normalement c’est prévu d’ici la fin du mois).

    • Décidément, en ce moment, nos goût ont du mal à s’accorder! 🙂 J’attends avec impatience ton billet, en tout cas, si tu trouves finalement comment en parler. Je serais curieux de lire ce qui ne t’a pas emballé.

      • Oui je suis très étonnée aussi de nos goûts contradictoires en ce moment 🙂 Concernant Yves Ravey, je n’ai pas détesté, je l’ai même lu rapidement et avec un certain intérêt mais je ne peux pas dire que le sujet m’ait particulièrement intéressée finalement.

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