Mois : mars 2013

Jérôme FERRARI: Dans le secret

Ferrari--Dans-le-secret.jpgAntoine, la quarantaine, vit entre son épouse, pour laquelle il éprouve une sorte d’idéalisation respectueuse, et les exigences d’une existence débridée, le soir, dans le bar dont il est propriétaire, en Corse, une vie d’alcool et de sexe. Mais cette vie est un malentendu : Antoine avait cru pouvoir maintenir une stricte division entre les différentes facettes de sa vie, une stricte séparation entre ces mondes, et voilà qui brusquement s’effondre, un petit matin où, au retour d’une nuit d’orgie, sa femme, après l’amour, lui glisse à l’oreille des mots énigmatiques. C’est le début de l’effondrement d’un homme contraint à prendre brutalement conscience sur quelles hypocrisies il a construit sa vie pour fuir l’effondrement d’un monde, qui le précède – une crise qui met à jour la fragilité des hommes et leur goût lancinant pour la brutalité.

En un sens, peut-on faire plus classique que le roman de Jérôme Ferrari ? La crise de la quarantaine. Un homme qui, dans l’intimité d’une vie conjugale officiellement respectable et sans histoires, découvre que sa femme a sans doute des désirs indépendamment des siens et que ce sur quoi il a construit sa vie est un édifice fragile, une fuite en avant. C’était déjà le motif de la Traumnovelle de Schnitzler, repris par Stanley Kubrick, au cinéma, dans Eyes Wide Shut. Sur cette intrigue classique, Jérôme Ferrari a produit un désordre, une œuvre chaotique et foisonnante qui peut impatienter, à l’image du bar glauque qui abrite la déchéance d’Antoine : jamais l’amour -plutôt le sexe le plus cru consommé jusqu’à l’épuisement-, l’alcool, la drogue ne sont une fête, mais l’illusion, une expérience de la limite, qui pousse les êtres et les corps au bord de la rupture. Saturé de références philosophiques qui ne se disent pas toujours explicitement, mais travaillent la prose de l’auteur, le texte est lui-même presque étouffant, dans cette espèce de perfection formelle qui caractérise le style de l’écrivain. La construction qui mêle les voix (celle d’Antoine et de son frère cadet, Paul, une sorte de clochard alcoolique, qui passe ses journées scotché devant la télévision), qui juxtapose les époques (on plonge jusqu’au 18éme siècle dans ce portrait d’une Corse travaillée de violence et de contradictions) pourra fatiguer elle aussi. On pourra reprocher à Jérôme Ferrari de vouloir trop en faire en moins de 200 pages. Un tel projet aurait peut-être réclamé un développement foisonnant, une production baroque, à la manière latino-américaine.

Ce sont des reproches qu’on peut faire à ce roman. Pourtant, il y a dans la langue de Ferrari quelque chose qui me fait aussitôt oublier ces reproches. Un ton sans doute. Quelque chose d’une insularité que je ne peux pas m’empêcher, lorsque je le lis, de mettre en rapport avec le ton de certains romans policiers italiens, par exemple les très bons polars tessinois d’Andréa Fazioli (c’est cette insularité aussi d’une terre travaillée de culture italienne, bien que d’un autre pays : la France ici, la Suisse chez Fazioli). On trouvera aussi dans ce roman l’expression de la cohérence d’un projet littéraire, qui n’a pas commencé avec Le Sermon sur la chute de Rome et qui donne envie de découvrir l’un après l’autre chacun de ses récits. Pierre après pierre, Jérôme Ferrari construit son édifice. La réflexion sur l’idée de monde, centrale dans Le Sermon, est déjà présente ici. Mais c’est surtout pour le motif du rêve que ce Dans le secret est précieux : une forme récurrente qui donne sa véritable unité au propos de l’auteur. Chacun de nous est-il autre chose que ses rêves, des rêves terrifiants ou bien encore avortés ? Pouvons-nous mettre un terme à cet enfermement si, nos rêves avortés, ne subsiste plus de nous que le goût brutal pour la violence et l’autodestruction, qui est le véritable moteur de nos existences ?

MARIVAUX: La Méprise

Marivaux--Theatre-complet-II.jpgErgaste est un jeune noble qui, revenant du Dauphiné, pour se rendre à la Cour, s’est arrêté chez un ami, près de Lyon. A la promenade, il rencontre une jeune femme, Clarice, et s’éprend d’elle. Décidé à faire sa cour, Ergaste se renseigne auprès de son valet, Frontain, des sentiments de Clarice, qui ne semble pas hostile à ce que l’intimité soit un peu plus poussée entre eux deux. Mais comment expliquer l’attitude étrange de la jeune femme ? qu’après avoir semblé céder à ses avances celle-ci prétende brutalement rompre avec le jeune homme ?

Le sujet de la comédie tient tout entier dans son titre : La Méprise. Clarice et Hortense sont deux sœurs qui s’habillent semblablement et qui, pour se protéger du soleil, dissimulent leur visage derrière un masque. Croyant faire sa cour à Clarice, Ergaste se trouve donc en situation d’adresser ses mots doux tantôt à l’une tantôt à l’autre. De cette situation assez improbable, Marivaux a tiré une comédie qui interroge la clairvoyance du désir et joue des codes de la comédie sentimentale.

L’effet comique naît du hiatus entre la progression attendue du sentiment amoureux au gré des rencontres entre les deux jeunes gens et le fait que la jeune femme courtisée, parce qu’elles sont deux en réalité, ne réponde pas, comme il s’y attendrait, aux attentes d’Ergaste. Les comédies de Marivaux sont habituellement écrites au gré de ces rencontres entrecoupées de moments réalistes ou d’intermèdes divertissants : Les Fausses Confidences ne sont qu’un long entretien de Dorante, le nouvel intendant d’Araminte, et de sa maîtresse, plusieurs fois interrompu et repris, jusqu’à la déclaration finale des deux amants ; dans Le Triomphe de l’amour Léonide affirme n’avoir besoin que de trois entretiens avec Agis pour le convaincre de son amour et entraîner son cœur vers elle. Marivaux donc joue ici avec cette construction, et avec les masques et travestissements dont son théâtre abonde.

A la fin de la pièce, l’amour est sauvé : Ergaste reconnaît que les deux jeunes femmes étaient deux, et réaffirme que c’est bien Clarice qu’il aime. Mais l’issue heureuse de la pièce, la résolution apparente du conflit qu’a fait naître dans le cœur d’Ergaste sa confrontation avec les deux jeunes filles, met-elle un terme au questionnement que l’action du drame n’aura pu empêcher de susciter ? Le désir est-il a ce point aveugle qu’Ergaste puisse si longtemps croire parler à l’une alors qu’il parle à l’autre des deux sœurs ? Et que penser d’Hortense ? Il suffit de quelques mots d’Ergaste pour que la jeune femme reçoive favorablement les avances qui lui sont faite. Ergaste est tombé amoureux de Clarice au hasard d’une rencontre à la promenade. Que ce serait-il passé s’il avait rencontré d’abord sa sœur, Hortense ? Les politesses de l’amour ne sont-elles pas le cache misère d’un désir qui se dirige en fait aveuglément et indifféremment vers tout objet qui peut le satisfaire ? L’élégance des propos échangés n’y font rien : nulle part mieux que dans cette comédie Marivaux n’a sondé la troublante parenté de l’appétit, premier, physique, viscéral, et du désir, qui cherche à se faire passer pour raffiné, sentimental et éclairé.

MARIVAUX: L’Épreuve

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41NRNS216DL._SL500_AA300_.jpgLucidor est un homme riche qui a la fantaisie d’être épousé par amour. Tombé malade à la campagne, il a été charmé par Angélique, la fille de la concierge du château qu’il vient d’y acquérir. Lucidor donc aime Angélique et se croit aimé d’Angélique. Mais la pudeur de la jeune fille lui interdit d’attendre qu’elle se déclare – à quoi se joint la crainte de voir l’inégalité de leurs fortunes jouer immanquablement en sa faveur. Pour s’assurer d’être aimé par amour, c’est-à-dire pour lui-même, Lucidor entreprend de faire passer son valet, Frontin, pour un de ses riches amis en quête d’un mariage. La jeune fille se laissera-t-elle séduire par ce nouveau prétendant ?

 

Sous les dehors d’une fantaisie sentimentale et romanesque orchestrée par un maître de jeu un peu cruel, Marivaux offre avec L’épreuve une troublante réflexion sur la proximité de l’être et de l’avoir, la ressemblance de l’amour et de l’intérêt. Dévoué à la cause de son maître, Frontin reconnaît en Lisette, la servante d’Angélique, une jeune femme qu’il a connu naguère ; mais il doit renoncer à la courtiser parce qu’il doit jouer le jeu de paraître sous l’identité d’un autre : un homme riche indigne de ces amours ancillaires. Maître Blaise, un fermier aisé du village, n’est qu’un amoureux intéressé par les rentes qu’il croit tirer de son mariage. Lisette, également recherchée par Blaise et par Frontin, offre le portrait d’une jeune femme pleine de vie, partagée entre l’amour et l’intérêt. Madame Argante, la mère d’Angélique, ne se soucie que de procurer à sa fille une situation confortable et n’a aucune considération pour ses sentiments.

 

Pourtant, ce sont ces sentiments que prétend révéler Lucidor. Car, certes, l’épreuve à quoi il soumet Angélique est un jeu très cruel. La jeune fille apparaît dans la pièce comme un petit animal traqué, forcée de jouer un jeu qu’elle n’a pas choisi, acculée à faire la confession de sentiments que sa pudeur voudrait taire :

« C’est bien fait, je vous dirai donc, Monsieur, que je serais mortifiée s’il fallait vous aimer, le cœur me le dit, on sent cela, non que vous ne soyez fort aimable, pourvu que ce ne soit pas moi qui vous aime, je ne finirai point de vous louer quand ce sera pour un autre ; je vous prie de prendre en bonne part ce que je vous dis là, j’y vais de tout mon cœur, ce n’est pas moi qui ai été vous chercher une fois ; je ne songeais pas à vous, et si je l’avais pu, il ne m’en aurait pas plus coûté de vous crier : ne venez pas, que de vous dire, allez-vous-en. » (sc.XVI).

Elle y trouve une sincérité de ton, quelque chose de poignant qui en font sans aucun doute l’un des plus beaux personnages féminins du théâtre de Marivaux. Son dépit et finalement ses pleurs contrastent subtilement avec le ton de comédie de la pièce – au point que la façon dont l’amour de Lucidor et d’Angélique est scellé, presque expédié, dans les deux dernières scènes ne manque pas de laisser le lecteur mal à l’aise. Le silence final d’Angélique, qui ne dit si c’est la joie qui brusquement la subjugue ou bien un retrait définitif de sa part dans ce retranchement où l’on ne peut plus être blessé par l’amour, ajoute à cette ambiguïté.

 

Pourtant, comment nommer cette confession forcée, cette mise à nu, cette exhibition contrainte, qui entend porter la jeune fille à se déclarer et la laisse en proie à une vive souffrance ? Un viol ? Il faut toujours se méfier chez Marivaux des lectures unilatérales. Bien sûr, quelque chose est révélé dans cette pièce de profondément inquiétant dans la personnalité de Lucidor, de son goût pour un amour conçu comme une possession absolue, sans réserve – c’est une façon de jouer le rôle. A moins que ce ne soit fragilité du personnage : Lucidor est un homme qui a été gravement malade, que sa fortune contraint peut-être chaque jour à la compagnie des solliciteurs, qui retrouve la santé dans ce coin de campagne où il ne sait s’il doit croire à l’amour que lui offre, en toute simplicité, cette fraîche jeune fille… et qui menace de détruire cette utopie sentimentale par son excès de complication et un désir mal régulé de la maîtrise en toute chose. Son désir de savoir, de se voir livrer sans équivoque le fond du cœur de la jeune femme fait peut-être de lui un jaloux, l’un de ceux qui ont de l’amour une vision de propriétaire.

 

Mais, dans le même temps, on ne peut pas manquer de se dire que c’est ce jeu aussi dont Angélique est victime qui lui permet d’atteindre des profondeurs de sentiment insoupçonnées et de se confronter, dans l’expérience transitoire du dépit amoureux, à la profondeur de ses sentiments pour Lucidor, que sa pudeur, sa position sociale, sa condition de provinciale recouvraient, y compris peut-être pour elle-même, jusqu’à présent. – Le génie de Marivaux est d’avoir su se tenir dans cet écart entre différentes interprétations du rôle de personnages qui avancent masqués y compris à eux-mêmes : sous la frivolité, des profondeurs obscures ; sous le sinistre désir de possession d’autrui, la légèreté des désirs amoureux ; la double confession de l’amour abusif et de la sincérité du cœur.

MARIVAUX: Le Triomphe de l’amour

http://www.images-chapitre.com/ima0/original/017/45017_2651684.jpgLéonide, princesse de Sparte, a hérité du trône qui devait revenir à Agis. Afin de rétablir le jeune homme dans ses droits, elle cherche à s’introduire chez Hermocrate, un philosophe, qui a élevé Agis afin de le soustraire au péril qui, pense-t-il, ne manquerait pas de menacer le jeune homme au cas où son existence soit révélée. Mais Léonide poursuit encore un autre dessein : frappée par la « bonne mine » d’Agis, elle en est tombée amoureuse. Et c’est sous l’apparence de Phocion, un jeune homme, qu’elle va s’efforcer de gagner l’amitié d’Agis, afin par ce moyen détourné, de chercher à atteindre son cœur…

Deux jeunes filles, une riche princesse de Sparte et sa suivante, travesties en jeunes hommes. Un mensonge, une manipulation convertis en vérité par la puissance de l’amour. Des portraits qui paraissent à propos comme preuves objectives de la passion. La révélation de l’amour qui suffit à rendre fou d’amour ceux qui se croyaient protégés justement par leur bon sens et leur raison des désordres de l’amour. Les comédies de Marivaux disposent bien souvent de tout un attirail de situations et de dispositifs scéniques qu’on retrouve ordonnés différemment d’une pièce à l’autre. Il y a par exemple dans ce Triomphe de l’amour bien des éléments qui n’ont pas manqué de me faire penser à d’autres comédies de l’auteur, notamment aux Fausses confidences. Mais, en écrivain de l’amour, Marivaux sait bien que ce qui compte dans la narration de ce genre de choses tient plus à la façon dont on les ordonne qu’à l’originalité des situations. C’est donc comme une variation de plus sur le motif de la révélation de l’amour qui se nourrit des subterfuges de la séduction qu’il convient de lire cette œuvre. C’est en tout cas ce à quoi nous invite le personnage de Léonide, dans sa confession finale au protagoniste principal du drame : « C’est pour vous que j’ai trompé tout le monde, et je n’ai pu faire autrement ; tous mes artifices sont autant de témoignages de ma tendresse » (III, 9).

Semblable donc à d’autres comédies de Marivaux, l’action de ce Triomphe de l’amour tire cependant un peu plus vers la farce. La gradation du désir chez Agis, la lente et progressive révélation de l’amour n’est pas le sujet qui intéresse ici Marivaux. L’intrigue cependant reste d’une subtile complication. Pour approcher Agis, Léonide doit convaincre Hermocrate et sa sœur de sa sincérité. C’est l’occasion d’une double machination : à Hermocrate, qui a reconnu son travestissement, elle prétend être une jeune fille amoureuse du philosophe, venue chercher auprès de lui le moyen de combattre son amour ; à Léontine, elle se présente comme un jeune homme amoureux de sa maturité pleine de grâces – une machination destinée à lui faire gagner le temps nécessaire à des entretiens au cours desquels elle se fait fort de gagner le cœur du jeune homme. On ne manquera pas de reconnaître dans cette intrigue un coup de patte malicieux de Marivaux à l’adresse des sectateurs de la raison et d’une certaine philosophie dogmatique : pour Léonide, le seul moyen d’approcher Agis et de vaincre Hermocrate et sa sœur, pétris de prévention contre l’amour, est de les rendre amoureux. A la vérité du sentiment de distinguer, le moment venu, entre l’inspiration de l’amour vrai et les amours factices : entre l’amour sincère d’Agis et Léonide et les piperies d’amour dans quoi tombent Hermocrate et Léontine avec une troublante célérité.

Pourtant, bien qu’ils soient ridicules, Hermocrate et Léontine n’ont-ils pas aimé sincèrement l’espace d’un instant ? Cette folie qui leur fait tout lâcher – leur vertu, leur philosophie, leur raison – pour fuir en ville afin de s’y marier et s’engager avec témérité dans le bonheur qui se profile n’est-il pas l’une des manifestations véritables de l’amour ? Quelle différence d’inspiration entre Hermocrate et Léontine qui sont trompés dans leur attente du bonheur et Agis que Léonide trompe pour son bonheur ?

L’autre intérêt de cette comédie consiste dans le rôle joué par les valets, cupides, mais poltrons, qui, par intérêt, se mettent au service des desseins de Léonide : le valet Arlequin et le jardinier Dimas. Ils contribuent aussi à tirer la comédie du côté de la farce et à donner à la comédie ce ton de fête comique, à la fois subtile et désopilante, caractéristique du théâtre de Marivaux.

Publié dans le cadre du challenge Un classique par mois

Un classique par mois

Dominique MAZUET: Correspondance avec la classe dirigeante sur la destruction du livre et de ses métiers

mazuetCe livre m’a été offert par une amie libraire, en guise de clin d’œil, puisque je suis depuis plusieurs années un fervent amateur des livres numériques. Pierre de plus dans un débat, souvent mal posé me semble-t-il (et ce titre on va le voir n’échappe pas au grief), il intéressera cependant tous ceux qui suivent avec attention les évolutions récentes du livre et de la dématérialisation des contenus.

 

L’auteur est libraire, à Paris. Il tient une librairie que je n’ai pas la chance de connaître, mais qui contribue, j’en suis sûr, au travail de défense du livre, un de ces lieux particuliers, qui ne sont pas seulement des commerces – oui, une librairie. Pourtant, je ne suis pas sûr de comprendre son combat. Dans deux lettres, au président du Centre National du Livre et à la Ministre de la Culture, puis dans un essai ambitieusement nommé contre la dématérialisation du monde, Dominique Mazuet se présente comme le défenseur du livre, de la librairie indépendante et – peut-être parce qu’on n’écoute en ce bas monde que les gens ambitieux – des auteurs, des lecteurs et des livres eux-mêmes. L’argument est simple : selon lui, point de salut du côté du livre numérique. Les vrais livres sont de papier. Ce sont ceux qu’on trouve sur les rayonnages des librairies ou des bibliothèques, les instruments de vrais rencontres avec des auteurs, des libraires ou des bibliothécaires, les produits du travail des hommes, c’est-à-dire de la production matérielle, bref des objets matériels, qu’on peut tenir en main, qui demandent de la place pour qu’on les range, qui pèsent leur poids (j’en crois son expérience de libraire… et celle des déménagements de ma bibliothèque). Des arguments qui, ma foi, ont leur valeur tant qu’ils restent ceux d’une perception esthétique du livre : j’aime le toucher et l’odeur du papier, le glacé de certaines couvertures, la matérialité de l’encre ; j’entretiens avec les livres un rapport physique qui s’est nourri au cours d’une longue expérience. Bref, tout ceci est vrai – d’une vérité sentimentale, celle de la passion et de l’amour des livres.

 

Mais enfin, il n’est pas moins vrai qu’il existe aujourd’hui des livres numériques. Vouloir dénoncer l’horreur économiquedu système sensé soutenir la diffusion de contenus numérisés ne fera rien à l’affaire. D’ailleurs, ceci me confirme dans l’idée que le combat de l’auteur est perdu d’avance. « Sache courageux lecteur parvenu jusqu’au terme de ma pesante, mais sincère diatribe contre l’imposture numérique, que je n’ai pas voulu ici seulement la dénoncer mais t’inciter à « farouchement »la combattre », écrit-il au terme de son essai. Plaisant combat qui prétend s’opposer au développement du livre numérique en sollicitant la levée de clients rebaptisés résistants et transforme le moment délicieux de la fréquentation des livres, libéré des pressions et des logiques quotidiennes, en acte politique et militant ! S’il faut fréquenter les librairies pour combattre le développement du livre numérique, serait-ce que les livres qu’on y vend ne sont pas par eux-mêmes intéressants ?

 

Et pourquoi diable combattre aussi farouchement le développement du livre numérique ? Partisan de la pensée marxiste, l’auteur de ce pamphlet se plaît à opposer les fondements matériels de l’économie à la diffusion du numérique (confondant peut-être un peu naïvement le moment historique de la pensée de Marx – celui de la révolution industrielle – avec la visée de sa pensée économique – qui ne condamne pas a priori les formes modernes de la production, pour la simple raison qu’il ne les a pas connues). Pourtant la numérisation des contenus (abusivement nommée dématérialisation, car il n’est pas vrai que les contenus numériques ne soient nulle part, ni qu’ils ne soient rien, ou même virtuels) s’inscrit dans un mouvement profond de bouleversement de notre rapport au temps et à l’espace, que même le plus habile des pamphlets ne réussira pas à abolir.

 

Il n’est pas mauvais parfois d’opposer l’expérience à un goût trop prononcé pour la théorie (surtout lorsque celle-ci est dogmatique). L’idéal de Dominique Mazuet d’une librairie, lieu de partage et de rencontre physique des livres, est aussi le mien. Mais il se heurte aux limites de mon 70m2 et de mes 15m2 de grenier. N’appartenant pas à cette espèce de coucou pour lesquels il n’y a de plaisir de la lecture que vissé dans son fauteuil, à l’abri de sa maison ou de son appartement, mais plutôt à celle des pigeons voyageurs, qui ont aussi besoin de transporter avec eux toute une bibliothèque, j’ai fait depuis des année l’expérience en ces affaires de la limite de volume de ma valise (et des contraintes de poids des transports aériens). J’ai expérimenté la dure difficulté de se procurer, au cours d’un été allemand, le premier volume de La Recherche du temps perdu sur lequel je devais travailler, mais que j’avais oublié chez moi, dans une autre langue que l’allemand, quête heureusement couronnée de succès après quelques longs jours grâce à la francophilie d’un libraire inspiré de la jolie ville de Ulm, sur le Danube. Le livre numérique – qui s’ajoute et non se substitue au livre papier – a apporté une solution à ces problèmes – comme en son temps l’invention de Gutenberg avait su trouver une solution à celui de la diffusion des livres (est-il par ailleurs inutile de rappeler que ce sont moins ces raisons vertueuses, que celle de résoudre de façon moins coûteuse la question de la reproduction des livres qui est à l’origine de l’imprimerie ?- « l’horreur économique » encore, mais qui parfois a du bon!). Ne pas vouloir voir cela est selon moi la première limite de ce pamphlet contre la dématérialisation.

 

La seconde est que, me semble-t-il, le combat poursuivi ici est en outre contre productif – ou que plutôt on se trompe de combat. Il n’y a pas les vrais livres d’un côté et les livres virtuels de l’autre. Mais deux conceptions du livre – numérique aussi bien que papier. Car le véritable enjeu aujourd’hui du livre numérique se joue du côté des supports informatiques et des formats : empêcher la concentration du marché, c’est-à-dire favoriser l’existence de formats (ebooks) et d’appareils (liseuses) concurrents, soutenir les solutions d’inter-opérabilité, empêcher que les lecteurs de livres numériques ne soient captifs d’un seul diffuseur par le biais des formats propriétaires sont les combats d’aujourd’hui. Refuser en bloc le livre numérique, c’est capituler devant ceux qui demain seront les maîtres d’un marché où ils n’ont pas intérêt à la pluralité et donc précipiter objectivement la fin de la librairie.