Mois : février 2013

Steven SAYLOR: Du sang sur Rome (Roma sub Rosa, 1)

Saylor--Du-sang-sur-Rome.jpgEn 79 avant J.-C., Cicéron, alors avocat peu connu, prononça un discours remarqué, le Pro Roscio, où il prenait la défense de Sextus Roscius, fils d’un riche propriétaire d’Ameria, une bourgade au nord de Rome, qui était accusé de parricide. Courageux, le plaidoyer de Cicéron cherche à démonter un à un les mécanismes, selon lui, d’une machination, et n’hésite pas à s’en prendre à Chrysogonus, un affranchi enrichi proche du dictateur Sylla. L’affaire était dangereuse. D’ailleurs, par prudence, après avoir gagné son procès, Cicéron choisit de se rendre pendant deux années en Grèce, afin d’y parfaire sa formation, avant de revenir à Rome et d’y commencer la carrière politique que l’on connaît. De ce discours important donc dans la carrière de l’orateur et de l’homme politique naissant, Steven Saylor a eu l’excellente idée de faire un roman policier.

 

C’est un très bon polar, avec sa dose de violences, d’intimidations, de rebondissements, de machinations politiques et de jeux d’influences plus ou moins crapuleux. Gordien, embauché par Cicéron pour tâcher de dénouer les fils de cette sombre affaire, campe un personnage d’enquêteur désabusé par le cours de l’histoire romaine, entêté, intelligent et habile à se fourrer dans les mauvais coups. Il vit – à crédit – dans une grande demeure mal entretenue au milieu d’un quartier un peu crapuleux sur les hauteurs de l’Esquilin où il forme un couple improbable avec une belle esclave égyptienne, Bethesda, achetée sur un marché d’Alexandrie, auprès de laquelle il fait preuve de tendresses peu habituelles pour un maître romain.

 

C’est aussi une plongée très réussie dans la vie de la Rome de la fin de la République. Pour qui rêve d’arpenter les ruelles de la cité latine, de traverser le Forum, de rencontrer Crassus dans ses virées immobilières à travers la ville, de pénétrer dans les demeures patriciennes des hauteurs du Palatin, d’entrer dans un lupanar achalandé de beautés étrangères ou de côtoyer des citoyens romains aux bains, c’est le livre à ouvrir tout de suite. Fin connaisseur des bas-fonds de l’Urbs, Gordien est un guide admirable – et Saylor, l’auteur, sans doute un latiniste émérite. On y trouve un Cicéron joliment campé, hypocondriaque, charmeur et politiquement ambigu. Les conflits politiques dans une Rome où la nobilitas, rétablie dans ses prérogatives par la victoire de Sylla sur Marius, mais qui sent faiblir le pouvoir du dictateur et songe à lui opposer d’autres figures montantes, comme celle de Cicéron, donnent en outre au roman des développements inattendus et qui surprendront même ceux qui connaissaient le célèbre discours prononcé par Cicéron en 79 et croyaient tout connaître de l’affaire.

 

Le début d’une série que je vais dévorer assez vite (j’ai les neufs volumes gentiment posés l’un à côté de l’autre dans ma PAL), mais malheureusement épuisée et qui gagnerait à être rééditée… ou à lire en anglais !

William Wilkie COLLINS: L’Hôtel hanté

Collins--L-hotel-hante.gifDans l’opulence d’un vieux palais vénitien clos sur lui-même, Lord Montbarry expire, à cause d’une bronchite qui a mal tourné. Personne pourtant ne lui connaissait de faiblesses. Et pourquoi ce départ soudain des domestiques : une servante rigoriste qui donne son congé et regagne Londres au plus tôt, un guide italien qui inexplicablement disparaît ? La maladie du lord a-t-elle un lien avec son mariage récent avec la Comtesse Narona, une aventurière ? A quoi le baron Rivar, frère présumé de la Comtesse, occupe-t-il son temps ? Quelles obscures expériences développe-t-il dans l’obscurité des souterrains du palais ?

Parmi les gloires littéraires de la bogosphère, Wilkie Collins occupe l’une des toutes premières places. La promesse d’histoires mystérieuses, aidée par les jolies couvertures que la collection Libretto donna un temps à la réédition de ses romans m’a longtemps donné envie de m’y plonger. Hélas, après La Dame en blanc dont j’ai gardé un souvenir mitigé, L’Hôtel hanté ne m’a guère convaincu non plus. J’essaierai encore Pierre de lune. Mais j’ai peur de ne pas accrocher complètement encore. Pourtant, le propos avait tout pour me plaire : une sombre machination fomentée dans l’obscurité d’un palais vénitien bientôt transformé en Hôtel de luxe où, sous la pression des forces de l’au-delà, la clé du mystère vient à être révélée. Il y a dans cette proximité des abîmes du dérèglement mental et des gouffres du surnaturel que met en scène de roman le motif des meilleures histoires de fantôme. D’autant que la forme relève d’une recherche qui place ce récit au niveau des plus ambitieux romans fantastiques. Mais qu’on est loin du Tour d’écrou d’Henry James, ou même des histoires de fantômes d’Edith Wharton !

Il y a en effet dans le roman de Wilkie Collins une recherche d’effets systématiques, toute une pacotille de terreur facile, faite pour effrayer à bon compte, une sorte d’intensification des procédés du roman gothique (que j’aime beaucoup en revanche) qui rend le récit – et surtout ses terreurs – peu crédibles : des apparitions, un corps dissous dans l’acide, une tête coupée conservée dans une cachette sous le plancher, à laquelle on accède au moyen d’un mécanisme caché dans la cheminée, des remords qui peuvent conduire une épouvantable créature jusqu’à la folie, à moins que ce ne soit la terreur qui frappe cet être diabolique lorsqu’elle devient sûre d’être vaincue par la jeune femme douce et angélique à qui elle vient d’arracher son futur époux, des coïncidences, des prémonitions – tout cela sur près de 300 pages : franchement, j’ai eu du mal à supporter cette recherche systématique des effets, qui fut la cause sans doute en son temps du succès de Wilkie Collins – la bonne société victorienne avait besoin peut-être d’être remuée par principe, faute d’être capable de s’émouvoir de la misère fomentée en Angleterre et des conséquences de la domination impériale britannique qui assuraient sa prospérité !

Il est vrai, mes faveurs littéraires victoriennes portent plutôt du côté d’Henry James, un Américain installé à Londres, qui refusa de jouer le jeu de cette littérature facile et préféra trouver ses modèles chez Jane Austen et chez Balzac, Stevenson qui s’éloigna à Samoa pour écrire de magnifiques romans écossais, et surtout George Eliot qui nous montre qu’on peut écrire des romans, même à l’époque victorienne, qui mettent en scène de véritables femmes – et non ces oies blanches ou ces créatures diaboliques du « roman à effets » – et développer un regard critique sur la société. Encore une déception donc, mais je m’accroche, je finirai par lire – c’est promis – Pierre de lune dont tant de lecteurs disent du bien (parmi lesquels Stevenson et Henry James eux-mêmes), avant de condamner définitivement Wilkie Collins aux oubliettes de ma bibliothèque ! (à vous donc, j’attends vos arguments, car je ne demande vous l’aurez compris qu’à être convaincu par cet auteur qui ne parvient pas à me conquérir…)

Lu dans le cadre du Challenge british mysteries de Lou et Hilde. 

British mysteries

Léon TOLSTOI: Les Cosaques

Tolstoi, Les CosaquesAprès avoir quitté Moscou sur un coup de tête pour s’engager dans un régiment de Cosaques, Olenine, un noble moscovite, avide de donner un sens à sa vie, arrive au Caucase, une région sauvage, aux confins de la Russie. La vie militaire, le quotidien à la stanitsa, village cosaque, les beuveries et les « bals », les parties de chasse dans la forêt vont changer la vie du jeune Russe. Mais quelle vie au juste ? Car c’est un double idéal qui s’offre à Olenine dans le dépaysement de cette contrée lointaine : le dévouement total, ou l’amour de Marion, la belle Cosaque…

 

C’est un curieux roman de guerre, où il ne se passe rien ou presque. Cantonné au bord d’un cordon fortifié qui s’étend le long du fleuve Terek, Olenine ne voit rien de ce pays sauvage que de brèves sorties en pays ennemis dans des opérations militaires, en compagnie des Cosaques. Personnalités farouches, établis là depuis une époque lointaine, les Cosaques, bien que de culture russe, offrent au jeune Olenine l’image de cet ailleurs auquel il aspire, en vertu de leur ressemblance avec les Montagnards tchétchènes qui sont pourtant leur ennemi. Pendant tout le roman, le Caucase restera ce pays de montagne et de neige, qu’Olenine devine de l’autre côté du Terek, et la steppe qu’il habite, balayée par le vent et infestée de moustiques. Pour lutter contre les incursions de Montagnards et protéger leurs stanitsas, les Cosaques ont, avec l’appui des troupes impériales russes, développé toute une stratégie de contrôle de ces confins. La vie de ces Russes qui ont fini par s’assimiler à la culture locale est l’un des aspects les plus intéressants de ce roman.

 

Il en est un autre aussi qui tient à ce que ce roman est d’abord bien entendu un roman de Tolstoi. En compagnie de l’oncle Erochka, personnalité simple et primitive, un franc buveur épris de liberté, Olenine découvre les joies de la chasse. Ses virées dans la nature sont l’occasion d’une nouvelle profession de foi. Le dévouement à autrui et la fusion dans la nature sont les conditions de cette foi renouvelée, qui peut se passer de Dieu cependant :

« Le bonheur, le voici, se dit-il à lui-même, le bonheur consiste à vivre pour les autres. C’est clair. L’homme a reçu un appétit de bonheur ; donc cet appétit est légitime. En le satisfaisant égoïstement, c’est-à-dire en recherchant pour soi richesse, gloire, commodités de l’existence, amour, il peut se faire que les circonstances ne nous permettent pas de satisfaire nos désirs. Ainsi, ce sont ces désirs qui sont illégitimes, et non l’appétit de bonheur. Alors, quels sont les désirs qui peuvent toujours être satisfaits, en dépit des conditions extérieures ? Lesquels ? La charité, le renoncement ! »

Mais l’amour de Marion, une jeune Cosaque, fille de ses logeurs à la stanitsa, qu’Olenine admire comme l’incarnation de cette liberté un peu sauvage est-il compatible avec cet exploit de dévouement aperçu dans la solitude d’une nature peinte par petites touches par un Tolstoi poète et paysagiste ? Fiancée à un jeune Cosaque, Lucas, qu’Olenine a fait bénéficier de sa générosité, Marion semble céder à ses avances, avant de refuser finalement sa demande en mariage. Cet éloignement de la jeune fille, son retour à cette sauvagerie inaccessible qu’Olenine croyait pouvoir atteindre auprès d’elle met le point final à cet histoire. C’est un départ aussi : celui d’une œuvre inspirée -hantée-, comme celle de Tolstoi, par la fascination de l’amour inaccessible et les joies d’une nature impossible à rejoindre.

 

 

Une Lecture commune avec Karine

Lu dans le cadre du Challenge Un hiver en Russie

hiver-russe1

et du challenge Un classique par mois

Un classique par mois

Voyage au centre de ma PAL (2): le marais des livres oubliés

Rackham1Ma Pile de livres A Lire est un palais, une cité fantastique, un pays, un vaste territoire peuplé de tentations multiples. Las de ne pouvoir lire tous ces livres que j’ai accumulé, j’ai décidé, le mois dernier, armé de mon bâton de pèlerin et d’une bonne dose de courage, de commencer à m’enfoncer au cœur sauvage de cette PAL et d’y ramener, au péril peut-être de ma raison, mais au prix de fantastiques aventures, quelques intéressants échantillons qui nourrissent mes veillées futures. La première étape de mon voyage m’a conduit auprès de la cité des Libretto, un village charmant, peuplé de créatures distinguées…

Après avoir fréquenté quelque temps ces charmants amis, tous doux et pacifiques, il a fallu reprendre mon itinéraire. J’ai décidé de m’enfoncer plus loin encore dans ce pays… Imaginez ce qu’on entend dans ce pays de livres ! Au fond de ma PAL on se murmure des légendes, des récits fabuleux de livres disparus, oubliés – c’est le soir que les livres aiment à se répéter ces histoires, serrés autour de la lampe, quand le Maître de ce pays, calé dans un bon fauteuil, après s’être saisi de l’un d’entre eux, se plonge avec délice dans ces plaisirs qu’eux seuls savent offrir :

– gardez-vous disent les plus vieux aux plus jeunes des caprices de notre maître généreux ! Il est plus d’un marais d’eau saumâtre, où viennent parfois se perdre certains livres présomptueux…

J’ai pris pour cible de ce deuxième voyage au centre de ma PAL cette contrée mystérieuse où certains livres échouent au cours de la lecture, abandonnés, parfois pendant de longs mois, parce que d’autres livres se présentent, d’autres envies, d’autres occasions. Des livres aimés souvent, mais que je ne prends pas la peine de finir, et qui s’accumulent. J’ai contracté depuis longtemps la (mauvaise?) habitude de lire plusieurs livres de front. C’est parfois 20 ou 30 livres qui sont donc en attente. La plupart échoue dans ce domaine réservé – toute une étagère à la tête de mon lit – des livres que je meurs d’envie d’achever.

Un aperçu de ce domaine de vents et de brumes qui fait tirer une grimace même aux plus courageux :

 

Hesse--Description-d-un-paysage.jpgDalrymple--Dans-lombre-de-Byzance.jpgLamartine--Raphael.jpgCorbin--LHarmonie-des-plaisirs.jpgFollett--Les-piliers-de-la-terre.jpgJames, Voyage en FranceBeauvoir, Les Mysteres de lile saint louisStendhal, Chroniques italiennes