GerminalRenvoyé pour s’être révolté contre son employeur, Etienne Lantier, le fils de l’héroïne de L’Assommoir, arrive dans le Nord à la recherche d’un nouveau travail. Grâce à l’intervention de Maheu, un ouvrier d’élite, avec qui il a sympathisé, il est embauché à la mine de Montsou. Mais les conditions de vie effroyables des mineurs ont tôt fait de précipiter la révolte. Une grève éclate, dont Etienne devient le leader…

Dans un projet tel que celui de lire ou de relire, dans l’ordre de publication, les vingt volumes des Rougon-Macquart (voir la page récapitulative de mon auto-challenge), il y a des livres qu’on découvre, et d’autres qu’on redécouvre. Germinal appartient à cette dernière catégorie. Pour l’avoir déjà lu plusieurs fois, mais il y a bien longtemps, je connaissais déjà bien sûr l’essentiel de ce roman : l’enquête sur la condition des mineurs, l’analyse presque technique des conditions de l’extraction du charbon, le portrait à charge du capitalisme de la rente, le document précieux sur la naissance du socialisme, la trame sentimentale de l’amour de Catherine et d’Etienne Lantier, tout cela soutenu par un symbolisme parfois un peu outrancier: Catherine Maheu, justement, la femme-enfant tardivement impubère, qui porte dans son corps tous les retards, y compris biologiques, dont la mine est responsable, devient enfin femme le jour où la grève est réduite par l’armée, dans une rencontre peut-être un peu trop appuyée de sa puberté et du sang des mineurs. Sans doute à l’époque fallait-il en faire beaucoup pour éveiller des consciences qui, à l’image de celles des Grégoire, les propriétaires de la mine, n’aspirent qu’à ne pas se poser de questions sur l’origine de leur confort matériel. Suffit-il d’être pacifique et doux, de mener une vie sans excès pour être politiquement responsable ? La vie au coron, le travail de la mine, les maladies professionnelle, les paysages industriels du Nord, la tentation de l’alcoolisme, le mépris de l’enfance, une industrie organisée de façon quasiment militaire, la condition de travailleurs pauvres qui se tuent à la tâche en espérant gagner de quoi rembourser des dettes contractées auprès de l’épicier du village qu’on suspecte de recevoir ses ordres de la direction de la mine et qui pratique pour son compte le droit de cuissage – le roman de Zola est riche d’une documentation sur la condition ouvrière qu’on ne retrouvera guère, à ce niveau, que dans l’incontournable Raisins de la colère de Steinbeck. D’une autre oeuvre de Steinbeck, En un combat douteux, on pourrait rapprocher l’enquête sur l’organisation et la conduite d’une grève.

Mais dans cette nouvelle lecture, j’ai surtout trouvé deux motifs qui m’ont paru mériter l’intérêt. D’abord, il semble que Zola, le naturaliste, le romancier social, se soit attaché avant tout ici à produire un très intéressant portrait de ce qu’on pourrait appeler les fondements psychologiques des mouvements sociaux dans un climat exacerbé de lutte des classes. La relation entre les mineurs et la direction de la mine est basée à la fois sur des malentendus et sur des rapports de domination. La nécessité de trouver un moyen de pousser les mineurs à renforcer l’étayage de la mine, qu’ils négligent, au mépris de leur propre sécurité, devient l’instrument d’un calcul pour réduire leurs salaires. Derrière la solidarité apparente des possédants, une guerre sans merci se déroule, que les mineurs ignorent, où les plus gros mangent les petits, et dont la grève est un des instruments, comme l’illustre le destin malheureux de Deneulin. Dans ce roman riche en personnages, la foule des ouvriers constitue de ce point de vue le plus intéressant de ces personnages.

L’autre motif que je retiens est celui du portrait qu’offre Zola des leaders du mouvement ouvrier, travaillés des contradictions du socialisme au XIXème siècle. Etienne Lantier, l’ouvrier éduqué, cherche dans des livres qu’il ne comprend pas des façons d’améliorer la condition des mineurs et s’engage dans un combat, qu’il va diriger, mais qu’il sait perdu d’avance. Pluchart, le responsable départemental de l’Internationale spécule cyniquement, comme les deux héros communistes du roman de Steinbeck, sur la nécessité de souder entre eux les mineurs, afin de faire émerger leur conscience de classe, même si le prix à payer est la défaite de la grève et la mort de plusieurs ouvriers. Rasseneur, ancien mineur, prône le réalisme. Souvarine, de tout raser et de tout reconstruire. Les communistes n’aiment pas la grève. Leur combat est ailleurs, dans la Révolution. Mais l’Internationale, souligne Zola espièglement, reste trop éloignée des mineurs. Elle prétend orienter leur combat de loin, comme de loin la Direction dirige la mine. Souvarine, l’anarchiste, pratique la politique de la Terre brûlée et incarne une position qui impose de mépriser toute relation d’affection entre les hommes. Rasseneur qui prône la recherche réaliste d’une amélioration, même partielle, du sort des travailleurs, ne sait pas donner voix à leurs frustrations, à leur colère. Etienne Lantier surtout, au moment où il est au sommet dans la faveur de la foule ouvrière, rêve un temps de consécration et de porter jusqu’à Paris, peut-être comme député, la parole des mineurs. Derrière ses rêves d’embourgeoisement, c’est finalement le constat sans appel de Zola, le psychologue, le moraliste, le naturaliste, contre des rêves de renouvellement politique que par ailleurs il appelle aussi lui même de ses voeux dans une certaine mesure. Au fond, comme les bourgeois, les ouvriers n’aspirent sans doute qu’ « à manger et à dormir en paix ». La limite du mouvement ouvrier et de tous les rêves politiques qu’on veut construire sur lui, c’est peut-être que viscéralement les ouvriers n’aspirent eux-mêmes qu’à devenir des bourgeois. La revanche sociale, avec ce qu’elle suppose d’appétits inassouvis et de passions frustrées, serait le véritable moteur de l’Histoire.

Les Rougon-Macquart: n°13

2 Comments on Emile ZOLA: Germinal

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