Mois : décembre 2012

Bilan 2012

En cette fin d’année 2012, à l’heure des bilans, voici mon petit bilan de lecture pour cette année 2012.

2012, ce furent

des découvertes:

Ferdinand von SAAR: Le Château de Kostenitz

un bijou de délicatesse,

Jérôme FERRARI: Le sermon sur la chute de Rome

qu’on ne présente plus, depuis qu’il a obtenu le prix Goncourt cet automne

Johanna ADORJAN: Un amour exclusif

si pudique et si délicat

Saar, Le château de Kostenitz

deux très bons romans, très différents dans leur forme, et pas tant que cela dans leurs thèmes, dans leur rapports aux Hommes et à l’Histoire, pour continuer à se convaincre que décidément l’Allemagne est l’une des patries de la grande littérature contemporaine

Juli ZEH: Corpus delicti

Günter GRASS: En crabe

Zeh, Corpus delicti

des très grands moments de lecture:

Graham GREENE: La saison des pluies

Walter SCOTT: Rob-Roy

Greene, La saison des pluies

la suite de mon auto-challenge Rougon-Macquart, commencé en 2008 en prenant mon temps, au rythme d’un ou deux romans par an:

 Emile ZOLA: La Joie de vivre

Emile ZOLA: Germinal

La Joie de vivre

des relectures:

Emile ZOLA: Au bonheur des Dames

Georges DUBY: Saint Bernard. L’art cistercien.

Saint Bernard

mais aussi des rencontres ratées:

MO YAN: Les treize pas

Mo Yan , Les treize pas

et comme toujours, plein de billets en retard, des livres dont j’aurais voulu parler, sans en trouver le temps, ou l’envie, ou parce que j’avais hâte de me plonger dans d’autres livres. Bref une année de plus dans une vie de lecteur et le prochain début d’une année qui s’annonce.

Challenge des lieux imaginaires – édition 2013

logo-challenge-lieux-imaginaires.pngLe Challenge Les lieux imaginaires d’Arieste propose de lire, d’ici le 15 décembre 2014, utopies, uchronies, dystopies, romans mettant en scène des lieux cauchemardesques… De l’Atlantide à Majipoor, du Pays d’Oz aux mines du roi salomon, voici des lectures qui proposent de bien intéressants voyages.


Pour m’aider à faire un choix de destinations, je vais profiter de cette période de Fêtes pour me replonger dans un livre où j’adore picorer: le Dictionnaire des lieux imaginaires d’Alberto Manguel.

Agatha CHRISTIE: Christmas Pudding

christmas-pudding-agatha-christie.jpgUn vieux château anglais, comportant même une aile du XIVème siècle. Un vrai Noël d’autrefois dans la campagne anglaise. L’arbre, la dinde, les papillotes, les pétards, la famille réunie, les cadeaux. Voici un décor bien charmant qu’Hercule Poirot aurait tout fait pour éviter, s’il n’avait été chargé d’une mission confidentielle : retrouver un diamant appartenant à un prince oriental que celui-ci s’est fait subtilisé récemment par une aventurière. Le célèbre détective doit agir dans la plus grande discrétion. Mais comment passer inaperçu quand on est Hercule Poirot et que déjà tout le monde commente son arrivée à la campagne ?

Plus court, mais aussi plus malin, plus enjoué que le Noël d’Hercule Poirot, ce Christmas Pudding est sans doute comme l’une de ces friandises, peut-être un peu trop sucrée, mais qu’on croque avec gourmandise avant Noël, en attendant la fête, assis au coin du feu d’une bonne cheminée (ou d’un radiateur!), en dégustant un verre de punch chaud ou de liqueur à la cannelle, pendant qu’à l’extérieur la neige tarde à tomber (c’est curieux comme il neige si peu souvent à Noël!).

Je ne vous dirai pas de quelle invraisemblable manière Poirot finira par découvrir le diamant perdu et par mettre la main sur les voleurs. Mais que ce court billet soit l’occasion de souhaiter à tous ceux qui passeront pas ici un

 

 

bon et joyeux Noël

 

Emile ZOLA: Germinal

GerminalRenvoyé pour s’être révolté contre son employeur, Etienne Lantier, le fils de l’héroïne de L’Assommoir, arrive dans le Nord à la recherche d’un nouveau travail. Grâce à l’intervention de Maheu, un ouvrier d’élite, avec qui il a sympathisé, il est embauché à la mine de Montsou. Mais les conditions de vie effroyables des mineurs ont tôt fait de précipiter la révolte. Une grève éclate, dont Etienne devient le leader…

Dans un projet tel que celui de lire ou de relire, dans l’ordre de publication, les vingt volumes des Rougon-Macquart (voir la page récapitulative de mon auto-challenge), il y a des livres qu’on découvre, et d’autres qu’on redécouvre. Germinal appartient à cette dernière catégorie. Pour l’avoir déjà lu plusieurs fois, mais il y a bien longtemps, je connaissais déjà bien sûr l’essentiel de ce roman : l’enquête sur la condition des mineurs, l’analyse presque technique des conditions de l’extraction du charbon, le portrait à charge du capitalisme de la rente, le document précieux sur la naissance du socialisme, la trame sentimentale de l’amour de Catherine et d’Etienne Lantier, tout cela soutenu par un symbolisme parfois un peu outrancier: Catherine Maheu, justement, la femme-enfant tardivement impubère, qui porte dans son corps tous les retards, y compris biologiques, dont la mine est responsable, devient enfin femme le jour où la grève est réduite par l’armée, dans une rencontre peut-être un peu trop appuyée de sa puberté et du sang des mineurs. Sans doute à l’époque fallait-il en faire beaucoup pour éveiller des consciences qui, à l’image de celles des Grégoire, les propriétaires de la mine, n’aspirent qu’à ne pas se poser de questions sur l’origine de leur confort matériel. Suffit-il d’être pacifique et doux, de mener une vie sans excès pour être politiquement responsable ? La vie au coron, le travail de la mine, les maladies professionnelle, les paysages industriels du Nord, la tentation de l’alcoolisme, le mépris de l’enfance, une industrie organisée de façon quasiment militaire, la condition de travailleurs pauvres qui se tuent à la tâche en espérant gagner de quoi rembourser des dettes contractées auprès de l’épicier du village qu’on suspecte de recevoir ses ordres de la direction de la mine et qui pratique pour son compte le droit de cuissage – le roman de Zola est riche d’une documentation sur la condition ouvrière qu’on ne retrouvera guère, à ce niveau, que dans l’incontournable Raisins de la colère de Steinbeck. D’une autre oeuvre de Steinbeck, En un combat douteux, on pourrait rapprocher l’enquête sur l’organisation et la conduite d’une grève.

Mais dans cette nouvelle lecture, j’ai surtout trouvé deux motifs qui m’ont paru mériter l’intérêt. D’abord, il semble que Zola, le naturaliste, le romancier social, se soit attaché avant tout ici à produire un très intéressant portrait de ce qu’on pourrait appeler les fondements psychologiques des mouvements sociaux dans un climat exacerbé de lutte des classes. La relation entre les mineurs et la direction de la mine est basée à la fois sur des malentendus et sur des rapports de domination. La nécessité de trouver un moyen de pousser les mineurs à renforcer l’étayage de la mine, qu’ils négligent, au mépris de leur propre sécurité, devient l’instrument d’un calcul pour réduire leurs salaires. Derrière la solidarité apparente des possédants, une guerre sans merci se déroule, que les mineurs ignorent, où les plus gros mangent les petits, et dont la grève est un des instruments, comme l’illustre le destin malheureux de Deneulin. Dans ce roman riche en personnages, la foule des ouvriers constitue de ce point de vue le plus intéressant de ces personnages.

L’autre motif que je retiens est celui du portrait qu’offre Zola des leaders du mouvement ouvrier, travaillés des contradictions du socialisme au XIXème siècle. Etienne Lantier, l’ouvrier éduqué, cherche dans des livres qu’il ne comprend pas des façons d’améliorer la condition des mineurs et s’engage dans un combat, qu’il va diriger, mais qu’il sait perdu d’avance. Pluchart, le responsable départemental de l’Internationale spécule cyniquement, comme les deux héros communistes du roman de Steinbeck, sur la nécessité de souder entre eux les mineurs, afin de faire émerger leur conscience de classe, même si le prix à payer est la défaite de la grève et la mort de plusieurs ouvriers. Rasseneur, ancien mineur, prône le réalisme. Souvarine, de tout raser et de tout reconstruire. Les communistes n’aiment pas la grève. Leur combat est ailleurs, dans la Révolution. Mais l’Internationale, souligne Zola espièglement, reste trop éloignée des mineurs. Elle prétend orienter leur combat de loin, comme de loin la Direction dirige la mine. Souvarine, l’anarchiste, pratique la politique de la Terre brûlée et incarne une position qui impose de mépriser toute relation d’affection entre les hommes. Rasseneur qui prône la recherche réaliste d’une amélioration, même partielle, du sort des travailleurs, ne sait pas donner voix à leurs frustrations, à leur colère. Etienne Lantier surtout, au moment où il est au sommet dans la faveur de la foule ouvrière, rêve un temps de consécration et de porter jusqu’à Paris, peut-être comme député, la parole des mineurs. Derrière ses rêves d’embourgeoisement, c’est finalement le constat sans appel de Zola, le psychologue, le moraliste, le naturaliste, contre des rêves de renouvellement politique que par ailleurs il appelle aussi lui même de ses voeux dans une certaine mesure. Au fond, comme les bourgeois, les ouvriers n’aspirent sans doute qu’ « à manger et à dormir en paix ». La limite du mouvement ouvrier et de tous les rêves politiques qu’on veut construire sur lui, c’est peut-être que viscéralement les ouvriers n’aspirent eux-mêmes qu’à devenir des bourgeois. La revanche sociale, avec ce qu’elle suppose d’appétits inassouvis et de passions frustrées, serait le véritable moteur de l’Histoire.

Les Rougon-Macquart: n°13

Emile ZOLA: La Joie de vivre

La Joie de vivreA la mort de ses parents, qui dans Le Ventre de Paris tenaient un commerce près des Halles, Pauline Quenu est recueillie par ses cousins Chanteau qui occupent une villa confortable sur les hauteurs de Bonneville, une petit village de Normandie bâti au flanc d’un rocher battu par les vagues, entre deux falaises. Dans le charme douillet de la vie de province, l’enfant apprend à trouver sa place. Mais Pauline est fortunée, et ses cousins entretiennent avec difficulté un train de vie qui permet peu d’ambitions et de grandes dépenses…

Malgré son titre, La Joie de vivre est sans doute l’un des plus noirs des romans de Zola. Après le jubilatoire Au Bonheur des Dames, il est le roman des grandes ambitions déçues, qui s’abîment lamentablement, à l’image de la digue que Lazare s’efforce, au cours du roman, de construire pour retenir les flots qui à chaque grande marée s’abattent sur le village. L’image de Bonneville grignoté par la mer et de ses habitants misérables et violents est la clé de ce roman : « ils vivaient de la mer, fort mal, collés à leur rocher avec un entêtement stupide de mollusque ». Dans le confort de leur villa, les Chanteau règnent sur une humanité lamentable, qu’ils dominent de leur lot de douleurs : le père, gourmand invétéré, est atteint de crises de goutte qui le font hurler comme une bête ; Lazare, le fils, est une créature chimérique qui s’enthousiasme pour des projets insensés, avant de retomber dans des périodes de noir désespoir ; la mère s’illusionne sur sa prétendue générosité.

Pourtant, perce au creux de ce désespoir cette joie de vivre dont Pauline est l’instrument zélé. Dès le début, elle apparaît comme « une gamine qui est née pour les autres ». Pauline a hérité de ses parents une petite fortune que les Chanteau s’efforcent dans un premier temps de protéger. Mais le train de vie modeste du ménage confronté aux projets dispendieux de Lazare a tôt fait d’avoir raison de l’argent de Pauline. Ainsi le roman aurait pu être, par exemple dans le goût victorien, le simple récit d’une spoliation, de l’innocence bafouée, si Pauline n’opposait pas sa propre dynamique. C’est volontairement que l’enfant, puis la jeune fille se laisse spolier de tout : de son amour pour son cousin Lazare, de sa fortune. A la mesquinerie ambiante, Pauline oppose sa joie de vivre, tenant à bout de bras le village, qu’elle entretient de ses dons, grignotant toujours un peu plus son argent ; elle est le soutien exclusif de son cousin qu’elle jette dans les bras de sa rivale, de sa famille, dont, après le décès de Mme Chanteau, elle finit par tenir la maison. Sans doute, les dépenses de Pauline sont des dépenses inutiles : elle entretient les enfants du village dans leur descente vers le vol et l’alcoolisme ; elle donne à Lazare les moyens de financer ses folies ; en réglant les factures de la maison, elle soutient un budget conçu à perte. Pauline n’est pas une réformatrice sociale ou politique. Son ambition est de donner un peu de chaleur à ceux qui souffrent, sans prétendre les changer.

Je craignais beaucoup la lecture de ce roman, sans doute à cause de sa position dans le cycle des Rougon-Macquart . Après les sommets que sont Pot-Bouille  et Au Bonheur des dames, et avant Germinal, je craignais quelque chose dans le style d’ Une page d’amour , dont la lecture ne m’avait que partiellement convaincu. Pourtant – est-ce en raison du métier de Zola ou de la crise psychologique qu’il traverse lui-même quand il écrit ce roman? – on trouve dans ce récit tout autre chose qu’une pause entre deux grands moments romanesques. Par l’intermédiaire de Lazare, Zola y propose un portrait d’une pathologie mentale, plus convaincant à mon sens que celui de Jeanne, l’enfant hystérique d’Une page d’amour. Il y a sans doute du Zola dans le personnage de Lazare, qui vit de grandes ambitions, de projets démesurés : être un grand musicien, un médecin hors-pair, un romancier génial, construire une usine au bord de la mer pour exploiter les algues et en tirer des composés chimiques, bâtir un système de digue révolutionnaire capable de dompter la furie destructrice de la mer. Mais Lazare est aussi, à ses moments d’abattement, un homme terrorisé par la mort, sa propre mort, en proie à des crises de panique, un obsessionnel dépressif, un angoissé chronique – un cas pathologique dont Zola nous donne ici, de l’intérieur, un portrait très convaincant. On sait l’œuvre et l’écrivain hantés par le thème de la folie. Le personnage de Pauline qui, dans le roman, oppose aux débordements de son cousin sa normalité et son attachement simple aux choses de la vie assume donc une des ambitions de l’œuvre de Zola : dire les choses comme elles sont, les considérer selon la nature est une libération face au puritanisme, à l’hypocrisie d’une société qui vit de contradictions, se donne le spectacle de sa propre respectabilité, mais se souille de perversité. Dans le roman, cette ambition trouve son manifeste dans la description, sans concessions à la pudeur, de l’accouchement difficile de Louise, la femme de Lazare. Elle montre que le naturalisme est d’abord une réforme, un décapage du regard. Le formidable instrument littéraire est prêt qui va enfin permettre à Zola l’écriture de Germinal.

Les Rougon-Macquart: n°12

Agatha CHRISTIE: Le Noël d’Hercule Poirot

http://1.bp.blogspot.com/-wUiFEFE_CaU/Ty3RNejoAQI/AAAAAAAAAfE/2QFtBQ0o7ro/s1600/no%25C3%25ABl%2Bd%2527hercule%2Bpoirot.jpgPour la première fois depuis des années, Simeon Lee, qui fit fortune dans sa jeunesse en Afrique du Sud, a réuni ses enfants autour de lui pour Noël, dans son manoir de Gorston. Dans la chambre d’où le vieil homme malade tire les ficelles d’un jeu familial fondé sur la jalousie et la détestation, le vieux Lee s’amuse à monter les uns contre les autres. Quand le vieillard est retrouvé assassiné, la veille de Noël, les soupçons se portent naturellement sur les différents membres de sa famille. A moins que ses diamants qui ont inexplicablement disparus ne soient la clé du mystère…

Ce n’est sans doute pas le meilleur Hercule Poirot, mais le titre tombait à point en cette période. Agatha Christie nous offre, comme elle le sait le faire, une belle galerie de personnages. Alfred et Lydia, le fils et la belle-fille dévoués du vieux Lee règnent sur un manoir bientôt encombré de la présence des autres enfants de la famille : David, qui cultive le culte de sa mère défunte et la détestation de son père ; sa femme Hilda, qui l’accompagne de sa présence maternelle ; George, élu au Parlement, et sa femme ; Harry, le fils prodigue ; Pilar, la petite-fille venue d’Espagne Comme toujours, l’auteur concocte à point une intrigue faussement compliquée, dans laquelle les personnages secondaires – valets, policiers – sont appelés à jouer un rôle déterminant pour le dénouement du mystère, tranché théâtralement par un Poirot égal à lui-même devant la famille réunie dans le grand salon du manoir. Une lecture un peu vaine sans doute, mais si délicieusement surannée.

Challenge Winter Travel

Lhisbei propose, pour la troisième (et dernière année) une façon bien amusante de passer l’hiver: le

 

Winter Time Travel, saison 3

 

Winter-Time-Travel.jpg


 

Il suffit de lire, entre le 21 décembre et le 21 mars, une ou plusieurs oeuvres d’Uchronie ou de Voyage dans le temps.

 

Emile ZOLA: Au bonheur des Dames

Zola11A la mort de leurs parents, Denise et ses deux frères sont montés à Paris, afin d’y rejoindre leur oncle, Baudu, qui tient boutique rue de la Michodière. Mais la nouvelle prospérité du Bonheur des dames, un grand commerce de « nouveautés », créé par Octave Mouret, veuf de Madame Hédouin, une commerçante du quartier, précipite la ruine des anciens commerces. Bientôt Denise, que le grand magasin fascine, est embauchée par le patron de la colossale machine, qui ne se montre pas insensible au charme de la jeune femme…

Dès les premières pages du roman, le Bonheur des dames apparaît sous les yeux ébahis de Denise et de ses deux jeunes frères comme une puissante machine, une « chambre de chauffe géante », brillant d’un « éclat de fournaise », flambant sur Paris comme un « phare ». Octave Mouret, le sémillant héros de Pot-Bouille,qu’on avait rencontré pressé de réussir, a su transformer le confortable commerce de Madame Hédouin, en un vaste magasin, à la limite de l’imaginable, qui nourrit et se nourrit du désir des femmes. Mais Octave est surtout un magicien qui sait éviter la surchauffe, au prix d’un colossal développement de son entreprise, un « poète » de la « spéculation ». Nulle part peut-être l’imaginaire thermodynamique de Zola n’aura fonctionné aussi bien, pour dire la modernité naissance, l’extraordinaire accroissement des désirs et des possibilités que permettent les récents développements économiques. Octave Mouret est l’antithèse des ogres du cycle des Rougon-Macquart, les Saccard de tout poil qui se nourrissent à perte des extraordinaires profits générés par la société en mutation qu’ils contribuent à ruiner.

Créateur d’une nouvelle forme de rentabilité commerciale, Octave Mouret réussit parce qu’il sait donner à la société de son temps ce surcroît de rêve sans lequel il n’y a pas de grande entreprise économique possible. La marchandise qu’il déverse chaque jour sur Paris, renverse la loi sur laquelle s’était bâtie jusqu’alors la prospérité du petit commerce: « L’art n’était pas de vendre beaucoup, mais de vendre cher. ». Le roman de Zola est donc d’abord un formidable document sur la naissance des « grands magasins ». L’intéressement des vendeurs, des produits d’appel, vendus à perte, mais aussi l’utilisation de la main-d’oeuvre, embauchée et renvoyée au gré des saisons, comme une variable d’ajustement sont les quelques principes de cette nouvelle culture du commerce. Cette culture a son envers: l’humain, ses désirs appréhendés comme une marchandise, un système de concurrence qui s’établit y compris entre les employés – et sait faire lever à l’occasion les désirs les plus secrets, animer les femmes du monde d’une véritable passion de posséder qui va jusqu’à pousser certaines d’entre elles à se transformer, telle Mme de Boves, en voleuses à l’étalage.

Pourtant, Au bonheur des dames demeure un roman euphorique, voire euphorisant – quelque chose de rare dans l’oeuvre de Zola. J’en vois plusieurs raisons. La première tient sans doute à l’intrigue sentimentale qui poursuit, sur un mode heureux, l’histoire entamée dans le volume précédent: Mouret qui a fait fortune en sachant se jouer des femmes finit par être le jouet de l’une d’entre elles, Denise, qui parvient à se faire aimer de lui parce qu’elle refuse de céder à son désir de possession. Au bonheur des dames est, dans une certaine mesure le roman de l’émancipation féminine: des femmes auxquelles le commerce de Mouret donne enfin la possibilité d’exister comme sujets, d’exprimer leurs désirs, de vivre d’appétits. La femme qui porte la culotte n’est plus un motif ridicule. Elle est une consommatrice émancipée. Nul mieux que Zola n’a su percevoir à quel point le développement de la consommation était lié à une aspiration à la liberté. Or il fallait à ce roman un personnage tel que Denise qui sache affirmer quelque chose de l’avenir de la femme: non plus comme désir de l’homme, mais comme être émancipé, posant ses conditions, à l’égal de l’homme, dans une relation renouvelée qui n’exclut pas l’amour, mais en est au contraire la condition.

L’autre raison qui fait de la lecture de ce roman un moment particulièrement heureux dans le cours souvent sombre des Rougon-Macquart tient, aussi, à la complexité, l’air de rien, de la trame narrative. A la structure habituelle de ses romans (grandeur et décadence), Zola substitue ici celle d’un progrès continu: jetée, démunie, avec ses frères sur le pavé de Paris, comme Octave Mouret quelques années avant elle, Denise finit à la tête d’un des temples du commerce, régnant sur un empire commercial et sur le coeur de son propriétaire. Mais cette ligne continue en dissimule en fait d’autres: celle des péripéties du parcours de Denise, qui est d’abord rejetée du Bonheur des Dames, connaît les vexations, la pauvreté, se voit obligée de partager la condition et la faillite des petits commerçants du quartier, avant d’entrer de nouveau au service du Grand Magasin; celle de ces petits commerçants, à l’image de l’oncle Baudu, propriétaire du vieil Elbeuf, ou du père Bourras, jadis cossus, vivant bourgeoisement et que les circonstances, leur entêtement, leur incapacité à saisir les nouvelles règles du jeu commercial ou à prendre le train en marche précipitent dans la ruine; d’autres encore: Robineau, Hutin, les Lhomme, etc. Finalement, l’intrigue du roman est à l’image du Grand Magasin: démultipliant les parcours, faisant s’entrechoquer les trajectoires, dans un bouillonnement qui est à l’imitation de celui de la vie même.

J’ai lu ce roman, il y a très longtemps, vers 14-15 ans. Et j’en avais gardé un puissant souvenir. La relecture est plus épatante encore. Je crois que ce volume constitue, sans aucun doute, avec La Fortune des Rougon, avec L’Assommoir, avec Pot-Bouille, l’un des sommets, du cycle des Rougon-Macquart.

Les Rougon-Macquart: n°11