Saar, Le château de KostenitzAu lendemain de la révolution de 1848 et de sa répression vigoureuse, le baron de Güntersheim, connu pour ses idées libérales, a dû s’éloigner de Vienne. Avec sa jeune épouse, Clotilde, une jeune femme de trente ans plus jeune que lui, il se retire, non loin de la frontière, dans la propriété familiale, à Kostenitz. Le couple, qu’une complicité affectueuse rapproche, malgré leur grand écart d’âge, aspire à y goûter aux charmes d’une vie campagnarde. Mais peut-on s’extraire du cours d’une époque bouleversée par les événements politiques ? Dans le climat de tension accru entre l’Autriche et la Prusse, l’arrivée au château d’une garnison dirigée par le capitaine de cavalerie, comte Poiga-Reuhoff, ne va pas tarder à bouleverser le bel ordonnancement de cette vie paisible…

 

Sur une trame narrative assez ténue, qui n’est pas le principal intérêt de ce livre, Ferdinand von Saar, qui fut à la fin du XIXème siècle considéré comme l’un des principaux prosateurs des lettres autrichiennes, a produit un petit bijou de précision et de délicatesse : c’est un portrait très réussi de la noblesse autrichienne, au lendemain de la révolution de 1848. En l’espace de 125 pages, la plupart des questions importantes de l’époque sont abordées par le récit : la tension entre une noblesse libérale et une aristocratie brutale jalouse de ses privilèges, qu’incarne avec merveille le face à face du vieux baron de Güntersheim et du jeune et fringant comte Poiga-Reuhoff ; le climat européen, les tentations séparatistes et la rivalité toujours plus nette avec la Prusse voisine ; les nécessaires transformations sociales et politiques. Mais rien de lourd dans ce récit. Pas de développements politiques ou historiques abscons. Sa réussite tient sans doute au climat qui y règne. De belles évocations des paysages et des jardins, le raffinement des sentiments, quelques percées sur la loi aveugle du désir soulignées par les brusques modifications des conditions météorologiques font le prix d’une narration, teintée de mélancolie, héritière de la manière de Stifter.

 

Le château de Kostenitz, soumis aux aléas du temps, est le miroir dans lequel se reflète la volatilité de l’Histoire : un moment lieu de retraite d’un vieux baron revenu de la politique et d’une jeune femme partagée entre le sentiment du devoir pour son époux et la violence des désirs qui couvent en elle, c’est une demeure qui continuera à exister après eux. La plus belle réussite du récit se trouve peut-être dans les dernières pages du texte, qui évoquent le destin à venir des lieux habités un temps par l’histoire qu’on vient de lire: les pièces du château rénovées dans un goût nouveau, luxueux, l’ermitage, qui avait abrité la retraite de Clotilde, rasé et sur la prairie où elle venait cueillir des fleurs sauvages, un cour de lawn-tennis, occupation nouvelle d’une nouvelle bourgeoisie éprise de mouvements sonores et de couleurs criardes. Le cours de l’Histoire en marche…

3 Comments on Ferdinand von SAAR: Le Château de Kostenitz

  1. J’attends avec hâte la surprise ! Je viens de lire un roman de James, je crois que j’en parlerai aussi en 2013 🙂

  2. Bonjour Cléanthe, quel beau billet vraiment convaincant ! J’ai des envies de lectures germaniques ces derniers temps, j’envisage de commencer par « Mort à Venise » et ce titre vient à point nommé, je
    suis presque certaine qu’il me plaira. Je note précieusement ! Petite question : le challenge Henry James tient-il toujours ?

  3. Avatar Cléanthe dit :

    @Lou: j’espère qu’il te plaira, en effet. Le challenge Henry James est clos depuis le 1er juillet. Mais je ne vais par tarder à reparler de James sur ce blog… une surprise est
    prévue pour début mars 2013.

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