Mois : octobre 2012

Juli ZEH: Corpus delicti

Zeh--Corpus-delicti.jpgDans une société futuriste du milieu du XXIème siècle, la Méthode est devenue la forme nouvelle de gouvernement : une société hygiéniste, régie par des principes rationnels, prônant le droit à la santé, a donné enfin aux hommes le moyen de vivre à l’abri de la souffrance. Mais la vie est parfois plus riche que ce que la raison en dit. A la suite du suicide de son frère, un garçon épris de liberté, condamné injustement pour un crime qu’il affirme n’avoir pas commis, Mia sombre dans une dépression et refuse de se soumettre aux examens médicaux qui encadrent la vie des citoyens… On ne s’oppose pas impunément à la Méthode. Le piège judiciaire qui menace la jeune femme est à l’image de l’obsession sanitaire et procédurière d’une société qui prétend contraindre les hommes pour travailler à leur bonheur.

Juli Zeh est l’auteur inspirée de récits puisant dans la littérature de genre (le polar, le thriller, ou, comme ici, la science-fiction) les motifs d’une narration aux implications morales ou philosophiques. Croisant le romanesque le plus pur et la réflexion juridique, elle a su inventer une forme particulière de narration où la confrontation des êtres, un art certain de la formule et une ironie redoutable donnent à chacun de ses livres à la fois ce rythme et cette redoutable intelligence caractéristiques de son œuvre.

La dénonciation de l’obsession sanitaire contemporaine, qui est l’aspect le plus voyant de ce roman, n’est cependant pas, me semble-t-il, le côté le plus intéressant du livre. C’est celui que retiendra pourtant qui n’a jamais lu Juli Zeh– et non sans raisons : Corpus delicti est un bon roman d’anticipation. Plus ambitieux, ses deux précédents romans, L’ultime question et surtout La fille sans qualités sont parmi les plus importants de la littérature allemande contemporaine. On retrouve néanmoins dans ce Corpus delicti quelques uns des thèmes favoris de l’écrivain : l’exigence de liberté mesurée aux limites de la rationalité, le nihilisme contemporain qui conduit au fanatisme, à moins qu’il ne soit dépassé dans un acte d’amour pur ou de folie, par delà bien et mal, dont il est cependant la condition.

 

Face à Mia, la biologiste, qui ne comprend que peu à peu à quelle révision en profondeur la conduit la fidélité, par delà la mort, à un frère que tout accuse, Kramer, l’homme de la Méthode, campe un véritable fanatique. C’est un homme élégant et inquiétant, nouvelle version de ces dandys nihilistes qui peuplent l’œuvre de Juli Zeh. Miroir des désillusions de Mia, metteur en scène pervers de sa chute, il défend jusqu’au fanatisme les principes d’une société à laquelle il ne croit pas parce qu’il ne croit pas non plus aux hommes, mais qui lui donne le loisir de soumettre la vie, comme si elle était un jeu, à sa redoutable intelligence. Un pervers, qui acquiert dans la domination ce qu’il refuse aux dominés : ce que Moritz, le frère de Mia, nommait « faire l’expérience de son existence ». Une sorte de Calliclès moderne : « Quelqu’un qui reconnaît ouvertement que, pour un être borné comme voilà l’homme, croire et savoir sont une seule et même chose et exige par conséquent que la vérité s’incline devant l’utilité – celui-là ne peut guère être qu’un nihiliste pur et dur. ».

Mia aussi est une nihiliste, « seulement, chez elle, l’absence de vérité objective n’entraîne pas un radicalisme inconditionnel, mais une fragilité douloureuse. ». C’est par là seulement, me semble-t-il, que l’idéologie sanitaire intéresse Juli Zeh. Dans la mesure où l’hygiénisme refuse aux gens justement, au nom de leur bonheur, la reconnaissance de cette fragilité fondamentale qui fait les hommes, il interdit que se développe, sur le deuil des valeurs, un humanisme renouvelé, qui pourrait être la condition de notre liberté, et montre que, contrairement à ce que pensait Niezsche, le renoncement à l’idée de vérité peut être la condition d’un nouveau fanatisme. Certes, le prêtre niezschéen n’aimait pas vraiment Dieu, mais son culte de la divinité ; Dieu n’était que le nom de son propre ressentiment, imposé comme une morale aux hommes. Mais il n’était pas conscient de cette perversion. Dans le roman de Juli Zeh, Kramer, le partisan de la Méthode, agit en toute conscience. Le joueur a remplacé l’homme du ressentiment.

Ces spéculations ne sont pourtant qu’un des aspects de l’œuvre. Une belle narration du deuil, de l’amour fraternel, de la fidélité au siens, l’évocation mélancolique d’un bonheur toujours conjugué au passé (« La pire malédiction de l’homme vient de ce qu’il ne reconnaît qu’a posteriori les instants les plus heureux de son existence. »), une subtile description d’un être en proie à la dépression font la valeur de ce roman. Si les spéculations y occupent une place déterminante, c’est au sens d’une grande tradition artistique allemande – celle de la gravure Melancholia d’Albrecht Dürer ou des Anneaux de Saturne de Sebald – la mélancolie, cet ébranlement de l’être, ce culte de sa propre fragilité qui est la condition de la pensée.

Graham GREENE: La saison des pluies

Greene, La saison des pluiesArchitecte mondialement renommé, Querry a tout quitté. Un jour, il débarque, au fin fond de l’Afrique centrale, dans la léproserie du docteur Colin. Parce que c’est l’endroit le plus éloigné sur sa route, que les navires ne mènent pas plus loin. En compagnie des pères jésuites, du docteur Colin, sa vie s’organise. Des tournées en camion jusqu’à Luc, la ville à trois jours de route de là. Les plans d’un nouvel hôpital. Pourtant dans la société des colons déjà la rumeur monte, entretenue par Rycker, un industriel local, obsédé par la grâce et marié à un femme bien trop jeune pour lui. Bientôt un journaliste fait irruption. Comment expliquer la présence ici du prestigieux architecte parmi les prêtres et les lépreux ? Dénuement ? Sainteté ? Querry pourra-t-il échapper à sa légende ?

Artiste fêté pour ses réalisations d’édifices religieux, séducteur invétéré, Querry est revenu de tout. De l’amour de Dieu, de son métier, des femmes. Quand il échoue dans ce coin désolé du Congo où le docteur Colin a installé son dispensaire, c’est un homme moralement mutilé. Pourtant Querry finit par trouver là à reconstruire une existence, une vie à l’image des anciens lépreux, malgré la mutilation. Mais c’est compter sans la communauté des colons ou le père Thomas qui cherchent à s’accaparer son parcours. A plusieurs milliers de kilomètres de l’Europe, au fin fond de l’Afrique sauvage, celle des romans coloniaux, des histoires du bon docteur Schweitzer, c’est toujours la même mécanique sociale : celle de la peur de l’autre – le lépreux qu’on n’ose pas toucher – et la rumeur – celle d’un Querry venu expier en Afrique un chagrin amoureux et y trouver la sainteté. La logique chrétienne est une logique totalitaire : sous les yeux de cette petite société, Querry qui s’affirme athée voit sans cesse sa conduite réinterprétée dans le sens de la foi par des croyants qui n’imaginent pas qu’on puisse sortir de l’Église.

De Graham Greene, j’avais déjà fort apprécié Un américain bien tranquille ou le Rocher de Brighton, qu’on classe traditionnellement dans son œuvre dite de « divertissement ». Mais cette Saison des pluies est sans conteste l’un des plus grands romans que j’ai pu lire au cours de ces dernières années. L’opposition des hommes et leurs conversations métaphysiques trouvent un relief particulier dans ce coin de l’Afrique centrale au temps de la domination belge dont les paysages et l’organisation coloniale sont peints avec une grande sûreté et une belle économie de moyens. « Qu’importe ces petits détails », réplique le père Thomas à Querry qui s’étonne des nombreuses erreurs contenues dans l’article que le journaliste Parkinson a consacré à l’architecte. C’est au contraire dans le détail que consiste l’art de Graham Greene. Romancier aux ambitions métaphysiques, peut-être religieuses – on le disait écrivain catholique, raccourci qui ne le satisfaisait pas – l’auteur est aussi un miniaturiste : la présence sourde et sombre de la forêt autour de la léproserie, l’ « esprit colon » croqué en quelques pages, le personnage de Rycker ou le père Thomas, âmes tourmentées qui croient trouver pour l’un dans un mariage chrétien et la lecture des livres saints, pour l’autre dans le jeûne une réponse à leurs tourments, certains portraits ou descriptions qui sont comme des vignettes, tout cela donne au roman cette atmosphère si particulière des récits de Greene qui ici touche véritablement au génie. Doublée d’une réflexion sur la fiction et sur l’art du roman, jamais artificielle puisqu’elle a pour objet le « roman » que sur le modèle d’Au cœur des ténèbres certains sont en train de faire de Querry en une sorte de saint moderne au terme d’un parcours de déchéance, la réflexion de Greene sur la religion n’est pas sans rappeler non plus certains passages de Bernanos ou de Mauriac et cette façon si particulière d’appréhender le besoin d’absolu, le besoin d’une cause qui seule tient les hommes en vie à partir de l’expérience d’un personnage qui a perdu la foi.

Günter GRASS: En crabe

Grass--En-crabe.jpgCe fut d’abord le nom d’un homme : Wilhelm Gustloff, né le 30 janvier 1895, chef du parti nazi en Suisse, assassiné par David Frankfurter pour protester contre le sort fait aux juifs dans l’Allemagne nazie. Puis le nom du « martyr » donné à l’un des fleurons de la flotte nazie, construit pour servir, avant la guerre, de navire de croisière, le symbole de la société rêvée par le régime. Lorsque le 30 janvier 1944, le Wilhelm Gustloff sombre, touché par 3 missiles tirés depuis un sous-marin soviétique, plusieurs milliers de gens périssent dans les eaux glacées de la Baltique : des civils et des militaires, parmi eux de très nombreux enfants embarqués à la hâte, dans la panique de la débâcle devant l’avancée des troupes soviétiques en Prusse Orientale. La plus grande catastrophe maritime de l’histoire, plus meurtrière encore que le naufrage du Titanic

 

Qui garde souvenir de cet événement ? Pourquoi le Titanic oui, qui en 2002, lorsqu’est paru le roman de Grass, venait de faire l’objet d’un film mondialement diffusé, et pas le Wilhelm Gustloff ?


« La télévision a certes diffusé il n’y a pas si longtemps un documentaire, mais on a toujours l’impression que rien ne saurait surpasser le Titanic, comme si le Wilhelm Gustloffn’avait jamais existé, comme s’il n’y avait pas la place pour une autre catastrophe, comme si l’on avait le droit de commémorer ces morts-ci et pas ces morts-là. »

 

La mauvaise-conscience allemande, qui a appris au pays des bourreaux à ne pas réclamer dans l’Histoire la place des victimes, en a refoulé la mémoire. Pourtant celle-ci continue de travailler en sourdine. Dans son roman, Grass choisit de mettre en scène trois générations d’une même famille : le narrateur du roman né le 30 janvier 1944 sur le bateau venu porter secours aux survivants de la catastrophe, sa mère, rescapée du naufrage, son fils, un garçon de 17 ans qui nourrit Internet d’une propagande trop sensible aux idées d’extrême-droite.

 

Les lecteurs de Grass savent que depuis son premier grand succès, Le Tambour, son œuvre est dominée par le désir de faire apparaître l’artifice d’une présentation trop schématique de l’Histoire : l’effondrement du nazisme en 1945 n’est pas une coupure radicale. D’un côté et de l’autre de l’année 1945, ce ne sont pas des gens différents, mais les mêmes individus, dont le romancier s’est attaché à reconstruire les motivations, le cadre de vie, les aspirations. Mais la défaite de 1945 et la révélation des crimes du nazisme a introduit un rapport amnésique à une histoire moins oubliée cependant que taboue. Un tabou qu’il convient de lever si l’on veut comprendre quelque chose aux développements historiques récents.

 

Nostalgique à la fois d’Hitler et de Staline, la mère du narrateur confond dans une même affection l’affichage social du parti nazi et la politique de la RDA :


« ça devrait être quèqu’chose comme nous en RDA, simplement encore mieux… ».

 

Les idées politiques du fils du narrateur, jeune homme d’extrême-droite, apparaissent pour la première fois dans le roman sous la forme d’un plaidoyer hostile aux pouvoirs de l’argent que ne renierait pas un militant de la gauche radicale ou de l’alter-mondialisme :


« je mentionnais en passant, d’une manière paternelle, mon reportage sur les prochaines élections au Schleswig-Holstein, j’eus droit à ‘Tout ça, c’est de l’escroquerie. A Wall Street ou ici, c’est pareil : partout c’est la ploutocratie qui règne, c’est l’argent !’ ».

 

Les souvenirs mal digérés d’une Histoire qui, même refoulée, continue, en cette aube de XXIème siècle à travailler, sans quelle le sache, la nation allemande réunifiée donnent au récit un ton tragique que l’auteur assume parfois dans le langage le plus cru :


« La revoilà cette date maudite. L’Histoire, ou plutôt exactement l’Histoire que nous remuons est une cuvette bouchée. Nous tirons la chasse encore et toujours, mais la merde continue à monter. »,

 

ou bien dans cette dernière phrase du livre, démarquée de la célèbre fin des Choephores d’Eschyle :


« Ça ne finit jamais. Ça ne finira jamais. »

 

Publié en 2002, En crabe est sans doute le premier grand roman d’après la réunification allemande, une situation que Grass se plaît à souligner en jouant à saute-mouton, entre l’ex Allemagne de l’Est et l’ex Allemagne de l’Ouest sur l’ancienne frontière intérieure : de Schwerin à Mölln et Ratzeburg, de Berlin à Lübeck, de Berlin-Est à Berlin-Ouest. Ce sont les lieux d’une famille éclatée, dont le roman, qui n’est pas attaché qu’à faire resurgir le souvenir d’une catastrophe oubliée, parvient à donner par petites touches un portrait précis et vigoureux. Comme dans l’Orestie d’Eschyle, en effet, la question des relations familiales travaille le récit en profondeur. Le fils néonazi, animateur d’un site Internet dédié à la mémoire de Wilhelm Gustloff, se croit abandonné par son père et cultive auprès de sa grand-mère le souvenir héroïsé du nazisme. Celle-ci s’efforce de sauver, dans ses ambiguïtés, la mémoire d’une vie travaillée des déchirures de l’Histoire, tandis que le narrateur fait porter sur sa mère (une femme de la génération de Grass, notons-le) la responsabilité d’un passé, dont elle est d’abord elle-même l’une des victimes.

 

Le début du roman est assez dur à suivre. D’emblée, Grass choisit en effet de plonger son lecteur dans le réseau d’une histoire dont les fils tendus par delà les époques et les générations demandent quelques temps pour s’y retrouver. Pourtant, assez rapidement (disons pour qui ira jusqu’au delà des 25 premières pages), comme de la mémoire endormie d’une Histoire oubliée, le récit finit par sortir de sa confusion initiale. Le lecteur se familiarise avec ces trois générations d’Allemands issus de l’ancienne Dantzig et trouve un réel plaisir à la forme qui, par petites touches, trouve à donner un portrait complet de l’Histoire, avec ses différentes strates. Visiblement, Grass a trouvé dans ce En crabe une nouvelle manière, plus fluide, plus limpide, même si le dispositif narratif qui imite la démarche du crabe qui progresse en semblant reculer relève d’un art sophistiqué.

 

Mais le plus intéressant est sans doute dans le récit du procès sur quoi s’ouvre la dernière partie d’un roman qui, décidément, doit beaucoup à l’Orestie d’Eschyle. Car ce qui n’est d’abord que propagande virtuelle finit par basculer dans la tragédie: las d’animer la toile de leurs joutes verbales, le fils du narrateur et un mystérieux correspondant qui se fait nommer David et assume le passé allemand au point de s’identifier aux victimes du nazisme finissent par se rencontrer. Une rencontre qui tourne au drame. Devant les juges, le jeune néo-nazi apparaît comme un jeune homme trop habile à parler, sans doute trop intelligent, un pur produit de cette éducation à l’allemande sur quoi le pays a cru pouvoir rebâtir une nation, un vrai nazi contre quoi ne peuvent rien les institutions démocratiques exemplaires dont s’est dôté le pays. Un passage qui m’a fait penser souvent à certains développements de Juli Zeh. Il y aurait sans doute là quelque chose à creuser, mais qui dépasse les limites de ce billet.