Mois : février 2012

John STEINBECK: En un combat douteux…

Steinbeck.jpgJim et Mac sont deux militants communistes, envoyés par le parti dans une vallée fertile de Californie, afin de tâcher d’y fomenter une grève, parmi une main d’oeuvre exploitée d’ouvriers agricoles saisonniers. Bientôt l’accident d’un vieillard, ancien bûcheron épris de dignité qui survit difficilement en participant à la cueillette de pommes, sert d’étincelle au mouvement…

Moins réussi sur le plan formel que les sublimes Raisins de la colère du même auteur, ce En un combat douteux… constitue cependant un très beau roman social, dont le point de vue choisi – celui de deux militants communistes dans l’Amérique des années 30 –  permet de suivre, étape après étape, l’organisation et l’évolution d’une grève. Ce roman a sans conteste une fonction documentaire : la domination économique d’ouvriers miséreux par des propriétaires agricoles bien organisés qui tiennent tous les pouvoirs de la vallée est illustrée avec précision. L’idée de centrer l’action sur les manœuvres de deux hommes dévoués à soutenir le combat – cette guerre sociale entre les possédants et ceux qui n’ont rien devant laquelle rien n’est clair, même pas le choix des armes- est une des grandes réussites du roman. Le jeune Jim apprend de Mac, chargé de sa formation militante, le cynisme nécessaire à la cause : « Je n’ai pas le temps de penser aux sentiments d’un seul homme, dit Mac, sèchement. J’ai trop à faire à m’occuper des foules. […] Nous marchons vers un but, un but réel, pratique, qui n’a rien à faire du respect humain. » ; « Les sentiments, ça n’existe pas pour une foule. Les usages et le bon goût, ça n’existe pas. ». Jim apprend de Mac l’inhumanité requise de ceux qui luttent pour un monde nouveau respectueux de  la justice.

Sans doute y a-t-il cependant quelque chose de tragique dans ce combat, que manque pas d’épingler l’auteur. Car l’humaniste Steinbeck se montre  assez critique avec la logique de ses deux personnages principaux, comme il le fait dire, par refus de l’esprit de système, d’où qu’il provienne, à Doc, le médecin du camp des grévistes qui soutient la cause, sans y croire, parce que son attention à lui se concentre sur les hommes : « Il ne peut naître que violence d’une chose édifiée dans la violence. ». En quelques débats décisifs les termes d’un autre conflit sont donc posés, qui n’oppose plus seulement capitalistes et ouvriers, mais humanisme et idéologie.

Cependant la méthode narrative de Steinbeck est à ce point sûre que le lecteur n’éprouve jamais l’impression de se trouver en face de quelconques débats théoriques sur la nature du social ou les ambitions politiques. Car, malgré la richesse documentaire du roman, le propos de Steinbeck est ailleurs. A la fin du roman, la mort d’un des deux militants communistes nous prévient de l’issue malheureuse de la grève. Est-ce le constat d’une violence inutile ? Plutôt la fin malheureuse d’une action militante à laquelle l’auteur reconnaît cependant sa valeur, puisqu’elle se sera montrée capable, malgré l’issue « douteuse » du conflit, de rassembler les miséreux, de leur faire toucher quelque chose de la conscience que, rassemblés, ils constituent une force, et partant de leur rendre un peu d’une dignité confisquée par l’anonymat d’une société dans laquelle il ne leur a pas été prévu de place. Au-delà du social, c’est donc ici la tragédie qui domine, comme l’indique d’ailleurs dès la première page le titre tiré d’un vers du Paradis perdu:  car comme la révolte du Lucifer de Milton, celle des grévistes ne peut être qu’un combat perdu d’avance :

D’innombrables esprits armés
Osèrent détester son règne, me préférer,
Défier son pourvoir infiniment
En un combat douteux dans les plaines du Ciel,
Ébranlant son trône. Qu’importe la bataille perdue ?
Tout n’est pas perdu – la volonté indomptable
La revanche, la haine immortelle,
Et le courage qui jamais ne cède ni se soumet
(John Milton, Paradis perdu, I, 101-108)

Car il en va de certains combats perdus à ne pas être de vains combats.

Alexandre POUCHKINE: La Dame de Pique

La-DAme-de-pique.jpgLa vieille comtesse Natalia Pétrovna Golitsyna détient-elle le secret de toujours gagner aux cartes ? Trois cartes, à jouer l’une après l’autre, trois cartes gagnantes, assurant la fortune de celui qui connaît le secret. Légende ? Farce ? Pouvoir mystérieux ? Hermann, officier distingué, va se laisser tenter et s’efforcer de convaincre Natalia Pétrovna de lui léguer son secret. Facétieuse jusque dans la mort, la vieille comtesse jouera son dernier coup dans une partie dont l’enjeu sera la raison du jeune homme…

La Dame de pique est sans doute l’une des plus belles illustrations de l’efficacité que permet d’atteindre l’art de la nouvelle. La fin, déjà contenue dans le titre, demande cependant au lecteur à être interprétée, même si une citation, en exergue, le met sur la voie : « La dame de pique signifie une malveillance cachée. » Figure de la vieille comtesse comme de la partie décisive qui à la fin du récit coûtera sa fortune et sa raison à l’imprudent Hermann, cette dame de pique met d’emblée le lecteur en face d’un récit qui tire du jeu à la fois son sujet et sa forme. Déployant ses effets, comme on abat l’une après l’autre ses cartes maîtresses, Pouchkine y rencontre différentes figures du fantastique (le comte de Saint-Germain, une revenante), mais sans s’y attarder, tout comme des motifs du récit réaliste (un officier au revenu modeste, une pauvre parente sentimentale, plus quelques figures de « flambeurs » en la personne d’hommes du plus grand monde qui aiment à prouver leur liberté au jeu). Le dialogue, la satire sociale, quelques remarques mêmes sur la littérature russe arrivent à trouver place dans ce condensé romanesque d’une cinquantaine de pages.


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Annie ERNAUX: Les Armoires vides

Ecrire-la-vie.jpgAu cours de son avortement par une faiseuse d’ange, une jeune fille, coincée dans sa chambre d’étudiante, se remémore son enfance. De la honte, de la douleur surgissent comme dans un coup de poing de plus de 200 pages le souvenir de ces années passées entre l’école, où elle réussit brillamment, et le café-épicerie familial, dans un faubourg d’Yvetot, en Normandie.

Après ma découverte mitigée des Années, dont je veux bien reconnaître aussi qu’il est un livre important, il fallait que je revienne à Annie Ernaux, tellement l’insatisfaction de ma lecture de ce livre était associée au souvenir de pages superbes de dénuement. Son projet, d’une sincérité absolue, la radicalité de sa position esthétique réclamait donc que j’y revienne. Une façon aussi peut-être d’éclaircir ma position face à une certaine forme de la littérature française contemporaine – ce tropisme français centré sur le récit de soi et le refus radical des métaphores, le mouvement déprimant d’une littérature pour laquelle il n’y a rien à sauver, mais seulement une nécessité de dire, c’est-à-dire d’arracher des situations, des figures au cours aliénant d’une existence dans le dessein toujours renouvelé de restituer la vie. Or il faut dire qu’Annie Ernaux est la plus grande de tous sans doute en la matière.

Au risque de contredire immédiatement cette idée d’un tropisme français, je dois dire que ces Armoires vides m’ont fait immédiatement penser à une autre auteur, qui n’a rien de français : depuis Les exclus d’Elfriede Jelinek, je n’avais jamais lu en effet rien d’autre d’aussi radical ni d’aussi violent. Le style est touffu. L’énonciation tient comme dans une expiration, qui est un cri de souffrance, la plainte sauvage d’une bête traquée. Pas de pause dans la phrase, ni même entre les phrases qui permette au lecteur de reprendre sa respiration. Nous voici donc coincé, comme cette jeune fille qui en des temps antérieurs à la loi de Simone Veil sur l’IVG attend sur le lit de sa chambre d’étudiante que le travail initié par la faiseuse d’ange se fasse, portant au creux de son ventre sa révolte, ce mixte de honte et de volonté de revanche, cette existence séparée entre deux moitiés inconciliables qui est la condition des filles du peuple qui ont réussi.

D’emblée, Annie Ernaux nous précipite de l’autre côté du miroir de la méritocratie, de l’intégration sociale à la française. La réussite est une machine à produire de la haine. Pour intégrer cette existence bourgeoise, cultivée, raffinée qui est la sienne aujourd’hui, il lui a fallu apprendre à haïr son milieu. La découverte de la beauté des textes et des raffinements de la culture scolaire est aussi un lent exercice de la haine : du café familial, repère d’ivrognes, de vieux qui lui reluquent la culotte, avec sa tinette au fond de la cour, les propos grossiers qu’on y échange, le manque de raffinement, la laideur des murs et de l’ameublement ; une haine aussi, et c’est plus grave, de l’amour parental, de la sollicitude même de sa mère : les pages où on la voit offrir à sa fille, parce qu’elle aime lire, des romans à l’eau de rose , des revues sentimentales que lui conseille le marchand de journaux-tabac sont particulièrement poignantes. Dès son premier roman, l’inspiration d’Annie Ernaux est déjà bourdieusienne. La culture est fondée sur la séparation.

Mais c’est une inspiration sociologique qu’Annie Ernaux prend en charge du côté du roman, d’une écriture romanesque, centrée sur la représentation d’une expérience existentielle (la sienne, même si dans ce premier roman elle prend encore la forme d’un personnage de fiction) : l’expérience existentielle d’un être divisé. D’emblée Annie Ernaux, cette grande amatrice de Proust, produit une version aggravée de La Recherche du temps perdu, dans une vision presque panique, où le côté de chez Swann et le côté de Guermantes seraient séparés à jamais. Pas de bal de têtes chez Annie Ernaux. L’exercice de mémoire de son héroïne échoue non dans le grotesque et la satire sociale du Temps retrouvé mais dans les contractions douloureuses d’une fille en train d’avorter.

Moins abouti sans doute sur le plan formel que Les années, plus brusque et plus brutal, Les armoires vides ont cependant l’avantage pour moi de rester concentré sur le récit d’une expérience individuelle dans ce qu’elle a de singulier (les pages qu’elle consacre à sa jeunesse dans Les années sont d’ailleurs celles que je trouve les plus réussies). Roman de la division, de la rupture, elle est une très belle réflexion aussi sur l’aliénation et les usages de la langue.  Cette adolescente qui se sépare de son milieu est d’abord une fille qui n’a pas les mots pour nommer sa condition que ne sauraient lui donner non plus encore la culture scolaire :  « Je n’ai jamais pensé que les différences puissent venir de l’argent, je croyais que c’était inné, la propreté ou la crasse, le goût des belles affaires ou le laisser-aller. Les soûlographies, les boites de corned-beef, le papier journal accroché au clou près de la tinette, je croyais qu’ils les avaient choisi, qu’ils étaient heureux. Il faut des tas de réflexions, des lectures, des cours, pour ne pas penser comme çà, surtout quand on est gamine, que tout est installé. » Les pages qu’elle consacre aux mots des écrivains sur son milieu, à la distance qu’il s’agit pour elle de maintenir avec un certain usage de la langue, qui embellit ou considère avec condescendance, sont au fondement de son esthétique.

Je ne sais pas dire encore cependant si j’aime ou pas. Ce n’est peut-être pas le propos. Comme pour Jelinek, dont je parlais plus haut. La radicalité du projet de ces deux écrivains se mesure sans doute à ce que leur œuvre est bâtie pour l’une comme pour l’autre sur un semblable refus de l’horizon d’attente esthétique qui motive habituellement nos lectures. Une question qui reste à éclaircir, ce dont le judicieux recueil de douze des romans d’Annie Ernaux que publie Gallimard sous le titre d’Ecrire la vie va fournir l’occasion.

200th birthday of Charles Dickens et Challenge Victorien

Dickens-copie-1Né le 7 février 1812, à Porthsmouth, Charles Dickens aurait aujourd’hui 200 ans. Un site très réussi (en anglais) est consacré à fêter le grand écrivain. Google salue cet anniversaire d’un amusant doodle.

Une journée toute choisie pour parler du Challenge victorien organisé par Arieste. Un challenge qui ne pouvait pas mieux tomber, puisque je suis plongé avec enthousiasme depuis plusieurs jours dans Daniel Deronda, le dernier roman de George Eliot. Ce challenge sera l’occasion sans doute de me relancer dans l’oeuvre de Dickens. Mais la passion pour Eliot est en ce moment si vive que ce challenge victorien risque de se transformer pour moi en challenge George Eliot. Je me suis inscrit dans la catégorie Rudyard Kipling (1 à 4 billet d’ici le 24 mai 2013, jour  anniversaire de la reine !).

Annie ERNAUX: Les Années

Les annéesDe l’après-guerre au milieu des années 2000, Annie Ernaux raconte : des perceptions, des souvenirs, des images, des mots. Elle est ce bébé assis sur un coussin, cette petite fille en maillot de bain sur une plage de galet, cette autre debout devant une barrière ou épaule contre épaule avec une camarade dans le jardin d’un pensionnat, l’une de ces 26 filles de la classe de philosophie du lycée de Rouen posant un jour de 1958-59 sous le marronnier de la cour, bien d’autres encore que montrent des photographies prises au cours de toutes ces années. Elle est aussi cette femme qui se souvient des formes changeantes ou immuables prises par la vie qui passe : le rituel du repas dominical, la découverte de nouveaux sons, de nouveaux goûts, d’œuvres nouvelles, la permanence ou le changement des façons de penser…

Voici un livre dont je ne saurais dire, la dernière page tournée, ce que j’en pense exactement. Commencé dans l’enthousiasme, abandonné puis repris plusieurs fois, le récit d’Annie Ernaux me plaît autant qu’il me déplaît, et pour les mêmes raisons.

Il y a d’abord ce que je trouve très  réussi. L’effort de l’auteur, dans son désir de retrouver au-delà d’elle-même une sorte de conscience collective, à se faire collectionneuse des mots d’une époque : mots de réclames (« L’huile Lesieur trois fois meilleure ! »), expressions convenues (« il faut être de son temps »), chansonnettes à la mode portant jusque dans les cours de récréation la violence coloniale d’une époque (« habana la moukère… »), exigences de réussite sociale (« avoir ses deux bacs »). Sous sa forme épurée, son style sans ornement, presque froid, le livre d’Annie Ernaux ne manque pas d’ambition. Écrit sous la double influence sociologique et littéraire de Bourdieu et de Proust, l’ouvrage en constitue aussi une relecture critique. Le beau final proustien, la volonté de ramener les faits et les actes à cet en-decà des volontés individuelles qu’est l’inconscient social témoignent en faveur de ce projet. Dans une méditation assez subtile renouvelée sur la distance qui sépare le passé du présent, Annie Ernaux trouve les mots pour dire décennies après décennies ce qu’a été pour chaque époque la perception du passé, la vision du futur.

Mais c’est une entreprise qui, malgré ses réussites ponctuelles, et quelques beaux textes, peine à me convaincre vraiment sur le fond. Annie Ernaux signe une autobiographie paradoxale. La clé, dit-elle, lui en est venue lorsqu’elle a trouvé la forme convenant à ce projet qu’elle portait depuis de nombreuses années : écrire une autobiographie qui bannirait le « je » que la grammaire semble réserver à la forme du récit de soi pour une autre forme, mettant en avant le « on » d’une époque avec quelques retours, par le moyen de photographies d’elle qu’elle décrit tout au long de l’ouvrage, sur son propre parcours – ou plutôt  la juxtaposition de différentes images du moi, un « elle » qui, dans le récit, se superpose au « on » de l’expérience commune d’une époque, ce destin impersonnel qui a donné forme et contenu cependant aux expériences personnelles d’un je en situation.

Mais quel est précisément ce « on »  par lequel Annie Ernaux entend échapper à la subjectivité du récit introspectif en livrant une sorte d’ « autobiographie impersonnelle et collective » ? Une manière de Zeitgeist ? de conscience inter-générationnelle ? Ou bien au contraire l’esprit d’une génération ? Les meilleurs passages sont sans doute ceux où l’auteur assume sa différence (sociale, culturelle, sexuelle, …) introduisant des clivages, soulignant des tensions dans une Histoire qui cherche à se présenter autrement comme un tout fondu dans l’uniformité de la conscience collective, un chromo travaillé par l’oubli idéologique que l’Histoire est moins faite d’uniformité que de différences. C’est sans doute le génie de Walter Scott d’avoir d’emblée su se situer à ce niveau là.  En revanche, si je retrouve bien  un portrait des années 1940 à 2000 dans le portrait général de ces années qui passent et qu’Annie Ernaux entend nous livrer (les premiers rapports sexuels à l’époque où n’existe pas la pilule, le mariage précoce enfermant les femmes dans une convention dont elles avaient cherché par les études à échapper, le premier emploi en Province, le déménagement à Paris dans l’un des grands ensembles à la périphérie de la capitale, le rituel des courses à l’hypermarché, le divorce, la réorganisation de l’espace urbain, le développement des transports automobiles, la banalisation de nouveaux moyens de consommation), je n’ai pu m’empêcher de me demander au cours de ma lecture si ce « on » de la conscience collective impersonnelle n’était pas autant fictionnel, fantasmatique que le « je » de l’autobiographie traditionnelle. En voulant retrouver l’unité d’une époque, des mots et des images enfouis dans la conscience collective, l’auteur n’aurait-elle pas oublié d’en interroger aussi les tensions et ruptures, ainsi que la situation individuelle, c’est-à-dire la responsabilité et les engagements de chacun de nous par rapport à ce grand être culturel collectif qui  fait les codes et pratiques d’une époque ? Un projet trop sociologique peut-être à mon goût, c’est-à-dire relevant d’une sociologie qui écrase l’individu, et pas assez morale : j’entends par là non le désir d’asséner des leçons de morale à la papa, mais la tentative, qui signe les plus beaux livres selon moi, de libérer la possibilité pour qu’émergent quelques voix vraiment individuelles, par le moyen de l’ironie, de la compassion, de l’analyse, de l’émotion, de la satire, parmi la représentation de toutes les conventions qui les écrasent.


Blog-anniversaire!

Déjà 4 ans!

 

J’ai ouvert ce blog le 4 février 2008, avec un billet consacré au Courtier en tabac de John Barth, tout simplement parce que j’avais envie de me constituer alors une sorte de carnet de lecture auquel depuis des années je n’étais jamais parvenu à m’astreindre. Le blog, la nécessité de rédiger des billets pour être lu a été l’aiguillon nécessaire. Et même si je ne suis pas toujours ici présent, si la différence entre les livres que je lis et ceux que je parviens finalement à chroniquer se développe sur un mode exponentiel, me voici donc aujourd’hui avec ce carnet dans lequel je peux feuilleter. 4 ans plus tard. 4 ans de lectures, de chroniques, de rencontres aussi: challenges, désirs de livres, lectures communes, découvertes, partages.

 

 

Ma lecture commune préférée:

Nous--tions-les-Mulvaney.gif

Joyce Carol OATES: Nous étions les Mulvaney

 

 

Mon pari le plus fou:

Nouvelles-compl-tes-de-James-1.jpg

lire l’intégralité des 102 nouvelles d’Henry James

 

 

Mon pari le plus raisonnable:

lire les 20 volumes des Rougon-Macquart, tranquillement, sans me presser, au rythme de 2 ou 3 volumes par an.

 

 

Le livre le plus désopilant:

Avril-enchant-.jpgElizabeth VON ARNIM: Avril enchanté


 

Les jalons de ma vie de lecteur:

pousser pour la première fois la porte de Thornfield-Hall, faire semblant de trembler des mystérieux secrets du château d’Udolphe, participer à une conjuration, découvrir Bloomsbury avec Virginia Woolf, redécouvrir Kundera, acheter par hasard un jour dans une librairie un livre au titre mystérieux de Signora Wilson, à la belle couverture et au très beau style, habité de tourments et de musique, sortir époustouflé de la lecture d’Ivo Andric, un après-midi d’été, assis dans un jardin public au soleil avec la certitude d’avoir trouvé un magnifique coin pour lire et un extraordinaire écrivain.

Nuit et JourLes mysteres d'udolphepatrice-salsa.jpg Jane-Eyre.jpgLa-Chronique-de-Travnik.jpg  Joseph-Balsamo.jpg

 

 

Et puis, dans ce carnet consacré essentiellement à des auteurs classiques, la rencontre avec quelques grands contemporains:

un-monde-vacillant.jpgCynthia OZICK: Un Monde vacillant

 

Fen-tres-de-Manhattan.jpgAntonio Munoz Molina: Fenêtres de Manhattan

 

La-Fille-sans-qualit-s.jpgJuli ZEH: La Fille sans qualités

 

Les-onze.jpgPierre MICHON: Les Onze

 

Les saisons de la nuitColum McCANN: Les Saisons de la nuit

 

Les Soldats de SalamineJavier CERCAS: Les soldats de Salamine


Walter SCOTT: Rob-Roy

Rob-Roy.pngA la veille de l’insurrection de 1715, Frank Osbaldistone est le fils d’un des négociants et financiers les plus influents de Londres. Après avoir séjourné en France pour y parfaire sa formation commerciale, il est rappelé par son père auquel il a fait part de son désir de se consacrer à la poésie puis placé par lui devant un ultimatum : prenant le partie de la littérature contre son père plutôt que celui des affaires, Frank est déshérité…

Un très grand livre assurément. Les ingrédients du romanesque sont savoureux. Walter Scott se montre maître à enchaîner les intrigues. L’intrigue de l’exil à quoi Frank est contraint se double rapidement d’une intrigue amoureuse : au terme d’un implacable marché, Frank Osbaldistone est contraint de s’exiler chez son oncle et ses cousins, de solides gaillards qui conduisent, pris de chasse et d’alcool, à l’abri des murailles de leur château du Northumberland, une vie désordonnée, pendant que l’un de ses cousins, Rashleig, viendra prendre à Londres la place d’héritier des affaires commerciales. Il y rencontre une nièce de son oncle, Diana, une jeune fille pauvre, belle, indépendante et effrontée qui semble avoir comme poussé toute seule dans cette société d’hommes grossiers, et dont il tombe immédiatement amoureux. Suffisamment mystérieuse pour préparer déjà l’intrigue politique à venir et en même temps amicale envers Frank pour que lecteur ne doute pas de l’existence de sentiments dont elle refuse l’aveu au jeune homme, la présence de cette jeune fille entretient joliment l’intérêt au cours de ce deuxième épisode, jusqu’à ce qu’une fausse déclaration de vol vienne jeter le discrédit sur Frank et lui prouver jusqu’où s’étend le pouvoir de Diana, grâce à l’intervention favorable de la jeune fille et d’un mystérieux personnage dont Frank ne doute pas qu’il soit le véritable voleur. Cependant, une querelle a éclaté entre lui et son cousin, portée par la rivalité des deux jeunes gens. Rasleigh, jeune homme vil et intelligent, tout à l’opposé de ses frères, part  prendre la place de Frank à Londres. Bientôt la nouvelle parvient de Londres que Rasleigh s’est rendu coupable de détournement d’argent. La faillite menace l’affaire familiale. Pressé de se rend au plus tôt à Glasgow pour y rejoindre Owen, le premier commis de son père qui œuvre là-bas à s’assurer le soutien de partenaires de son père, Frank pénètre en Ecosse. C’est le début d’une intrigue financière qui, après les rocambolesques interventions de Rob-Roy, bandit au grand cœur qui prévient Frank des plans que Rashleigh a ourdi contre lui, se mue en une double intrigue aventureuse (le voyage de Frank et du très humain bailli Nicol Jarvi, partenaire commercial de son père, dans les Highlands) et politique (nous sommes à la veille de l’insurrection de 1715 et bientôt la révolte éclate).

Au-delà de l’intrigue, les mérites de ce livre sont multiples. C’est d’abord un très grand roman historique. Par le biais de la pérégrination du jeune Osbaldistone de France jusqu’en Ecosse, Walter Scott trouve le moyen, le long de cet itinéraire qui est aussi une plongée toujours plus loin dans le passé romanesque de la Grande-Bretagne, de donner au lecteur à traverser les tensions ou les oppositions qui font pour l’écrivain la matière de l’Histoire : oppositions du commerce et de la poésie ; du sud, londonien et entreprenant, et d’un nord, rural et rustique ; des protestants et des catholiques ; de l’Angleterre et de l’Ecosse ; des jacobites et des hanovriens ; des Lowlanders et des Highlanders.

Le fait que le personnage principal soit le narrateur de cette histoire prétendument adressée par un Frank Osbaldistone vieillissant, rangé de l’aventure, au fils de l’associé de son père n’est pas le moins plaisant ici. L’assurance du jeune homme, son côté un peu imbu de lui même, quoique sans excès, l’écart entre les faits et le récit qu’il nous en donne sont une des formes les plus manifestes de l’humour de Walter Scott, que je ne m’attendais pas à trouver chez cet auteur, souvenir sans doute d’un Ivanhoé et d’un Quentin Durward lu enfant avec l’esprit de sérieux caractéristique de cet âge.

Vraiment un très grand livre donc, qui va m’inciter je crois à poursuivre assez vite ma lecture (ou relecture) des autres romans de Walter Scott.

 

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