Nana

Sur la scène des Variétés, Nana, une fille-mère échappée à la condition des filles de la Goutte d’Or, fait sa première apparition. Piètre comédienne, elle sait séduire le public masculin par ses déhanchements et ses provocations. L’austère comte Muffat, troublé par ses charmes, se joint bientôt au ballet des prétendants. Pour eux tous un seul but : jouir des faveurs de la jeune femme. Mais Nana est restée catin. Reine du demi-monde, elle enchaîne les passes, surtout que ses appétits s’accroissent à proportion de ses succès, avec à l’horizon pour Muffat, son amant et protecteur, et toute la ribambelle des hommes qui l’approchent, une véritable banqueroute sentimentale…

 

Muffat, le haut dignitaire de l’Empire, que Nana humilie, le comédien Fontan qui la bat, la prostituée Satin, dont elle tombe éperdument amoureuse, Philippe Hugon qui se fait voleur pour elle et humilie sa dignité militaire, le jeune Georges, tant d’autres encore : les hommes, dans le roman de Zola, forment autour du corps ensorcelant de Nana une véritable bacchanale qui, non sans rappeler l’atmosphère étourdissante de sous entendus canailles de quelques uns des tableaux pompiers de l’époque, vaut comme le sous-titre éblouissant apposé en dessous du roman du Second Empire. Après les sommets de la politique ( Son Excellence Eugène Rougon ) et de la spéculation (La Curée), après les bas-fonds de misère ( L’Assommoir), ce neuvième volume des Rougon-Macquart qui cèle la rencontre des rêves de grandeur de Nana, sortie du ruisseau, et d’une haute bourgeoisie qui s’encanaille invite à d’intéressants raccourcis.


Ce que le roman nous raconte, c’est l’envers de la respectabilité bourgeoise – question d’autant plus vive qu’elle n’est pas seulement un mode d’être social, mais la caution idéologique d’un régime politique: le coup d’État de Louis-Napoléon a été motivé idéologiquement par le prétexte de mettre un terme aux débordements démocratiques de « la canaille », en s’appuyant sur ces deux piliers de respectabilité que seraient la bourgeoisie et l’Église. Avec Nana, tout bascule. Les déhanchements de la prostituée montée sur les planches, sa féminité réduite à quelques passes amoureuses a le pouvoir de mettre à bas les hypocrisies de l’Empire. Les intérieurs cossus, le pourpre des tentures, les amas de dentelles rien donc qui, jusqu’au cœur des plus grandes maisons, n’exprime la folle course qui s’est emparée de l’époque : la course au lupanar. Tout s’échange. Non seulement les hommes et les amours, mais les rôles : Georges est la femme de Nana ; Satin, son petit homme. Les valeurs : on trafique des corps au théâtre comme au bordel, et la société elle-même n’est qu’un vaste théâtre. Les ambitions sociales : Nana rêve d’être une grande dame ; politiquement, ses idées sont plus que conservatrices : réactionnaires. Et le digne et austère Muffat, caution morale de l’Empire, finit par s’humilier en acceptant les hommes que Nana qu’il entretient fréquente.


Tout cela fait un monde dont les deux passages essentiels du roman nous offrent un saisissante vision en raccourci : la scène du théâtre qui ouvre le récit où les déhanchements étourdissants de Nana sur la scène viennent enflammer les hommes dans la négation radicale de toute valeur artistique au sein même du temple de l’art ; et la scène du grand prix hippique où l’on voit Nana fêtée par tous sous la forme d’une jument qui porte son nom !


Une lecture tout d’une traite donc après les errements de ma lecture d’Une page d’amour. Ce neuvième volume des Rougon-Macquart est un très grand roman, un des sommets du cycle. Et pour mon plus grand plaisir, il semble que le volume suivant soit au moins aussi bon.

 

Les Rougon-Macquart: n°9

 

 

Emile Zola, Nana. Edition électronique: Feedbooks.

 

 

6 comments on “Emile ZOLA: Nana”

  1. Je l’ai lu il y a une éternité aussi, mais j’avais adoré revenir à Paris, et découvrir cette ensorcelante (et diablement vulgaire) Nana !

  2. Une lecture qui remonte loin dans le temps pour moi et dont tu parles très bien! Il allait loin papa Zola dans ses dénonciations de la société. Pour ton prochain Zola, c’est vrai que Pot-bouille
    est très intéressant aussi.

  3. Ah oui, c’est vrai que « Nana » est drôlement bien également ! Si avec tous tes billets, je ne craque pas pour un Zola prochainement… Il m’en reste pas mal à découvrir encore !

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