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Catherine, une jeune fille commune et banale, est l’enfant unique du docteur Sloper, un médecin réputé dans le New-York de 1850. Grâce à son travail et à sa renommée, le docteur a su faire croître une fortune importante, dont Catherine est l’unique héritière. A l’occasion d’un bal, elle rencontre Morris Townsend, un jeune homme beau et brillant, qui ne tarde pas à la courtiser. Poussée par sa tante, la fantasque et romanesque Mrs Penniman, Catherine tombe amoureuse du jeune homme et accepte de l’épouser…

Sous couvert d’une histoire classique (l’opposition d’une jeune fille et de son père à qui son prétendant ne plaît pas), James livre tout autre chose que l’histoire simplement réaliste qu’aurait été la banale reprise des modèles français (on a comparé le roman à Eugénie Grandet) dont cependant il s’inspire: ni le lieu (un quartier riche de New-York en 1950), ni le jeu des intérêts (cette respectabilité qui pousse le docteur Sloper à s’opposer au mariage de sa fille et la quête en retour pour des jeunes gens bien éduqués mais sans le sou de trouver un bon parti), ni même les motivations psychologiques des différents acteurs ne trouvent le développement que leur aurait donné justement l’un des écrivains dont James traduit ici la leçon.

L’ellipse règne tant sur le plan de la description topographique que sur le plan des événements ou sur celui de la psychologie. Le lieu de Washington Square où demeure la famille Sloper est suffisamment important pour donner son titre au roman, dont il situe le milieu social tout en explicitant les ambitions de Townsend, mais dans le cours du récit, James n’en fait pas d’autre usage que celui d’une place agréable où Catherine et Morris conviennent d’un rendez-vous. Le voyage du docteur et de sa fille en Europe, qui dure toute une année, n’occupe qu’un nombre relativement réduit de pages, et encore celles-ci sont-elles rédigées seulement du point de vue des sentiments de Catherine pour son prétendant éloigné – il est vrai que la jeune fille s’intéresse peu aux monuments et musées européens qui au contraire ravissent son père. Sur le plan de la psychologie, James sait qu’il n’est pas omniscient, et que bien des côtés du caractère de ses personnages lui échappent.

Doubles, sinon multiples, ceux-ci trouvent difficilement à résumer en une formule les motivations de leurs actes ou de leurs sentiments. Le drame de Catherine Sloper vient de ce qu’elle comprend les raisons de son père et pour une part éprouve une véritable douleur à refuser de lui obéir. Son entêtement n’en est que plus douloureux puisqu’il s’accompagne d’une véritable clairvoyance, plongeant les motivations réelles de la jeune fille dans ces deux abîmes que sont l’affirmation de soi, jusqu’à l’auto-destruction, contre un père autoritaire et jaloux, et les promesses vertigineuses de la sensualité promise par un mariage avec un beau jeune homme. De son côté, si le docteur agit en tyran auprès de sa fille, il se comporte aussi en homme qui a compris le jeu de son prétendant. Mais la limite n’est jamais claire entre la protection paternelle et la volonté d’avoir raison à tout prix, contre une enfant qui est la représentation vivante du bonheur marital que le docteur a laissé derrière lui en perdant une épouse dont il n’a pas su guérir la maladie.

D’une extrême pudeur avec ces personnages, James se montre aussi talentueux dans le domaine de la comédie sociale, livrant avec Mrs Penniman le portrait d’un personnage pétri de romanesque, fantasmant les relations des jeunes gens, les perfections du jeune homme d’une manière qui en dit long sur les frustrations de cette veuve et nous prévient contre les mensonges de la fiction, lorsque celle-ci se pose, sans limite, comme l’analogue de la vie.

10 comments on “Henry JAMES: Washington Square”

  1. Bonjour! Je viens de poster un billet sur Henry James et j’ai aussi parlé du personnage complexe du Père. Je n’ai pas aimé ce personnage si sûr de lui-même qui se plait à manipuler sa fille et qui
    finalement souhaite avant tout prouver qu’il a raison et non la protéger d’un coureur de dot. Elle fait de la peine Cette Catherine. Je disais dans mon billet que son caractère un peu soumise
    reflétait son éducation. J’avais parlé d’une nature malléable en l’évoquant (sauf bien entendu lorsqu’elle se rebiffe contre son père pour défendre le soupirant). Bref, ton billet est t’interessant
    et encourage la discussion. C’est fou, je n’ai pas su apprécier le roman à cause de cette héroïne de l’enfermement et pourtant je trouve qu’il y a beaucoup à dire sur ce livre. Bye

  2. Comme tu le racontes bien ! Oui, c’est encore un roman de James très subtil. Je l’ai lu il y a quelques années et, sans en avoir de souvenir précis, il me semble qu’il était particulièrement amer.

  3. @ Canthilde: l’intrigue en effet doit s’oublier asez vite. Mais il passe dans ce roman quelque chose de très subtil, une ambiance qui, je pense, doit marquer assez longtemps.

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