Piazza-Bucarest.jpg« Un matin de mars, j’ai pris la route du nord afin de revoir Scott une dernière fois avant qu’il ne reparte en Amérique. » Le résumé pourrait s’en tenir à cette première phrase du roman, tellement le fil de la narration est ténu, l’histoire tient à si peu de choses: un romancier, narrateur de cette histoire, vient revoir un homme, Scott, un ancien photographe de presse, qui fut le compagnon de sa mère et est resté pour lui depuis une sorte de père spirituel; il est question d’une lettre, envoyée à l’ancienne adresse de Scott et de sa seconde compagne, Elena, une jeune roumaine que Scott a épousé pour lui permettre de fuir le régime de Ceausescu; une lettre que le narrateur va profiter d’un séjour en Italie pour tâcher de la remettre en mains propres à sa destinataire…

 

Ce Piazza Bucarest est un roman rare, un chef d’oeuvre de délicatesse, dont le génie propre tient à un équilibre si fragile, à l’écoute lui-même de la fragilité des êtres et de leur histoire qu’on a presque peur d’en parler, comme si en parler risquait de couvrir du bruit assourdissant du « discours sur » un texte dont le talent tient à savoir avec tellement d’efficacité se mettre à l’écoute de cet ordre précaire que les individus s’efforcent de construire dans le cours chaotique du monde. Jens Christian Grondahl est un maître intimiste, un miniaturiste, témoins ces remarquables vignettes dont il parsème son récit, telle l’évocation de la côte bordant le Jutland, au début du roman. Certaines de ces miniatures sont des descriptions de photographies (le portrait d’Elena), des évocations de tableaux (les tableaux de l’Age d’or danois, au musée de Copenhague), des paysages bordés par des cadres plus ou moins artificiels (les Alpes que le narrateur aperçoit, après Munich, depuis la fenêtre du train qui le conduit en Italie et la vue des Alpes qui décore sa chambre d’hôtel à Milan). Tels sont quelques uns des exemples qui se multiplient dans ce roman tout entier consacré à l’évocation de la « joie de contempler la vie banale », aux « petits riens négligés du monde ».

 

Mais Grondahl sait aussi, et sans doute ne faut-il pas aller chercher ailleurs l’inspiration de mettre en scène deux personnages, un photographe et un écrivain, qui ont personnellement affaire avec la possibilité de produire des reproduction du monde ou de la vie, Grondahl sait donc bien que toute image est menacée de dévaluation, de cette forme de banalité justement qui affecte les hommes et les choses. Et ce n’est pas sans malice qu’il joue lui-même des clichés, à l’image de Scott venu faire des images attendues de bergers dans la Roumanie de Ceausescu: Scott tombe-t-il amoureux d’autre chose en la personne d’Elena que du cliché de la jeune femme fragile à protéger? Et quand le narrateur se laisse lui aussi séduire par le personnage envoûtant de cette étrangère, que se passe-t-il donc d’autre, sinon le cliché d’un baiser échangé sous un arbre sous lequel ils étaient venus se protéger de la pluie? Ici le cliché, pris pour lui-même et mobilisé comme révélateur de la banalité des actions humaines, devient l’objet d’une méditation mimant les sentences des écrivains moralistes, dont la nonchalance désabusée parcourt l’ensemble du roman (« Il est tellement facile, sur un coup de tête, d’avoir envie d’embrasser quelqu’un du même âge, lorsque le hasard fait que l’on se retrouve sous le même arbre et qu’il pleut »).

 

Méditation profonde sur l’art et sur l’histoire, sur le destin des hommes et les droits de l’imagination, c’est aussi un très beau et très pudique roman d’amour, qui donne envie de parcourir l’ensemble de l’oeuvre de ce maître danois, que je découvre avec ce titre.

 

Les avis de Papillon, Calou.

 

 

Jens Christian GRØNDAHL, Piazza Bucarest. Paris. Gallimard. 2007. Collection Folio. 2008.

4 comments on “Jens Christian GRØNDAHL: Piazza Bucarest”

  1. Bonsoir

    certainement un des plus beaux livres de JC Grondhal, ce qui est peu dire, et ce qui en fait aussi un des ouvrages de littérature européenne les plus poignants et les plus intéressants de ce
    dernières années.
    Un sommet de finesse, de délicatesse et de grande littérature

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