Mois : mai 2010

Dennis LEHANE: Un dernier verre avant la guerre

Un-dernier-verre-avant-la-guerre.jpgPatrick Kenzie et Angela Gennaro sont deux anciens amis d’enfance qui occupent dans le clocher d’une église de Boston un bureau où ils ont installé leur affaire de détectives privés. Un jour, ils se voient confier par deux sénateurs un de ces cas intéressants dont raffole ntdes détectives qui ont le goût du gain et ne se posent pas trop de questions: retrouver, moyennant une bonne rétribution, une femme de ménage noire qui a disparu en emportant des documents confidentiels. Ce n’est, bien sûr, que le début de l’affaire, qui prend une toute autre ampleur lorsque, la femme de ménage retrouvée, Patrick et Angela en viennent à s’interroger sur la nature des documents subtilisés, la réalité de l’affaire qui leur a été confiée, et les relations qui peuvent lier deux chefs de gangs en lutte, une femme de ménage noire, et un politicien réputé…


Au travers d’une histoire policière aussi classique que glauque, Dennis Lehane signe dans ce premier volume de la série mettant en scène Patrick Kenzie et Angela Gennaro, qui est aussi son premier roman, un saisissant portrait d’une société au bord de la rupture. Dans une ambiance de guerre des gangs, des haines familiales et de haine raciale, Patrick et Angela promènent leur histoire qui est aussi celle de personnages brutalisés par le réel. Des personnages pris dans le cours de leur vie, avec leur passions communes, leurs ressentiments, leurs souvenirs qui ne parviennent pas à passer: l’image du « héros », le pompier Kenzie, père de Patrick, qui sauva des flammes deux enfants est le leitmotiv malsain, un rien fangeux du roman, Patrick portant sur son corps les traces de la brutalité de son père, une violence d’autant plus difficile à accepter qu’elle est le fait d’un « héros ». D’intéressantes analogies donnent aussi au récit cette richesse, assez rare, en tout cas à ce niveau de maîtrise, dans un roman policier, qui constitue le fond du roman: écho de la relation de Patrick et son père, de celle de Marion Socia et de son fils Gérôme, les deux chefs de gangs en lutte sur fond de haine familiale, de celle encore d’Angela et de Philip, son mari, qui la bat, sans doute aussi de l’Amérique avec elle-même.


Un grand polar donc. Un polar nihiliste, et c’est sans doute, de mon point de vue du moins, sa principale limite. Car si le fin mot de l’affaire est dégoûtant à souhait, et permet d’établir entre le monde « respectable » des politiciens et la fange crapuleuse des gangs ce type de lien qu’on découvre en grandissant, comme au narrateur de La Recherche apparaissait finalement la proximité du côté de chez Swann et du côté de Guermantes, je reste toujours un peu dubitatif devant ce type de procédés, dont abuse, à mon avis, le roman noir: faute de pouvoir tenir un discours politique, de dénoncer des tentatives de spoliation ou des intérêts, on accuse les moeurs du personnel politique. Comme s’il n’y avait que les crapules qui commettent le mal. Comme si le mal, le pire, le plus effrayant n’était pas plutôt celui qu’on commet de bonne foi et dans l’illusion de bien agir. Il y a une sorte de candeur nihiliste, d’immaturité morale et politique, dont le roman de Lehane est le symptôme, qui me dérange toujours un peu dans ce type de récit, et qui, pour le moins, interroge la relation que nous entretenons avec ce genre d’histoire et notre plaisir de les lire.

 


Dennis Lehane, Un dernier verre avant la guerre. Paris. Payot et Rivages. 1999. Rivages/noir. 2001.

 

Henri FOCILLON: Lettres d’Italie

Lettres Italie Focillon

Entre 1906 et 1908, le jeune Henri Focillon, tout juste sorti de l’Ecole Normale et de la préparation à l’agrégation, effectue deux voyages successifs en Italie, afin d’y réunir les documents nécessaires à la rédaction d’une thèse consacrée à Piranèse. Un premier voyage de sept mois, à Rome. Puis deux autres mois à Venise. Ce sont quelques unes des lettres adressées par l’historien de l’art à ses parents qui ont été rassemblées dans ce recueil.

Il suffit de lire les premières lignes que Focillon consacre à sa traversée du Gothard pour se convaincre que cet échantillon de lettres constitue l’un des grands moments de la littérature de voyage. Je savais, pour avoir goûté avec délice L’art des sculpteurs romans et le plus célèbre Moyen âge roman et gothique, que Focillon appartenait à cette race de grands universitaires qui sont en même temps de solides écrivains et qui ont donné à la littérature scientifique européenne quelques uns de ses plus beaux échantillons. Il y a en plus, dans l’aspect débrayé de cette correspondance, une fraicheur de ton, des notations d’un goût exquis qui ne peut qu’enchanter l’amateur de l’art et de l’Italie.

On y suit aussi la naissance d’une conception de l’art, qui est sans doute, avant Proust, l’une des plus originales du XXème siècle: celle d’un art conçu comme une réalité indépendante, pouvant se justifier par ses propres lois, formelles, indépendamment du milieu ou de l’histoire. On y voit le jeune Focillon qui, contre Taine, visite Rome et prétend ne pas expliquer Piranèse par Rome, mais Rome par Piranèse. Les très belles pages qu’il consacre aux ruines de Rome montrent cette logique pour ainsi dire interne à l’oeuvre qui fait que les monuments romains possèdent une vie propre au-delà de ce qu’avaient voulus les bâtisseurs antiques: « Debout contre le Capitole, l’arc de Septime Sévère semble avoir été conçu ruiné, tellement il est beau dans sa décrépitude, tellement il triomphe de sa ruine même. » Une valeur que souligne la parenté des ruines romaines avec le paysage, comme ruiné, des environs de Rome. Le génie de Piranèse est d’avoir été attentif à cette poétique de la pierre, cette valeur propre du bloc, du rocher, qui s’exprime au-delà de l’utilité de l’oeuvre.

 

Henri Focillon, Lettres d’Italie. Correspondance familiale. 1906-1908. Paris. Gallimard, Le Promeneur – Le Cabinet des lettrés. 1999.


Alexandre DUMAS: Amaury

AmauryOrphelin, Amaury a été élevé par Monsieur d’Avrigny, médecin du roi . Enfant, il a partagé l’intimité de Madeleine, la fille de Monsieur d’Avrigny, et depuis deux années, une cousine, Antoinette, orpheline elle aussi, a rejoint la famille. Avec le temps, les jeunes gens sont devenus amoureux. Amaury et Madeleine éprouvent une passion égale l’un pour l’autre. Antoinette est secrètement amoureuse d’Amaury. Mais Monsieur d’Avrigny, ayant appris les sentiments des jeunes gens, chasse Amaury de chez lui. Car dans le coeur du médecin couve une autre passion: le père adoptif d’Amaury est jaloux de l’amour que celui-ci éprouve pour sa fille…


Le roman décevra les amateurs d’un Dumas maître de l’aventure et de l’histoire. Amaury est un roman contemporain, dont l’intrigue est à rapprocher du mélodrame romantique, dans lequel l’auteur s’est illustré au début de sa carrière d’écrivain. Le plus intéressant est à chercher sans doute dans ce chassé croisé amoureux, qui ose toucher à l’ambiguïté de la passion amoureuse: Amaury et Madeleine ont grandis comme frère et soeur; Monsieur d’Avrigny reporte la douleur d’avoir vu mourir sa femme sur sa fille et l’entoure de mille soins; Madeleine est jalouse d’Antoinette. La maladie sert de contrepoint au thème de l’amour dévorant les personnages: phtisique, Madeleine s’étourdit à un bal qui la tue et finit par mourir d’une dernière crise causée par la jalousie qui la ronge et la volupté d’un baiser échangé avec Amaury, le soir, dans le jardin. Monsieur d’Avrigny se retire du monde en rêvant de rejoindre sa fille dans la tombe. Amaury pense au suicide.


La forme, qui juxtapose des extraits du journal de Monsieur d’Avrigny, de celui d’Amaury, des lettres d’Antoinette, complétés par des récits du narrateur, propose l’équivalent d’un roman par lettres, mais en plus compliqué, bien adapté à la représentation d’une histoire amoureuse.


Ceci dit, il n’est pas sûr que ce roman de Dumas soit de ceux qu’on doive lire impérativement. Quelques pages intéressantes ne suffisent pas à faire un bon roman. Et le développement bien longuet jusqu’à une fin attendue lasse un peu.

 

 

Alexandre Dumas, Amaury. Edition électronique (ebook).

Arnaldur INDRIDASON: La cité des jarres

la-cite-des-jarres.jpgA Reykjavik, un homme est retrouvé assassiné. Un cendrier massif en verre verdâtre a servi d’arme. Tout indique qu’il s’agit d’un crime commis dans la précipitation, d’autant qu’en Islande les crimes sont plutôt rares. Encore un de ces « trucs bêtes et méchants », pense l’inspecteur Erlendur. Mais celui-ci doit mener l’enquête. Et tâcher d’expliquer le sens de ce mystérieux message que l’agresseur a pris le temps de laisser à côté de sa victime.


Le roman, qui plonge dans le passé d’un homme comme dans le double fond surprenant d’une société réputée sans histoire, prend soin de nous convaincre des intentions de l’auteur: enrichir la littérature islandaise d’un genre qui ne semblait pas pourtant le mieux placé pour décrire une société où les actes délictueux et violents occupent peu de place et qui passe pour un modèle de transparence démocratique. A l’instar de quelques uns de ses prédécesseurs scandinaves, Indridason entend donner droit de cité au roman policier dans le monde nordique. Et il y réussit: l’image récurrente des double-fonds (sous-sol puant de l’appartement de la victime, fichiers cachés dans son ordinateur, viol remontant à plusieurs décennies qui peut en dissimuler un autre, obscure hérédité liée à la transmission d’une maladie génétique rare, et cette fameuse cité des jarres qui donne son titre au roman) structure un récit cherchant à expliciter les non dits d’une société peu avare en paroles. Le procédé reste, dans ce premier roman, un peu artificiel et systématique, mais le polar n’est-il pas d’abord un genre fait de stéréotypes et de conventions? Indridason parvient en tout cas à poser au passage la question de l’archivage des données génétiques, en relation avec la décision de l’Etat islandais de reconnaître à une société privée le droit de récolter des données sur chacun des citoyens du pays, décision finalement cassée au début des années 2000 par les hautes autorités juridiques du pays. Et il signe un intéressant portrait de policier, qui ne devrait pas manquer de s’étoffer au cours de la série.