Mois : décembre 2009

Emile ZOLA: Son Excellence Eugène Rougon

Zola6.gifDéputé des Deux-Sèvres à la Législative, Eugène Rougon a été un instant ministre des travaux publics sous la Présidence et a coopéré activement au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte; c’est lui qui s’est emparé du Palais- Bourbon, à la tète d’un régiment de ligne. Plus tard, l’empereur l’a chargé d’une mission en Angleterre, puis il est entré an Conseil d’État et au Sénat. Parvenu à la présidence du Conseil d’Etat, c’est l’un des dignitaires impériaux les plus en vue. Il habite rue Marbeuf un hôtel dont l’empereur lui a fait cadeau. Au moment où le roman commence, Rougon quitte la présidence du Conseil d’Etat. Dans le temps de vacance qui s’en suit, il se laisse un temps tourner la tête par Clorinde, une belle italienne qui rêve de parvenir. Mais pour une bête bâtie comme Rougon, le goût du pouvoir est plus fort que le parfum des sens. Et sa principale préoccupation reste le retour au sommet…


Eugène Rougon c’est d’abord un corps, un animal politique, expression que Zola prend ici à la lettre: le « grand homme » est d’abord une homme gros, aux épaule larges, une épaisse chevelure grisonnante plantée sur son front carré, un grand nez, des lèvres taillées en pleine chair, des joues longues, sans une ride. Il est grand parce qu’il est plus fort. Ses discours sont une épreuve physique, un engagement de tout le corps. Au repos, c’est un taureau assoupi. Une physionomie vulgaire que transfigure la beauté de la force.


La force et la faiblesse du bonhomme tiennent tout entière dans la recommandation qu’il adresse à ses proches dès le début du roman: « Méfiez-vous des femmes. » Rougon n’est pas un sensuel. Le pouvoir lui suffit. Sa rencontre avec Clorinde, une aventurière italienne qui a rêvé de se faire épouser par lui, et dans laquelle il n’a su entrevoir qu’un caprice excitant, va lui prouver son erreur; devenue la maîtresse de l’Empereur, Clorinde se vengera en lui faisant retirer le pouvoir, qu’il mettra trois ans à reconquérir.


Rougon est aussi l’incarnation du système de corruption qui a miné l’Empire, une sorte de figuration de l’Empereur lui-même: ces hommes qui n’ont que les mots d’ordre à la bouche et de répression se montrent d’une extraordinaire faiblesse lorsqu’il s’agit d’offrir des charges et des marchés à leurs protégés. Incapables qu’ils sont de mettre de l’ordre dans leurs relations, leur pouvoir est la vache à lait dont profitent leurs protégés pour faire leurs affaires. La fidélité se paye. Et la faiblesse du pouvoir impérial se mesure à tout ce dont ses principaux soutiens se gorgent pour lui rester fidèle. L’ingéniosité de l’Empire impérial, ce deuxième moment du règne de Napoléon III dont Rougon devient le représentant à la Chambre, après avoir été, comme ministre de l’Intérieur, le bras de la force brutale et d’une conception autoritaire du pouvoir, est de trouver à rémunérer autrement tout ce personnel politique: les « droits » nouveaux du Parlement sont la monnaie de singe qui permet à l’Empire de survivre dix ans à la contradiction qui le mine.


Payer de mots gros, mais qui sont des mots vides, l’appétit sans limite de toute une clique de petites frappes qui sont les principaux soutiens du pouvoir, est une méthode répandue en politique. Zola en écrivain sûr de sa méthode et de son règne à lui, qui est un règne littéraire, en fait l’un des motifs principaux du roman. La politique est de la mauvaise littérature. En témoigne l’obsession de Rougon et de son clan non seulement à contrôler la presse, mais encore à s’ériger en norme du bon goût littéraire. Rougon méprise les romans. Quand il s’intéresse à la littérature de colportage, c’est parce qu’il craint d’y trouver une forme de propagande utile au camp républicain. Il condamne le feuilleton publié par la feuille la plus proche du pouvoir impérial sous prétexte d’atteinte aux bonnes moeurs: il est vrai que cette histoire d’une femme honnête qui cède sans remords à l’adultère fait curieusement penser à Madame Bovary, dont le procès fut, on le sait, un épisode important dans l’histoire des rapports du pouvoir politique et de la littérature. En littérature justement, Rougon est l’ennemi du réalisme: « Rougon […] tonnait contre les livres. Il venait de paraître un roman, surtout, qui l’indignait: une oeuvre de l’imagination la plus dépravée, affectant un souci de la vérité exacte, traînant le lecteur dans les débordements d’une femme hystérique. ». Son esthétique est une esthétique de parvenu qui voudrait conserver au monde les formes de réussite bourgeoise dont il rêve depuis l’enfance: un intérieur cossu, une femme honnête régnant sur sa fortune, tout un imaginaire de respectabilité et de réussite qui ne s’accommode pas des vérités du roman, surtout quand celui-ci a pour objet les hypocrisies sociales. Les deux discours de Rougon au Corps législatif qui viennent clore le roman sont eux même un grand moment de mauvaise littérature. Devant des députés qui désertent la bibliothèque, Rougon donne un exemple impressionnant de rhétorique pompeuse: « On l’applaudissait, il triomphait. Son grand corps emplissait la tribune. Ses épaules, balancées, suivaient le roulis de ses phrases. Il avait l’éloquence banale, incorrecte, toute hérissée de questions de droit, enflant les lieux communs, les faisant crever en coups de foudre. Il tonnait, il brandissait des mots bêtes. Sa seule supériorité d’orateur était son haleine, une haleine immense, infatigable, berçant les périodes, coulant magnifiquement pendant des heures, sans se soucier de ce qu’elle charriait. »

 

 

 

Les Rougon-Macquart: n°6

 

 

Billet publié dans le cadre du défi « J’aime les classiques »

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Merci à Marie L qui a eu la charmante idée de ce défi et se charge de dresser la liste des billets publiés

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Isaac ASIMOV: Cailloux dans le ciel

Cailloux-dans-le-ciel.jpgA la suite d’une expérience scientifique qui a mal tourné, Joseph Schwartz, un modeste tailleur à la retraite originaire d’Europe centrale, est projeté dans le futur, à des dizaines de milliers d’années du XXème siècle, à une époque où l’humanité a fait sienne toute la galaxie. Dans ce nouvel ensemble géo-politique dominé par l’Empereur galactique et sa capitale, Trantor, la cité planétaire, la Terre n’est qu’une planète périphérique, obéissant à des coutumes arriérées et empêchée de se développer par la radio-activité qui, à part quelques poches, occupe la totalité de la surface planétaire. Mais les dirigeants de la Terre ont ourdi un plan qui menace l’ensemble des autres mondes. Réunis par les hasards de l’aventure, Joseph Schwartz, le Terrien primitif venu du passé, le physicien terrien Shekt et sa fille Pola, Bel Arvardan l’archéologue originaire de Sirius venu sur Terre pour prouver qu’ici se trouve le berceau véritable de l’humanité, vont être les acteurs principaux d’une histoire où se joue la survie de l’Empire…


Sous couvert d’un récit qui ne manque pas de naïveté dans la disposition des principales péripéties, auquel fait défaut en tout cas l’austère beauté de textes plus efficaces tels que les aventures de l’androïde Daneel et de l’inspecteur Elijah Baley, Isaac Asimov produit un roman à la fois divertissant et qui est une jolie réflexion sur les rapports humains. Le roman met en scène en effet une humanité parvenue au moment où elle a oublié son origine. L’idée d’une origine terrestre des hommes n’est plus qu’une légende terrienne, défendue par quelques extrémistes. La théorie répandue parmi les savants de l’Empire est celle au contraire d’un développement parallèle de l’homme sur différents mondes; pour eux, le développement des espèces doit conduire naturellement à ce stade de développement le plus poussé que serait l’humain. En s’opposant à cette doctrine au nom de l’idée d’une origine unique de l’homme, l’archéologue Arvardam, qui est l’un des personnages principaux du roman, nous offre le portrait d’un savant audacieux, habile à pourfendre des préjugés dont il peine lui-même à se libérer, parce qu’en même temps que savant il est aussi le fils de son temps.


On reconnaîtra sans difficultés dans cet aspect du roman une satire des théories sur l’homme qui, des prétendues hypothèses sur la supériorité de l’homme occidental jusqu’aux expériences totalitaires du milieu du XXème siècle, ont conduit la civilisation à la dérive. L’origine de Joseph Schwartz, venu d’Europe centrale, et son parcours, dans l’espace de la fiction, jusqu’à une Terre devenue le repoussoir des hommes sont autant de clins d’oeil aux réalités de l’Histoire. Teintées d’allusions à l’Antiquité ou à la Conquête de l’Ouest, l’incurie des administrateurs impérieux et la brutalité des troupes impériales complètent ce portrait d’une humanité qui, même du futur, nous fait cruellement penser à notre humanité présente.


Pour l’amateur d’Asimov, le roman est aussi un développement intéressant se situant entre les deux sommets de l’oeuvre que sont le cycle des Robots et celui de Fondation. Et une variation de plus sur le thème favori de l’écrivain: le poids des déterminations culturelles et sociales sur le regard que nous portons sur les autres, notre difficulté à appréhender l’humanité comme une totalité, même pour ceux qui engagent leur vie à lutter contre les préjugés qui séparent l’humain en des catégories étanches et limitent notre ambition de vivre.

 

Ann RADCLIFFE: Les Mystères d’Udolphe

Les mysteres d'udolpheEmilie de Saint-Aubin, de famille gasconne, restée orpheline à la mort de son père, tombe sous la tutelle despotique de sa tante, Mme Chéron, dont le mari est un affreux Italien, nommé Montoni. A Toulouse où la jeune fille suit sa tante, une idylle se noue avec le beau Valencourt, mais voulant empêcher sa nièce de s’unir à lui, Mme Chéron l’emmène dans l’obscur château d’Udolphe, dans les Apennins. La bâtisse, dont l’atmosphère évoque une prison de Piranèse, n’est pas le lieu dont rêverait une noble et délicate jeune fille. Mais il se trouve que la jeune fille est l’héroïne d’un roman gothique. Passages secrets, fantômes, apparitions, musiques étranges et cadavres à profusion, tout est là pour contribuer à l’horreur…


Horreur et terreur

C’est un roman qui parle aux nerfs. Il n’est pas sûr que le ressort utilisé soit précisément ce qu’aujourd’hui nous appelons horreur. Rien de vraiment terrifiant dans ce roman. Mais un art très sûr d’énerver le lecteur. Une forme de suspense étiré à l’extrême. On pourrait presque parler d’un maniérisme de la tension: brinquebalée comme un ballot dont d’affreux personnages font ce qu’ils veulent, le fragile Émilie est celle au travers de qui le lecteur parcourt ces espaces terrifiants. Le talent d’Ann Radcliffe cependant est de nous dire le moins possible de ce qu’Emilie voit, des raisons objectives de sa terreur, pour insister sur l’expression de ses sentiments. Nous devons attendre plus de 200 pages par exemple pour savoir ce qu’elle a vu derrière le rideau, dans une pièce à Udolphe, scène qui est la cause cependant de son effroi au cours de toutes ces pages. Et nous n’apprenons qu’à la fin du roman quels sont les mots qu’Émilie a aperçu en brûlant les papiers cachés de son père, pour obéir à ses dernières volontés. En revanche nous suivons chacun de ses états d’âmes, ses moments d’effroi, ses espoirs, abattement, inquiétude. A cela s’ajoute l’alternance de moments de sérénité et des moments de dite tension qui se concentrent sur le long passage central à Udolphe.


La variété des registres et des tonalités

C’est que les nombreuses péripéties de ce roman permettent à Ann Radcliffe de faire varier avec talent la tonalité des différents épisodes. On y trouve des récits bucoliques, de superbes descriptions de paysages, le récit d’une idylle amoureuse, l’aventure terrifiante d’Udolphe, enfin l’évocation apaisée mêlée de mystères d’un autre château, le château le Blanc, où s’achève le récit et où l’infâme Montoni est démasqué. L’unité du livre est à chercher dans l’atmosphère mystérieuse qui domine et dans un art consommé du pittoresque qui s’exprime aussi bien dans les visions heureuses, sublimes des Pyrénées ou de la Méditerranée (qu’Ann Radcliffe peint sans les voir, sans jamais les avoir vu même que par tableaux interposés), que dans l’évocation terrifiante du Château d’Udolphe et de ces Apennins obscurs qui ne sont pas sous la plume de l’auteur comme aujourd’hui une destination de vacances courue, mais des sortes de Carpathes de l’époque, le lieu de toutes les terreurs et de toutes les apparitions.

 

Pierre MICHON: Rimbaud le fils

Rimbaud le filsArthur Rimbaud, fils de Vitalie Rimbaud, née Cuif, et d’un père absent, l’ombre du capitaine d’artillerie Rimbaud, révélé à la littérature par le jeune professeur de rhétorique Izambard, poète à ses heures, qui porta l’adolescent sur les fonds baptismaux de la littérature, fils d’autres pères spirituels: de Banville, de Verlaine (qui fut aussi son amant, un père incestueux en quelque sorte)… nous connaissons tous la généalogie du poète. Mais que valent les portraits qu’on voudra faire de lui à partir de ceux qui ont été ses compagnons, des formes de père aussi? De qui Rimbaud est-il le fils? A travers le portrait kaléidoscopique de Rimbaud, Pierre Michon signe une courte et dense biographie de l’écrivain, qui est aussi un dépassement de tout essai de biographie. Et une puissante réflexion sur les mythologies contemporaines et sur la vanité de toute vie, y compris une vie de littérature.

Pierre Michon est un auteur, dit-on, qui publie peu. Un texte tous les trois ou quatre ans, parfois plus, court, dense, ciselé. Malicieux, l’auteur aime suggérer sa parenté avec Léonard: comme lui des oeuvres rares, mais géniales, définitives. Il y en a que ce manque de modestie insupporte. Qu’on y réfléchisse cependant. Au delà de la vanité impudique d’un auteur qui se livre peu et qui ne peut être en l’occurrence que jouée, l’une de ses chausses-trappes dont Pierre Michon aime à menacer ses lecteurs, ce piège qui masque l’essentiel, il y a une parenté très profonde entre les deux artistes: comme Léonard, Michon est l’un des maîtres de l’art du portrait en même temps que, comme Léonard encore, l’auteur de quelques portraits subtils qui sont des manières de réflexion sur les possibilités de l’art du portrait, une synthèse et un essai de dépassement des formes traditionnelles du portrait. Pas un biographe, un portraitiste. Témoin, ce Rimbaud le fils.

C’est un texte magnifique, moins magistral peut-être que Les Onze, mais plus efficace aussi: comme dans une galerie de tableaux, les portraits de ceux qui ont approché Rimbaud fournissent le moyen d’un récit pour ainsi dire oblique de la vie du poète en même temps qu’une manière de réflexion sur les formes de la dévotion rimbaldienne contemporaine. Comme Léonard, Michon a bien compris, que le portrait n’est pas cet art mondain, prosaïque, mais une manière de peinture religieuse détournée, approchant la forme moderne du sacré:
« Vous avez vu ces hommes: vous avez interrogé leurs portraits dans la petite iconographie canonique; et feuille après feuille ces regards qui se sont posés sur la poésie personnellement ont bondi de la page vers vous. Page après page sous ces regards opaques vous vous êtes demandé ce que c’est qu’un témoin. »
Bien sûr, Michon parle ici d’Izambard, de Banville, de Verlaine, et des poèmes même de Rimbaud, de tous ces personnages qui sont convoqués dans son récit pour essayer de nous livrer en vain quelque chose de la vérité de Rimbaud. Mais ne dirait-on pas que ce commentaire est ciselé pour parler tout autant du beau visage fermé de Marie tenant sur ses genou le Christ bébé jouant avec Jean-Baptiste dans la Sainte Conversation de Carpaccio, des yeux mi-clos de Jean penché sur la douleur de Marie dans la Crucifixion du Retable d’Issenheim de Grünewald, de la théâtralité de la Cène de Philippe de Champaigne qui oppose la présence dramatique, pour ainsi dire jouée des acteurs à l’intense présence de la figure du Christ recueillie qui suggère que la vérité de l’action se joue ailleurs, dans une forme de relation invisible qui échappe à la théâtralité du monde et de la dévotion? Cette forme de présence au sacré qui est comme une absence, nulle part nous n’en faisons mieux l’expérience que dans l’art du portrait.

Un texte à lire donc… et à relire. Et l’un des coups de coeur de cette année.

Pierre MICHON: Les Onze

Il s’appelle François-Elie Corentin. C’est lui qui a peint Les Onze, le célèbre portrait de groupe représentant les onze du comité de Salut Public, qu’on trouve aujourd’hui au Louvre. Il faut s’imaginer devant le tableau. C’est là que, venant nous cueillir, le narrateur de ce récit nous propose de plonger avec lui dans la légende du très grand peintre… On dit que Corentin figure dans la fresque que Tiepolo a peint pour l’escalier de la Résidence de Würzburg en Franconie. On prétend qu’il est l’un des témoins dans le Serment du jeu de Paume de David. Voyez le récit circonstacié de sa vie. Michelet lui-même en parle. Rapidement le doute vous prend, plus ou moins rapidement en fait selon que vous êtes amateur ou pas de peinture. Quel est ce Corentin bien connu dont on n’a jamais entendu parler? Ce tableau célèbre qu’on cherchera en vain au Louvre? Et si tout le livre lui-même n’était qu’une légende? Et l’Histoire elle-même, non pas seulement celle du peintre imaginaire Corentin, mais celle aussi de son sujet, de ses sujets, le comité de salut public, les révolutionnaires, le pouvoir, l’Histoire, quelle part y tient la littérature, l’art, la représentation?


On l’aura compris: peu importe que François-Elie Corentin n’ait jamais existé. La Vie de peintre que signe Michon est plus vraie que nature. A sa manière, ample, épique, que je découvre avec ce texte, Pierre Michon propose une puissante réflexion sur le portrait dans l’art, la relation entre la représentation et le pouvoir, l’archéologie des formes modernes du sacré, le théâtre du monde. Une réflexion qu’il ne néglige jamais de planter dans le terreau qui fait les hommes, la boue d’où l’on s’extirpe pour se hisser aux formes les plus élaborées de la politique, de la culture, mais qui dit aussi l’extraordinaire proximité de l’homme, même sacré par la reconnaissance de l’Histoire, avec la frustration des hommes de rien, des hommes de peine que néglige l’Histoire, « les hommes du bout du pont, ceux du bas de l’échelle », les enragés, ces hommes du Limousin qui, sous la plume de Pierre Michon, est plus que le nom d’une des provinces de la France, mais comme un devoir d’écriture, d’humanité. Il y a quelque chose là dedans qui n’est pas très éloigné de la recréation du sud américain par Faulkner, dont l’influence sur la manière narrative de Michon demanderait à être approfondie.


Et puis il y a Les Onze, le tableau imaginaire de ce peintre imaginaire, Corentin. Tableau absent de l’Histoire, mais l’est-il vraiment, ne serait-il pas en quelque sorte une vérité de l’Histoire, tellement la convocation de Michelet par Michon à la fin de son texte est crédible, est tellement du Michelet, même si c’est le Michelet de Michon, Les Onze (le tableau) est l’une de ces oeuvres rares de papier qu’on trouve seulement chez les écrivains les mieux inspirés, Proust par exemple: comme les tableaux d’Elstir qui sont en quelque sorte toute la peinture, en tout cas l’une des entrées les plus pertinentes dans les questions de la peinture, Pierre Michon invente avec Les Douze le plus significatif des portraits politiques, qui plus est un portrait de groupe, qui fait qu’en lisant son texte on ne peut s’empêcher de penser à des oeuvres célèbres qu’il cite, le Tres de Mayo de Goya; à d’autres qu’il ne cite pas, La Ronde de nuit de Rembrandt ou Charles 1er, roi d’Angleterre par van Dick, à d’autres enfin dont j’apprendrai bientôt (j’ai lu depuis d’autres textes de Michon) qu’il en a parlé déjà dans d’autres livres: le Coin de table de Fantin-Latour. Et c’est le principal des talents de l’écrivain que de parvenir, par ce simple tableau qui n’existe pas, à enrichir, à réviser le regard que, spectateur pourtant averti me semblait-il des questions tournant autour de la peinture, en particulier de l’art du portrait, je portais jusqu’alors sur le portrait politique. Parce qu’on ne figure pas une idée, la peinture politique ne peut que figurer des rôles, soulignant ce faisant la proximité de la politique et du théâtre. Même le plus soumis des peintres ne pourra jamais faire autrement que de porter ce regard ambigu, ce regard à la Shakespeare ou à la Caravage, sur le sujet qu’il peint. Témoin le tableau des Onze, qui peut être lu à la fois comme la mise à mort ou l’apothéose de Robespierre. La peinture travaille pour ainsi dire toujours contre les exigences de la commande. Le peintre ne peut faire autrement, parce que c’est son art qui l’y pousse.


Il y a une dernière chose qui me touche particulièrement dans le texte de Michon: c’est son attention à ce que j’appelerai le tout de la représentation. Une à une les oeuvres à partir desquelles nous nous figurons l’histoire sont mises en exergue: Tiepolo, Casanova, Sade, Bernardin de Saint-Pierre, Rousseau, David, Fragonard, Robert. Les Onze du salut public ont tous été tenté eux-mêmes par la littérature. Et la littérature ne d’arrête pas pour eux au début de la Révolution. Collot d’Herbois fait du Shakespeare lors du massacre des Brotteaux, l’un des épisodes les plus noirs de la Terreur. Enfin le rôle tenu par Michelet dans notre représentation de l’Histoire moderne, c’est-à-dire par un historien certes, mais qui est d’abord un écrivain, son effort pour refonder à partir de la littérature les mythes de la France moderne, démocratique, ne devrait pas être négligé.