Jeune prêtre exalté qui vit dans le culte de la Vierge et la crainte des tentations de ce monde, l’abbé Serge Mouret est frappé par une grave maladie. Son oncle, le docteur Pascal Rougon, décide, pour son rétablissement, de le conduire au Paradou, une propriété à l’abandon où vivent un vieux « philosophe » et sa protégée, la jeune et belle Albine. Serge finit par se remettre de sa maladie, mais, amnésique, a tout oublié de sa condition de prêtre. Là, dans l’innocence de ce jardin abandonné, où la nature a retrouvé ses droits, c’est une nouvelle vie qui commence, guidée par Albine, la femme-fleur qui le soigne et l’initie…

 

Serge Mouret est le fils de Marthe Rougon et de François Mouret qu’on suivait dans le précédent volume. Doublement marqué par la folie de son père, qui finissait par mettre le feu à la maison familiale, et l’exaltation religieuse de sa mère, c’est une nature inquiète, dévouée au culte divin, un jeune prêtre intransigeant qui peine à composer avec les conditions dans lesquelles il exerce son ministère: la rudesse de la condition paysanne, pour laquelle l’intérêt et la passion sensuelle priment sur les commandements de l’Église, et la proximité d’une vie animale, à laquelle Désirée, sa soeur, qu’on retrouve aussi du roman précédent, se donne avec innocence.

 

Au centre du roman, l’épisode des amours de Serge et d’Albine, dans les jardins du Paradou, ouvrent une parenthèse dans l’oeuvre. Parenthèse historique d’abord, puisque dans l’ensemble romanesque des Rougon-Macquart, marqué par la fatalité de l’hérédité familiale et de l’Histoire impériale, la demeure et le parc abandonnés du Paradou, vestige d’une propriété érigée au XVIIIème siècle par un riche propriétaire pour y abriter ses amours, sont à la fois l’image vivante du Paradis, d’un culte voué à la nature, et porteurs de la sombre menace des luxures passées. Ces pages sont comme une plongée donc au-delà de la nature familiale, dans la représentation saisissante de ce jardin qui a repris ses droits sur l’ordre que les hommes auraient voulu lui imposer, et de l’histoire présente, dans cette proximité d’un temps plus ancien tapissé de désirs que les discours de l’Église et de la politique tachent de refouler dans le présent.

 

Pour des raisons qui n’ont peut-être rien à voir avec l’art de Zola (j’ai du interrompre ma lecture au milieu de cette deuxième partie, et pendant plusieurs semaines, tout lecteur connaît cela, je n’ai pas réussi à retrouver la magie du début), ce passage m’a semblé un peu long. On finit par étouffer dans ces parfums de fleurs. Mais peut-être, sans vouloir trop révéler de la fin du roman, est-ce l’effet voulu par Zola, dont l’un des procédés est de jouer avec la patience de son lecteur, en le recouvrant des descriptions d’une nature qui dit la profusion échappant à la règle.

 

Mais le personnage d’Albine, qui en émerge, est une saisissante figure féminine. Véritable sauvageonne au milieu de la nature exubérante du Paradou, Albine aime et voudrait être aimée « au grand soleil, librement, comme les arbres poussent ». Incarnation de cette liberté humaine rendue impossible par les conventions, elle apparaît, à côté de Désirée, la femme-fille attardée des Mouret, comme l’une de ces forces menaçant de saper les fondements de l’ordre social. C’est elle qui rappelle à l’occasion que la soutane du prêtre est couleur de la mort:

 

Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur… M’as-tu cru morte, que tu as pris le deuil? Enlève ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras les manches, nous pêcherons encore des écrevisses… Tes bras étaient aussi blonds que les miens. Elle avait porté la main sur la soutane, comme pour en arracher l’étoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la regardait, il s’affermissait contre la tentation, en ne la quittant pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n’était plus la gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de bohémienne, ni l’amoureuse vêtue de jupes blanches, pliant sa taille mince, ralentissant sa marche attendrie derrière les haies. Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa lèvre, ses hanches roulaient librement, sa poitrine avait un épanouissement de fleur grasse.

 

Face à Mouret qui, après la parenthèse du Paradou, ne sait plus comment l’aimer, elle met en évidence cette sensualité à l’envers sur quoi repose la foi du prêtre. Ici, Zola se souvient sans doute de la leçon de Balzac, qui avait su montrer, dans Le Curé de Tours, la proximité de la vie religieuse et de la sensualité. Mais Serge est jeune, quand le curé de Balzac était déjà un vieil homme. Et à la place d’un fauteuil moelleux ou d’un bon feu, ce sont maintenant les délices de l’encens, l’ondulation des jupes de la Vierge, l’exaltation des souffrances du Christ, un culte ambigu de la douleur qui, dans les première et troisième parties du roman, que, finalement, j’ai trouvé les plus intéressantes, éclatent en de saisissants passages, conduisant le jeune prêtre exalté jusqu’à l’hallucination:

 

Alors, de très loin, le prêtre entendit un murmure monter de la vallée des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l’ardent langage de ces terres brûlées, où ne se tordaient que des pieds de vignes noueux, des amandiers décharnés, de vieux oliviers se déhanchant sur leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec les sérénités de son ignorance. Mais, aujourd’hui, instruit dans la chair, il saisissait jusqu’aux moindres soupirs des feuilles pâmées sous le soleil. Ce furent d’abord, au fond de l’horizon, les collines, chaudes encore de l’adieu du couchant, qui tressaillirent et qui parurent s’ébranler avec le piétinement sourd d’une armée en marche. Puis, les roches éparses, les pierres des chemins, tous les cailloux de la vallée, se levèrent, eux aussi, roulant, ronflant, comme jetés en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les mares de terre rouge, les rares champs conquis à coups de pioche, se mirent à couler et à gronder, ainsi que des rivières échappées, charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des éclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientôt tout fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands insectes; les blés maigres, les herbes séchées, faisaient des bataillons armés de hautes lances; les arbres s’échevelaient à courir, étiraient leurs membres, pareils à des lutteurs qui s’apprêtent au combat; les feuilles tombées marchaient, la poussière des routes marchait. Multitude recrutant à chaque pas des forces nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempête de vie à l’haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le tourbillon d’un accouchement colossal. Brusquement, l’attaque eut lieu. Du bout de l’horizon, la campagne entière se rua sur l’église, les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L’église, sous ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles s’envolèrent. Mais le grand Christ, secoué, ne tomba pas.

Auto-challenge Les Rougon-Macquart: n°5

8 comments on “Emile ZOLA: La Faute de l’abbé Mouret”

  1. Alors celui-là, je m’en méfiais beaucoup et finalement je suis bien entrée dedans. C’est un roman tout en exagérations, d’un côté avec l’aspect catalogue botanique, de l’autre avec l’exaltation
    religieuse/érotique vraiment poussée dans ses dernières limites. Et pourtant… c’est beau !

  2. @Urgonthe: j’ai préféré l’exaltation religieuse/érotique au catalogue botanique, qui a fini par me lasser. Mais j’ai lu ce roman par à coup, ce qui n’a sans doute pas aidé.

  3. J’aime beaucoup la couverture… (très constructif, je sais)

    Sinon, je prévois de lire au moins un ou deux Zola cette année, depuis notre belle réconciliation. J’en ai déjà en stock, mais en tant qu’incurable, il se pourrait que celui-ci soit l’heureux élu.

  4. @Lilly: je m’aperçois que j’ai oublié de te réponde. Désolé pour le retard. Les couvertures de Zola en Folio sont en effet très suggestives. J »attends tes commentaires sur ce roman.

  5. Je viens de découvrir ton auto -challenge… J’ai lu tous les Rougon Macquart mais il y a tellement longtemps. celui ci peut être lu, mais ce n’est pas le plus connu, ni sans doute le meilleur.

  6. @Marie: ce n’est pas mon préféré, mais si tu aimes Zola, c’est un passage obligé. Il y a quand même quelques pages superbes.

    @Praline: c’est une parenthèse dans l’univers de Zola et les descriptions végétales sont parfois éblouissantes. Mais je me rappelle avoir eu de meilleurs souvenirs avec certains des romans
    postérieurs. Ce que je confirmerai ou infirmerai bientôt, puisque j’ai entrepris de lire tous le cycle, y compris ceux que j’avais déjà lu.

    @Nanne: ce sont aussi ceux que je préfère.

    @Keisha: un « auto-challenge » qui a pris un peu du retard, mais j’avance malgré tout… peut-être faudrait-il, pour pimenter l’affaire, transformer ces auto-challenges en véritables
    challenges à plusieurs lecteurs. Une façon aussi de confronter nos points de vue.

  7. Aussi bizarre que cela puisse paraître ce n’est pas le livre que je préfère chez Zola. Je ne sais pas pourquoi, mais je lui préfère ceux qui traitent de l’aspect social des personnages, de sa vision de la société française en pleine mutation au tournant du 19ème Siècle. J’ai d’ailleurs prévu cet été « Pot bouille » !

  8. Peut être le Zola que j’ai préféré : le retour à la Genèse, les fleurs… C’est au contraire la partie centrale que j’ai le plus apprécié.

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