Mois : juillet 2009

Eté allemand

Vous voyez le chemin qui court en arrière-plan de cette page? Et au-dessus le petit pont reliant les différentes lettres du titre de ce blog? C’est là que je suis. La première photo a été prise, il y a deux ans, près d’Höxter et Fürstenberg, au bord de la Weser, en Allemagne. Le pont est l’un de ceux qu’on trouve au hasard de la promenade dans le majestueux Karlsaue, l’un des plus grands parcs baroques urbains d’Europe. Après un petit tour entre Suisse et Haute-Savoie, à l’occasion d’une semaine autour du lac Léman (d’où je ramène quelques jolis catalogues d’expositions), retour au plein coeur de  l’Allemagne, plus exactement dans la region de la Hesse, qui avec la Thüringe et la Franconie constitue le poumon vert du pays, et un extraordinaire réservoir de légendes. Au programme: visite aux frères Grimm, qui sont des voisins, villes, forêts, musées, peut-être un petit coucou à Goethe (à Francfort ou à Weimar), un rendez-vous avec Luther à Eisenach, et une pensée émue pour Brentano, Achim et Bettina von Arnim qui se sont rencontrés non loin d’ici à Göttingen et constituent ce que l’on a appelé le cénacle romantique de Heidelberg. Et puis tout plein de livres…

Bernard NOËL: Le Château de Cène

Il existe deux types de récits érotiques (de qualité, j’entends): ceux dont l’exercice est d’émoustiller les lecteurs en disant ce qui d’habitude ne se dit pas, et les poèmes transgressifs. Les premiers jouent des conventions du roman réaliste, qu’ils portent au-delà de ce que la décence habituellement autorise, s’affichent comme libertins ou grossiers, donnent à jouir de cette liberté. Les seconds sont des exercices le plus souvent hallucinés mettant le sexe en relation avec les dominantes de l’existence humaine: la jouissance et la mort. L’étonnant livre de Bernard Noël appartient à cette deuxième catégorie là.

 

C’est un livre bien sûr à ne pas mettre entre toutes les mains. Interdit et saisi en 1969, condamné pour outrage aux bonnes moeurs en 1973. Aujourd’hui où il semble que plus rien ne choque, à moins qu’on ne prenne tout simplement plus la peine de se laisser choquer, en adoptant l’air blasé de ceux qui voient une preuve de libéralité dans ce qui n’est qu’une incapacité à réagir, on trouve le livre dans toutes les librairies. Mais sous sa couverture discrète, attention, c’est une véritable tempête.

 

Bernard Noël choisit d’adopter la trame de bien des romans d’aventures. Dans un mystérieux pays, un homme, désireux de découvertes, vient s’installer dans un village éloigné où l’on se livre à de primitifs rituels. Initié aux cultes de la communauté, il en devient l’un des membres, connaît les joies de l’amour pur, d’une sexualité sans entraves. Mais au delà du petit bras de mer, le château de la mystérieuse prêtresse qui préside aux cultes villageois devient pour le narrateur un lieu de convoitise. C’est donc un nouveau voyage qui commence, avec épreuves, mystères, et tout l’attirail des romans d’aventures: une falaise qui s’ouvre pour livrer passage au visiteur, des tubes transparents servant de voie de transport, etc.

 

L’aventure pourtant n’est que la trame d’un périple plus étonnant encore se jouant à la fois dans les mots et dans les situations. Dans les situations: une multiplication de situations pornographiques, transgressives. Mais dans les mots aussi: car l’art de Bernard Noël consiste en même temps à s’efforcer d’inventer une langage, une façon de raconter et de nommer la réalité après tout la plus commune, la plus triviale, en dépassant l’échec qui mine tout récit pornographique (et rend pour la même raison déprimant les films du même genre à d’autre dose qu’homéopathique): la répétition, jusqu’à l’ennui, du cycle désir-pénétration-orgasme. Cette faillite potentielle du genre qui devrait être le plus capable de susciter le plaisir du lecteur cependant, les auteurs de romans érotiques y répondent habituellement par le moyen de variations scénaristiques: Bernard Noel les examine toutes – et m’interdit de les nommer par souci de respecter la décence de ce blog. Mais la façon dont il les dit montre que pour lui l’essentiel est ailleurs.

 

Peut-être son pari est-il perdu d’avance. J’ai tendance en tout cas à le penser, comme devant tout récit de ce type (Histoire de l’oeil de Bataille par exemple). Depuis Rimbaud au moins nous savons que pour les poètes le dérèglement est la figure et l’expérience de l’absolu, du sacré, d’une existence qui s’ouvre enfin à soi, à l’autre et au monde dans le dépassement des conventions, des barrières. Mais je ne suis pas certain que le fantasme dit, vécu comme une réalité, imposé à soi-même comme une violence initiatique permettant de couper avec le cours naturel du monde soit la véritable liberté poétique.

 

Il reste cependant que Bernard Noël est un poète, un grand poète et que ce texte peut être rangé parmi les meilleures réussites du genre érotique du XXème siècle. Je ne saurais dire si le livre m’a plu – à supposer que plaire soit ce que l’auteur recherche. Mais c’est me semble-t-il une expérience de lecture qu’il faut savoir faire – en LECTEUR AVERTI, prévenu bien entendu sur la nature du récit, qui reste bien dérangeant, choquant même par endroits…

 

Christopher PRIEST: Une femme sans histoires

Attention, récit piégé! Il y a plusieurs entrées possibles dans ce livre. Et d’abord, l’histoire elle-même. Première version: Alice Stockton, écrivain spécialisée dans les histoires vraies de femmes est venue s’installer, après son divorce, dans un petit village du sud de l’Angleterre. Cherchant le calme pour écrire, la jeune femme noue des relations d’amitié avec l’une de ses voisines, son aînée, Eleanor. Après la mort de celle-ci, Alice va essayer de recomposer le puzzle de sa vie. Mais qui peut dire ce qui se cache derrière le masque d’une existence sans histoires?… Deuxième version: pour des raisons qu’elle ignore, Alice a vu saisir son livre par le ministère de l’Intérieur, et sa voisine, Eleanor, a été retrouvée assassinée. Alice, qui se débat avec des problèmes de santé dus aux radiations qui ont contaminé le sud de l’Angleterre à la suite d’un accident nucléaire français, cherche en vain à retrouver son livre… Troisième version: quelle importance donner dans tout cela aux étranges comportements de Gordon Sinclair, qui se présente comme le fils d’Eleanor? Et ces récits de soucoupes volantes ou de violence sont-ils le réel ou le produit du regard halluciné de Gordon?

 

L’image qui me vient à l’esprit quand je repense à ce roman est celle du puzzle. Le puzzle de la vie d’Eleanor, qui tente de se reconstruire après une séparation sentimentale, cependant que son corps, sous les effets de la radiation, la lâche, est à l’image du puzzle que constitue le roman. L’idée astucieuse de Christopher Priest est que jamais le lecteur n’est en mesure de savoir quel est le statut du livre qu’il a sous les yeux. Ce qui pourrait sembler être un roman réaliste, dans le goût de ces romans de la campagne anglaise, est-il un récit d’espionnage? un roman de science-fiction? un roman fantastique? La réponse à cette question est importante car elle détermine la compréhension que nous avons des faits.

 

Cela faisait un moment que j’avais envie de lire un roman de cet auteur. Et franchement, l’idée du livre, telle que je l’expose, avait tout pour me séduire. Malheureusement, je n’ai pas trouvé la réalisation à la hauteur de l’enjeu. L’écriture un peu froide, objective, qui caractérise bien des productions britanniques contemporaines, même de premier plan (le prix Nobel Doris Lessing), ne m’a pas semblé bien convenir à ce qui se présente d’abord, même si c’est discrètement, comme un récit de science-fiction. Et l’idée elle-même du livre ne se découvre vraiment qu’après-coup, quand, en réfléchissant à ce qu’on vient de lire, on essaye de surmonter la première impression, peu enthousiaste, que donne la lecture du roman.

 

Emile ZOLA: L’Argent

Ruiné dans l’affaire de spéculation immobilière qui a fait sa fortune au début de l’Empire, Saccard brûle de retrouver sa place de spéculateur forcené. Se retournant vers la Bourse, il crée une puissante maison de crédit: la Banque universelle, une machine colossale qu’il conçoit pour mettre en branle et fédérer le développement de la Méditerranée et de l’Orient. Dans l’ambiance délétère de la fin du Second Empire, la promesse de l’argent facile, l’Europe rendue maître du monde par le progrès technique, l’obscur fantasme d’une banque chrétienne et les relents de l’antisémitisme vont faire un temps de Saccard le roi de ce conte des mille-et-une nuits financier…

 

Dix-huitième volume des Rougon-Macquart, et sixième étape de mon auto-challenge Zola, qui m’a fait revenir sur ma règle, de lire ou relire tous Les Rougon-Macquart, dans l’ordre, du premier au vingtième. Sans vouloir paraphraser Saccard, qui en fait le credo de son aventurisme financier, il est bon parfois de ne pas respecter les règles. Ce saut, brusquement, à la fin de la série, fait mesurer tout le chemin parcouru par Zola. Le style est changé. La documentation, affinée. La manière, plus imposante. C’est le Zola que j’avais aimé adolescent, quand je lisais Germinal ou Au Bonheur des dames, deux romans que j’ai hâte, pour cette raison, de retrouver bientôt.

 

La Curée, deuxième volume de l’ensemble, ne m’avait pas convaincu. Saccard déjà y tenait la vedette. L’Argent, c’est un peu comme les Cent-Jours de Saccard, au retour de l’île d’Elbe: un puissant désir de revanche, de montrer au monde de la finance où est le véritable maître de la place, dans un déploiement d’énergie, de vitalité féroce qui est comme le résumé des appétits désordonnés de l’Empire. Essor et décadence – sur ce canevas éprouvé du roman réaliste, et de tellement d’oeuvres de Zola lui-même, le romancier naturaliste produit d’abord un intéressant témoignage du monde de la Bourse, de la Finance, qui n’est pas sans actualité au regard de la récente crise du crédit. Réflexion intelligente sur l’argent, qui est à la fois bénédiction et malédiction, condition du progrès, du bonheur, de l’éducation, mais condamne la société à la surchauffe, aux inégalités, à tous les petits ou grands trafics, le roman trouve à replacer la question économique et sociale dans le contexte d’une histoire (celle du Second Empire finissant) en même temps qu’il nous livre une généalogie de l’époque moderne: ce sont ces appétits qui s’expriment encore, en même temps que la question du mode d’administration de la justice, de la juste répartition des revenus et des richesses, examiné au travers des réflexions du personnage de Sigismond, restent des questions actuelles.

 

Roman de la Bourse, de la Finance, de la publicité, L’Argent est le roman de toutes les spéculations: politiques, religieuses, littéraires, fantasmatiques surtout, qui s’expriment dans le rêve d’une banque chrétienne donnant au pape la souveraineté financière, au moment où l’Europe redéfinit ses frontières, dans tous les appétits aussi, en particulier sexuels, auquel Zola se complaît à donner une place, en narguant superbement la mauvaise critique qui avait vu en lui le peintre de l’ordure. Trônant là dessus, le personnage de Saccard n’est pas sans panache: c’est à la fois un aventurier odieux et un homme capable de grandeur, le symbole de la faillite d’une époque et, dans une certaine mesure, un double de l’écrivain qui, comme lui, spécule sur l’imagination des hommes.

 

En même temps, L’Argent est l’occasion pour Zola de s’engager dans le combat contre l’antisémitisme. Des années avant l’article célèbre de L’Aurore et sa défense du capitaine Dreyfuss, il signe ici une condamnation sans appel contre les fantasmes des antisémites, dont le roman est aussi un bon diagnostic. La multiplication des propos rapportés, des préjugés du monde de la finance où la vieille stigmatisation des juifs par les chrétiens trouve à se recycler dans les formes d’un discours moderne sur le pouvoir de la fortune, tout ce brouhaha est finalement réduit en pièce par l’attachante Caroline Hamelin, jeune femme sensible et cultivée, par le discours de qui Zola exprime la détestation du préjugé et l’amour de la vie. Car on n’attaque pas l’argent sans nuances. Zola sait montrer comment une certaine forme de critique de la fortune a pu servir de tremplin aux idées les plus abjectes.

 

C’est finalement un très bon roman, plein d’enseignements sur la question de l’argent, sur les fantasmes dont il se nourrit ou qu’il produit, donc une exploration en profondeur du double mécanisme, économique et fantasmatique, des sociétés contemporaines. C’est aussi un beau travail de romancier, sûr de sa manière, qui sait jouer avec les différents niveaux d’une intrigue pas si simple qu’elle paraît. Pour relever seulement quelques unes des trouvailles de l’écrivain: l’adroit premier chapitre nous promenant à la suite de Saccard dans le quartier de la Bourse; la figure extraordinaire de la princesse d’Orviedo, dilapidant magistralement sa fortune, au moyen de maisons de bienfaisance, véritables palais qu’elle offre aux pauvres; la reprise du motif du vaudeville de la Bourse, genre à l’honneur depuis les années 1830, mais avec une audace inimaginable (l’image de la baronne Sandorff surprise en train d’offrir une gâterie à Saccard en échange de quelques secrets de Bourse reste inoubliable!).

 

Julius Bissier – Der metaphysische Maler / Pittore del metafisico

C’est le catalogue de l’exposition qui s’est tenue jusqu’au 15 juin au Museo Cantonale d’Arte de Lugano (Suisse). Souvenir de mon séjour printanier dans le Tessin, dont je tarde à distiller les trésors.

En matière de peinture métaphysique, j’avais été pas mal déçu par l’exposition De Chirico qui s’est tenu cet hiver à Paris (cela fait combien de temps au juste que je ne suis pas déçu par une expo parisienne? – encore un billet qui tarde d’ailleurs à venir: franchement, comment faites-vous pour tenir votre blog à jour?). Mais cette coulée d’encre qui figure en couverture du catalogue, comme de l’affiche de l’exposition suisse m’a convaincu de pousser la porte du modeste bâtiment qui, faute de place, avait du donner congé aux collections permanentes pour abriter les magnifiques œuvres de Julius Bissier.

Celui-ci est l’auteur d’un intéressant système pictural, influencé par l’art de calligraphie et la typographie, où la combinaison de signes, traités pour eux-mêmes, d’une manière qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres de Paul Klee, sait s’ouvrir à des évocations poétiques, humoristiques, ou, plus crûment, érotiques. Ainsi la délicieuse variation sur les initiales du peintre, dans lesquelles celui-ci se plait à reconnaître un symbole de la rencontre du masculin (le J traité comme un phallus) et du féminin (B arrondis, tout en courbe, comme l’idéogramme des fesses ou des seins). Tout cela reste très maîtrisé, subtil, attentif à la matérialité même de l’encre, de l’aquarelle ou du pinceau.

Efficace, le catalogue réunit l’ensemble des œuvres exposées. Les textes, en allemand et en italien, se contentent de fournir quelques informations essentielles et de mettre l’œuvre en perspective.

Emile ZOLA: La Faute de l’abbé Mouret

 

Jeune prêtre exalté qui vit dans le culte de la Vierge et la crainte des tentations de ce monde, l’abbé Serge Mouret est frappé par une grave maladie. Son oncle, le docteur Pascal Rougon, décide, pour son rétablissement, de le conduire au Paradou, une propriété à l’abandon où vivent un vieux « philosophe » et sa protégée, la jeune et belle Albine. Serge finit par se remettre de sa maladie, mais, amnésique, a tout oublié de sa condition de prêtre. Là, dans l’innocence de ce jardin abandonné, où la nature a retrouvé ses droits, c’est une nouvelle vie qui commence, guidée par Albine, la femme-fleur qui le soigne et l’initie…

 

Serge Mouret est le fils de Marthe Rougon et de François Mouret qu’on suivait dans le précédent volume. Doublement marqué par la folie de son père, qui finissait par mettre le feu à la maison familiale, et l’exaltation religieuse de sa mère, c’est une nature inquiète, dévouée au culte divin, un jeune prêtre intransigeant qui peine à composer avec les conditions dans lesquelles il exerce son ministère: la rudesse de la condition paysanne, pour laquelle l’intérêt et la passion sensuelle priment sur les commandements de l’Église, et la proximité d’une vie animale, à laquelle Désirée, sa soeur, qu’on retrouve aussi du roman précédent, se donne avec innocence.

 

Au centre du roman, l’épisode des amours de Serge et d’Albine, dans les jardins du Paradou, ouvrent une parenthèse dans l’oeuvre. Parenthèse historique d’abord, puisque dans l’ensemble romanesque des Rougon-Macquart, marqué par la fatalité de l’hérédité familiale et de l’Histoire impériale, la demeure et le parc abandonnés du Paradou, vestige d’une propriété érigée au XVIIIème siècle par un riche propriétaire pour y abriter ses amours, sont à la fois l’image vivante du Paradis, d’un culte voué à la nature, et porteurs de la sombre menace des luxures passées. Ces pages sont comme une plongée donc au-delà de la nature familiale, dans la représentation saisissante de ce jardin qui a repris ses droits sur l’ordre que les hommes auraient voulu lui imposer, et de l’histoire présente, dans cette proximité d’un temps plus ancien tapissé de désirs que les discours de l’Église et de la politique tachent de refouler dans le présent.

 

Pour des raisons qui n’ont peut-être rien à voir avec l’art de Zola (j’ai du interrompre ma lecture au milieu de cette deuxième partie, et pendant plusieurs semaines, tout lecteur connaît cela, je n’ai pas réussi à retrouver la magie du début), ce passage m’a semblé un peu long. On finit par étouffer dans ces parfums de fleurs. Mais peut-être, sans vouloir trop révéler de la fin du roman, est-ce l’effet voulu par Zola, dont l’un des procédés est de jouer avec la patience de son lecteur, en le recouvrant des descriptions d’une nature qui dit la profusion échappant à la règle.

 

Mais le personnage d’Albine, qui en émerge, est une saisissante figure féminine. Véritable sauvageonne au milieu de la nature exubérante du Paradou, Albine aime et voudrait être aimée « au grand soleil, librement, comme les arbres poussent ». Incarnation de cette liberté humaine rendue impossible par les conventions, elle apparaît, à côté de Désirée, la femme-fille attardée des Mouret, comme l’une de ces forces menaçant de saper les fondements de l’ordre social. C’est elle qui rappelle à l’occasion que la soutane du prêtre est couleur de la mort:

 

Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur… M’as-tu cru morte, que tu as pris le deuil? Enlève ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras les manches, nous pêcherons encore des écrevisses… Tes bras étaient aussi blonds que les miens. Elle avait porté la main sur la soutane, comme pour en arracher l’étoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la regardait, il s’affermissait contre la tentation, en ne la quittant pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n’était plus la gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de bohémienne, ni l’amoureuse vêtue de jupes blanches, pliant sa taille mince, ralentissant sa marche attendrie derrière les haies. Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa lèvre, ses hanches roulaient librement, sa poitrine avait un épanouissement de fleur grasse.

 

Face à Mouret qui, après la parenthèse du Paradou, ne sait plus comment l’aimer, elle met en évidence cette sensualité à l’envers sur quoi repose la foi du prêtre. Ici, Zola se souvient sans doute de la leçon de Balzac, qui avait su montrer, dans Le Curé de Tours, la proximité de la vie religieuse et de la sensualité. Mais Serge est jeune, quand le curé de Balzac était déjà un vieil homme. Et à la place d’un fauteuil moelleux ou d’un bon feu, ce sont maintenant les délices de l’encens, l’ondulation des jupes de la Vierge, l’exaltation des souffrances du Christ, un culte ambigu de la douleur qui, dans les première et troisième parties du roman, que, finalement, j’ai trouvé les plus intéressantes, éclatent en de saisissants passages, conduisant le jeune prêtre exalté jusqu’à l’hallucination:

 

Alors, de très loin, le prêtre entendit un murmure monter de la vallée des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l’ardent langage de ces terres brûlées, où ne se tordaient que des pieds de vignes noueux, des amandiers décharnés, de vieux oliviers se déhanchant sur leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec les sérénités de son ignorance. Mais, aujourd’hui, instruit dans la chair, il saisissait jusqu’aux moindres soupirs des feuilles pâmées sous le soleil. Ce furent d’abord, au fond de l’horizon, les collines, chaudes encore de l’adieu du couchant, qui tressaillirent et qui parurent s’ébranler avec le piétinement sourd d’une armée en marche. Puis, les roches éparses, les pierres des chemins, tous les cailloux de la vallée, se levèrent, eux aussi, roulant, ronflant, comme jetés en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les mares de terre rouge, les rares champs conquis à coups de pioche, se mirent à couler et à gronder, ainsi que des rivières échappées, charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des éclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientôt tout fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands insectes; les blés maigres, les herbes séchées, faisaient des bataillons armés de hautes lances; les arbres s’échevelaient à courir, étiraient leurs membres, pareils à des lutteurs qui s’apprêtent au combat; les feuilles tombées marchaient, la poussière des routes marchait. Multitude recrutant à chaque pas des forces nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempête de vie à l’haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le tourbillon d’un accouchement colossal. Brusquement, l’attaque eut lieu. Du bout de l’horizon, la campagne entière se rua sur l’église, les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L’église, sous ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles s’envolèrent. Mais le grand Christ, secoué, ne tomba pas.

Auto-challenge Les Rougon-Macquart: n°5

Jacques DUBOIS: Les romanciers du réel

La formation de la société moderne, la représentation des complexités sociales. Telle est la question du roman réaliste. On croit souvent que le réalisme est une pure et simple copie du réel, un effort pour donner la représentation vraie de ce qui est. Cette ambition a été battue en brèche par tous ceux qui – nouveau roman ou nouvelle critique – ont insisté, à partir des années 1960, sur la part construite, arbitraire d’une telle entreprise. L’intérêt de l’essai de Jacques Dubois est de nous donner à dépasser ces critiques en restant attentif à ce qu’elles ont révélé d’intervention de l’art dans le projet réaliste. D’abord, la grande affaire du réalisme n’est pas la réalité, mais le social. Un social exploré, à rebours de ce qu’on aurait pu croire, par le moyen de la fiction – une fiction que le romancier réaliste assume, donnant toute sa part au symbolique, au fantasme, au romanesque, à la figuration d’actions individuelles héroïques et idéalisées. Une première partie est consacrée à définir des constantes, la constitution d’une « théorie » du roman. Dans une seconde partie, Jacques Dubois distingue huit auteurs, et par le moyen de huit monographies dresse une histoire du projet réaliste et cherche à en penser les différences.

 

Qu’est-ce que le réalisme? Moins une école ou une esthétique qu’une communauté de projet: tous s’attachent à démonter, par le moyen du roman, la mécanique sournoise ou violente de la socialité. Plus que reproduction, le roman réaliste est instrument de connaissance, champ d’expérimentation. Comme pour tout projet de ce type, il y a bien sûr une visée totale ou totalisante du roman réaliste: d’où l’attention apportée aux détails qui sont non seulement le désir de dire une réalité inépuisable par le moyen de l’écriture, mais surtout, parce que ces détails sont pris dans leurs relations avec une socialité dont ils sont comme autant de signes, la volonté de révéler tout un continent que la littérature avait jusqu’alors négligé: la personnalité d’un homme, ses ambitions cachées, sa situation sociale se dit bien davantage par tous ces objets, vêtements, etc. qu’il réunit autour de lui, son cadre habituel de vie. Ce désir de totalité, c’est aussi ce qui impose cette forme du cycle ou du vaste ensemble romanesque qu’on retrouve chez plusieurs des écrivains réalistes: la Comédie Humaine, les Rougon-Macquart, ou même la série policière, par exemple des Maigret.

 

Bien sûr, le réalisme, ce sont aussi des techniques, la conquête de nouveaux moyens d’écriture: « croisement des registres métaphoriques » (le commerce, l’église, le désir sexuel, à quoi sont familiers les lecteurs de Zola), « description impressionniste, riche des moments et des nuances de la sensation » ou bien encore « description en mouvement, suivant le cours d’une marche, d’un déplacement », qui rendent la durée visible, « recours à l’indirect libre ». Toutes ces techniques ont un objectif commun: trouver un moyen d’articuler liberté et nécessité, donner la sensation de l’existence humaine dans un univers – celui du réalisme – hautement déterministe, puisque l’objectif est d’abord, on l’a vu, la connaissance de la mécanique sociale.

 

Les huit auteurs qui font l’objet d’une approche séparée, dans la deuxième partie de l’essai, sont Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola, Maupassant, Proust, Céline. Simenon. Le nom de Proust et de Céline peut surprendre. Mais le propos de Jacques Dubois sait montrer ce que leur écriture doit à l’ambition réaliste. Je ne peux pas entrer ici dans le détail de chacune de ces monographies, mais on y trouvera des analyses suggestives, qui pourraient, à la rigueur, être lues séparément –  de quoi nourir en tout cas l’amateur de tel ou tel de ces auteurs.

 

Bref, une synthèse dont je conseille vivement la lecture, même à ceux qui n’auraient pas l’habitude de la démarche critique. Jacques Dubois, professeur émérite de l’université de Liège, est visiblement un grand, un bon lecteur. Et son livre critique appartient à ceux que je préfère: ceux où la science vient relayer, amplifier le simple plaisir qu’on prend d’abord à lire.